reportage

Dans un camp manouche aux Saintes-Maries-de-la-Mer

Une semaine à discuter, manger et vivre avec les communautés manouches et yéniches.

par Alexis Pazoumian
01 Juillet 2016, 5:00am

Toutes les photos sont de l'auteur.

Je suis allé rencontrer les gens du voyage durant le Pèlerinage des gitans, aux Saintes-Maries-de-la-Mer dans les Bouches-du-Rhône. Ce pèlerinage est une manifestation religieuse, qui se déroule tous les ans pendant deux jours, les 24 et 25 mai. J'ai rencontré différentes familles, dans un camp éphémère formé en dehors de la ville. Ils étaient venus célébrer Sara, la « patronne des Gitans ». Ce pèlerinage est le plus connu et le principal du calendrier gitan, mais il y en a d'autres : à Lourdes, à Paray-le-Monial et à Orcival notamment.

Je suis resté dans le camp une semaine, accompagné de mon amie Claudia Cali. Cette première approche m'a permis de comprendre qui étaient les Gens du voyage en France, et d'où ils venaient. J'ai pensé qu'il s'agissait du rendez-vous parfait pour aller à leur rencontre. Mon but est de réaliser un documentaire photo sur le long terme afin de mieux comprendre cette communauté, ternie par l'image véhiculée ici et là dans les médias.

Dans ce camp, j'ai rencontré principalement des Manouches et des Yéniches. Les Manouches sont Européens, mais d'origine indienne. Ils parlent un dialecte également d'origine indienne, quoiqu'ils s'expriment principalement en français ; ils sont installés en France depuis plusieurs siècles. Les Yéniches quant à eux sont un groupe ethnique européen. Certains se disent d'origine celtique mais la thèse est très contestée. Leur origine est encore mal connue. Ils parlent exclusivement français.

Une majorité des gens que j'ai rencontrés travaillaient en tant que forains. Ils se donnent rendez-vous sur les marchés de France et vendent des objets en tous genres. Ils changent de lieu régulièrement. Souvent, ils fabriquent des paniers en osier et les vendent sur les brocantes ; certains en vendaient sur les divers marchés aux Saintes-Maries.

Ce documentaire ne traite pas spécifiquement de la communauté gitane, mais d'une partie de la communauté des Gens du voyage non-sédentaires : Manouches et Yéniches seulement. Il ne faut pas les confondre avec les Gitans qui eux, sont andalous ou catalans. Ces derniers ont en effet connu une influence espagnole importante, visibles notamment dans la musique qu'ils jouent et le flamenco qu'ils dansent. Ils résident dans le sud de la France et en Espagne et vivent avec difficultés leur sédentarisation forcée.

Un film m'a beaucoup inspiré au départ de ce documentaire ; je le conseille pour quiconque souhaiterait bien comprendre la communauté des Yéniches. Il s'agit de l'admirable « Mange tes morts » du réalisateur français Jean-Charles Hue.

J'ai été assez surpris par l'accueil extrêmement chaleureux qu'on nous a fait. Lorsque nous sommes entrés dans le camp, la communauté avait l'air méfiante, les regards exprimaient une forme de curiosité. Heureusement, un climat de confiance s'est vite installé. Le cliché dit vrai : ce sont des gens ouverts, très généreux. Ils nous ont offert le couvert à toute heure.

Évidemment, eux n'ont pas été bien accueillis. L'arrivée de Gens du voyage dans une ville suscite de fait les pires craintes pour la sécurité des habitants. Eux possèdent en conséquence une réelle appréhension vis-à-vis du monde extérieur. Ils sont activement discriminés depuis des générations. Le plus surprenant étant que les mentalités du monde contemporain n'ont pas bougé et demeurent les mêmes qu'il y a un ou deux siècles. Certains m'ont rappelé que leurs grands-parents étaient nés dans des camps de concentration. Sans parler des milliers de morts Tziganes sous le régime nazi.

Ils ont été heureux de constater que je m'intéressais pour de bon à leur histoire et à leur cause. J'ai ressenti chez eux une immense frustration sur l'image qu'on leur donne en Europe, et spécifiquement en France. J'ai pris le temps de discuter longuement avec chaque famille et de comprendre qui ils étaient. J'ai pris soin de leur envoyer à chacun toutes les photos des personnes et des différentes familles que j'avais prises.

Le souci des Gens du voyage est de vouloir conserver un genre de vie en marge d'une société dans laquelle ils ne souhaitent pas s'insérer. Leur indépendance, leur liberté d'action, leur besoin d'autonomie, leur « esprit de famille » ne leur permettent pas de s'accommoder avec l'individualisme de la société extérieure. Ce n'est pas pour rien que souvent, leurs comportements sont incompris des sédentaires. Une incompréhension qui suscite chez la plupart d'entre eux un sentiment d'inquiétude. Mais les faits sont là : malgré tous les préjugés, les communautés n'ont pas de problème avec les étrangers – qu'ils nomment « Racli » ou « Raclo ». Au contraire : à partir du moment ou l'on cherche à entendre leur mode de vie, ils deviennent très chaleureux. Et très bavards.

Une femme m'a particulièrement ému. Elle et son mari travaillent depuis plus de 30 ans sur les marchés de France. Elle m'a fait part de sa souffrance due au manque de compréhension du monde moderne à propos de sa communauté. Elle ressentait comme un véritable besoin cette idée de m'expliquer d'« où » venait sa famille, présente en France depuis plus de 200 ans. Elle n'a jamais touché la moindre aide de la part de l'État et continue de se voir refuser tous les terrains qu'elle tente d'acheter. Elle me dit qu'aujourd'hui elle n'aime plus vivre dans les camps ; elle dit qu'aujourd'hui toutes les communautés s'y mélangent et qu'ils se font expulser régulièrement.

Son plus grand rêve est d'obtenir assez d'argent pour s'acheter « un chalet avec un terrain », dans lequel elle m'a dit souhaiter que « toute sa famille puis y vivre, avec leurs caravanes ». Car pour rien au monde ils ne veulent quitter leur caravane. Celle-ci représente leur liberté, leur « maison sur roues » comme ils disent. Oui, j'ai trouvé cette femme très touchante.

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