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Isaac Tedambe : Oui. Mais avec le temps [Isaac a 59 ans], elles tendent à s'estomper, à se confondre avec les sillons que creuse le temps. Ce sont des marques Moundang. Cette ethnie est installée autour du lac Léré qui est l'un des derniers endroits au monde où on trouve encore des lamantins.Qui sont les gens qui se font des scarifications, et est-ce que vous appelez ça des « scarifications » ?
Nous appelons ces scarifications « les balafres », mais dans les langues locales les mots qui servent à désigner ces marques n'ont pas les connotations négatives du mot balafre. Cette désignation est le fait du colonisateur qui a été « frappé » quand il a vu ces marques pour la première fois.
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Au XIXe visiblement, non. Les gens qui portaient une même marque étaient liés les uns aux autres par des intérêts politiques ou économiques, mais pas des histoires de castes. Par exemple, les esclaves n'avaient pas de marques spécifiques. Au contraire, on marquait les membres de sa famille pour pouvoir les retrouver en cas d’enlèvement ou d’esclavage, même longtemps plus tard. Un ministre nigérien a retrouvé sa grand-mère qui avait été enlevée et emportée au Mali. Un jour, elle est venue en vacances au Niger et les gens lui ont dit : « Toi, tu viens de cette région. Les marques que tu portes ne sont pas maliennes, elles viennent d'ici. » Et c'est grâce à ça qu'elle a pu retrouver sa famille alors qu'elle ne se souvenait de rien. Elles sont pratiquées par tout le monde et la distinction se fait plutôt par régions.
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À l'époque, la scarification se pratiquait partout en Afrique : Les Sara au Tchad, les Haoussa au Nigeria et au Niger, les Yorouba au Nigeria, au Burkina Faso, en République centrafricaine, au Sénégal, etc. Maintenant, si on parle des marques d'identification, dans chaque région les scarifications sont différentes. Rien que chez les gens de langue Haoussa par exemple, on compte environ 40 marques identitaires différentes.

En pays Sara, au sud du Tchad, la scarification entre dans le cadre des rites d’initiation. Par exemple, le Yondo qui se compose de Yo qui signifie la mort et Ndo qui veut dire apprendre. En partant, on dit adieu à ses parents parce qu’on part pour se donner la mort. En réalité, on ne meurt pas : on réussit à tromper la mort en changeant de visage par la scarification.On pratiquait aussi beaucoup la saignée. Chez les touaregs notamment, mais aussi chez des populations noires africaines, si un bébé pleurait beaucoup on lui pratiquait deux petites incisions sur le côté des yeux qui faisaient soi-disant baisser la pression sanguine de la tête. Si sa situation ne s'améliorait pas, on pouvait lui faire des petites incisions tout autour du visage. Mais ces scarifications sont pratiquées par des gens qui ne pratiquent pas nécessairement les scarifications identitaires. On a des cas de scarification sur le visage pour guérir la conjonctivite, ou sur le corps pour traiter des douleurs articulaires ou des maux de ventre.
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Oui absolument. Et une des explications avancées pour ce phénomène serait que sur des carnations très foncées, le tatouage n'ayant aucun intérêt car il n'est pas visible, les gens ont opté pour les scarifications. L'historienne Camille Lefebvre, qui travaille au Centre d'études des mondes africains et qui vient de rentrer d'un séjour au Niger où elle a étudié le sujet, m'a dit que quand les gens vivaient moins vêtus ils portaient des marques sur le corps. Mais l'islamisation a gagné du terrain, et les gens qui se sont progressivement couvert le corps ont de fait cessé de le marquer. Il semblerait que ce soit arrivé au fil du XIXe siècle. Des chercheurs américains ont émis la théorie selon laquelle cette pratique pouvait être liée à la traite atlantique. À partir du moment où l'esclavage a pris une grande ampleur, comme je te disais, les gens voulaient pouvoir s'identifier parce qu'ils risquaient d’être enlevés ou capturés et de cette façon, ils avaient la possibilité de se reconnaître.
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Chez les Moundang, on pratique la prévention contre les esprits maléfiques ou contre les empoisonnements. Pour cela, on vous rase la tête et on vous fait des scarifications sur le front et sur tempes avec une huile rare mélangée à une terre ramassée dans la tanière des renards. Cette pratique vient de l’Égypte des pharaons où le renard était considéré comme le gardien des âmes dans les cimetières jusqu'au jour du jugement dernier. Alors celui dont on oint la tête et les scarifications avec cette terre est supposé déjà mort et protégé par des renards. Le malheureux qui intente à la vie de ces êtres de quelque manière que ce soit est puni par les esprits.
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Bien entendu, ça dépend. Les scarifications médicinales étaient pratiