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Tatouages en creux

Une discussion avec Isaac Tedambe sur les scarifications en Afrique noire.
27.9.13

Un homme du Nigeria. Photo via

La première fois que j'ai croisé un Noir arborant des scarifications sur le visage, je devais avoir 7 ou 8 ans, dans les environs de Toulouse. Comme tout enfant français, je m’étais imaginé plein de trucs, notamment que ces marques résultaient d’un coup de patte de lion. Depuis j’ai découvert – via Jean Rouch et ses documentaires en Afrique sub-saharienne – qu’elles résultaient d’une longue tradition venue des pays du Sahel. En effet, dans ces docus tournés dans les années 1950, on voit pas mal de gens arborant le même genre de marques sur le visage.

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J’ai rencontré Isaac Tedambe, écrivain tchadien résidant à Paris, tandis que je faisais des recherches sur la provenance et la signification de ces cicatrices. Isaac a d’abord été peintre, puis, suite à quelques mauvaises histoires avec le pouvoir politique local, il a écrit République à vendre, publié par L’Harmattan – lequel est aujourd'hui au programme des classes de terminale au Tchad. Il est également consultant pour des ONG dans plusieurs pays du Sahel.

En discutant avec Isaac, celui-ci m'a raconté que plusieurs personnalités africaines, parmi lesquelles François Tombalbaye, président du Tchad de 1960 à 1975, arboraient comme lui ces cicatrices. Je lui ai demandé s'il accepterait de me parler de l’histoire de ces marques et si je pourrais poster tout ça sur VICE. Isaac m'a répondu « ouais ». Mes rédac' chef aussi m’ont dit « ouais ». Du coup, j'ai rappelé Isaac et on s'y est mis.

VICE : Salut Isaac, je constate que tu portes toi-même quelques cicatrices sur le visage.
Isaac Tedambe : Oui. Mais avec le temps [Isaac a 59 ans], elles tendent à s'estomper, à se confondre avec les sillons que creuse le temps. Ce sont des marques Moundang. Cette ethnie est installée autour du lac Léré qui est l'un des derniers endroits au monde où on trouve encore des lamantins.

Qui sont les gens qui se font des scarifications, et est-ce que vous appelez ça des « scarifications » ?
Nous appelons ces scarifications « les balafres », mais dans les langues locales les mots qui servent à désigner ces marques n'ont pas les connotations négatives du mot balafre. Cette désignation est le fait du colonisateur qui a été « frappé » quand il a vu ces marques pour la première fois.

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Il semblerait qu'au XIXe siècle, tout le monde en portait. Aujourd'hui, c'est clairement en train de se perdre. Il ne reste souvent que les fils de chefs de famille ou des gens de la chefferie qui continuent à les porter pour montrer leur appartenance à un lieu, mais c'est bien moins répandu. D'après ce que je sais, l'islam qui a gagné ces régions au fil du temps était très critique face à la pratique des scarifications, mais ils ne voulaient pas se mettre les populations à dos. Imagine qu'un imam décrète que les scarifications sont haram alors que 80 % des visiteurs de la mosquée en portent, le gars aurait intérêt à savoir courir ou à s'expliquer très, très vite.

Avant, ça pouvait relever de pratiques rituelles, mais les gens ont oublié ces religions ancestrales qui pouvaient être liées à la terre, à des totems, des animaux qui étaient les emblèmes de telle famille. Paradoxalement, l'islam ne semble pas avoir une grande part de responsabilité dans la diminution de ces pratiques. Les gens disent simplement que ces marques distinctives ne servent à rien. L'identité nationale prend le pas sur les autres identités, les gens ont tendance à se sentir de plus en plus comme appartenant à leur pays et plus à un petit groupe de population.

Cette marque de caste dont tu parlais, elle a toujours existé ?
Au XIXe visiblement, non. Les gens qui portaient une même marque étaient liés les uns aux autres par des intérêts politiques ou économiques, mais pas des histoires de castes. Par exemple, les esclaves n'avaient pas de marques spécifiques. Au contraire, on marquait les membres de sa famille pour pouvoir les retrouver en cas d’enlèvement ou d’esclavage, même longtemps plus tard. Un ministre nigérien a retrouvé sa grand-mère qui avait été enlevée et emportée au Mali. Un jour, elle est venue en vacances au Niger et les gens lui ont dit : « Toi, tu viens de cette région. Les marques que tu portes ne sont pas maliennes, elles viennent d'ici. » Et c'est grâce à ça qu'elle a pu retrouver sa famille alors qu'elle ne se souvenait de rien. Elles sont pratiquées par tout le monde et la distinction se fait plutôt par régions.

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Plus précisément, ça se pratique où ?
À l'époque, la scarification se pratiquait partout en Afrique : Les Sara au Tchad, les Haoussa au Nigeria et au Niger, les Yorouba au Nigeria, au Burkina Faso, en République centrafricaine, au Sénégal, etc. Maintenant, si on parle des marques d'identification, dans chaque région les scarifications sont différentes. Rien que chez les gens de langue Haoussa par exemple, on compte environ 40 marques identitaires différentes.

Ah ouais. Outre l'identification, il y a d'autres raisons à ces « balafres » ? Il y a des objectifs esthétiques, symboliques, médicaux ?
En pays Sara, au sud du Tchad, la scarification entre dans le cadre des rites d’initiation. Par exemple, le Yondo qui se compose de Yo qui signifie la mort et Ndo qui veut dire apprendre. En partant, on dit adieu à ses parents parce qu’on part pour se donner la mort. En réalité, on ne meurt pas : on réussit à tromper la mort en changeant de visage par la scarification.

On pratiquait aussi beaucoup la saignée. Chez les touaregs notamment, mais aussi chez des populations noires africaines, si un bébé pleurait beaucoup on lui pratiquait deux petites incisions sur le côté des yeux qui faisaient soi-disant baisser la pression sanguine de la tête. Si sa situation ne s'améliorait pas, on pouvait lui faire des petites incisions tout autour du visage. Mais ces scarifications sont pratiquées par des gens qui ne pratiquent pas nécessairement les scarifications identitaires. On a des cas de scarification sur le visage pour guérir la conjonctivite, ou sur le corps pour traiter des douleurs articulaires ou des maux de ventre.

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Les Sara pratiquent aussi une scarification esthétique. Les scarifications esthétiques ont connu une vague de popularité dans les années 1990 : beaucoup de Ghanéens, hommes et femmes, se sont fait des marques, sous les yeux notamment. Il est difficile de savoir dans quelle mesure ces pratiques ont évolué ou ont toujours eu les mêmes objectifs.

On retrouve aussi d’autres motifs qui marquent l’identité tribale : c’est le cas chez les Haoussa comme je vous disais tout à l'heure, mais aussi chez les Mandara du Nord Cameroun, des Yoruba du Nigéria, du Bénin et du Togo. Dans ces régions, on peut changer d'identité par choix, en se déplaçant d'une région à l'autre. Dans ce cas, comment fait-on ? Eh bien on ajoute la marque qui correspond au deuxième groupe par-dessus celle qui correspond au premier groupe dont on vient. Au XIXe siècle, dans de nombreuses régions, les gens portent la cicatrice correspondant à la mère et celle qui correspond au père. Ces marques sont le passeport de celui qui les porte.

En dehors de la scarification initiatique et identitaire, chez les Moundang, l'ethnie dont je fais partie, on porte une marque en souvenir de la relation qui a uni notre peuple avec les Mandara.

Tu me disais que ces marques se font sur le visage mais aussi sur le corps.
Oui absolument. Et une des explications avancées pour ce phénomène serait que sur des carnations très foncées, le tatouage n'ayant aucun intérêt car il n'est pas visible, les gens ont opté pour les scarifications. L'historienne Camille Lefebvre, qui travaille au Centre d'études des mondes africains et qui vient de rentrer d'un séjour au Niger où elle a étudié le sujet, m'a dit que quand les gens vivaient moins vêtus ils portaient des marques sur le corps. Mais l'islamisation a gagné du terrain, et les gens qui se sont progressivement couvert le corps ont de fait cessé de le marquer. Il semblerait que ce soit arrivé au fil du XIXe siècle. Des chercheurs américains ont émis la théorie selon laquelle cette pratique pouvait être liée à la traite atlantique. À partir du moment où l'esclavage a pris une grande ampleur, comme je te disais, les gens voulaient pouvoir s'identifier parce qu'ils risquaient d’être enlevés ou capturés et de cette façon, ils avaient la possibilité de se reconnaître.

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Les gens qui portent des marques aujourd'hui ont au moins une quarantaine d'années. Les enfants ne sont plus marqués. L'accès à l'école tend à réduire la pratique des scarifications, et dans la mesure où ça se pratiquait parfois à l'âge de 7 ans, les adultes d'aujourd'hui se souviennent de la douleur qu'ils ont pu ressentir et ne tiennent pas à infliger ça à leurs enfants. C'est aussi vu par certains comme archaïque et inutile puisque comme je te disais, c'était lié en partie à des identités fortes et à l'esclavage. Il y a des personnes plus ou moins attachées à la tradition qui peuvent le pratiquer, mais s'il devait y avoir une pression sociale, elle aurait plutôt tendance à mettre un frein aux scarifications.

Un jeune garçon Sara. Photo via

Tu m’avais dit qu’il y avait une symbolique par rapport à des divinités ou des totems. Un pote m'a dit que les marques qu'il portait sur le visage signifiaient qu'il était le petit-fils du crocodile.
Chez les Moundang, on pratique la prévention contre les esprits maléfiques ou contre les empoisonnements. Pour cela, on vous rase la tête et on vous fait des scarifications sur le front et sur tempes avec une huile rare mélangée à une terre ramassée dans la tanière des renards. Cette pratique vient de l’Égypte des pharaons où le renard était considéré comme le gardien des âmes dans les cimetières jusqu'au jour du jugement dernier. Alors celui dont on oint la tête et les scarifications avec cette terre est supposé déjà mort et protégé par des renards. Le malheureux qui intente à la vie de ces êtres de quelque manière que ce soit est puni par les esprits.

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Chez les Moundang comme chez les Sara, le motif est largement cosmogonique. Tromper la mort ou la prévenir, ce sont deux facettes d'une même croyance. Mais ma conviction est que la plupart des Africains ont plus peur de perdre l'usage de leur sexe que de la mort, et de la mort que de Dieu. La hiérarchie des préoccupations est ainsi établie. Le sexe qui permet de perpétuer la lignée passe d'abord. Et la circoncision, l'excision, relèvent ainsi d'une forme de scarification.

Qui se chargeait de faire ces marques, traditionnellement ?
Bien entendu, ça dépend. Les scarifications médicinales étaient pratiquées par les touaregs qui ne pratiquaient pas les scarifications identitaires, et dans ce cas, les marques étaient faites par la grand-mère ou une vieille personne de la communauté rompue à ces pratiques, comme nous avons chez nous les remèdes de grand-mère. Dans ce cas, il n'y a pas d'âge.

Les scarifications initiatiques chez les Sara étaient pratiquées entre 12 et 18 ans, comme un passage de la vie d'enfant à la vie d'homme.

Au Niger, il y aurait eu deux procédures. La première a lieu quand le bébé est très jeune. Dans les groupes où on pratique la circoncision au septième jour, des scarifications sont faites à ce moment-là. Dans la région de Zinder, il y a des groupes qui pratiquent la scarification sur les enfants de 7 ans. Ils sont réunis par classe d'âge ou par famille et on assiste à tout un rite qui met en scène la scarification. Dans ces cas, les marques sont pratiquées avec un coutelas par un professionnel, le wazam, dont c'est le métier et qui est réputé pour avoir des pouvoirs magiques. Les wazam existent encore, j'ai pu en rencontrer un et malgré son métier, il avait décidé de ne pas scarifier ses propres enfants.

Tu y crois, toi, à ces pouvoirs magiques ?
Je crois… je crois que quand on croit à quelque chose, le pouvoir de la croyance peut être très fort.

Super, merci Isaac.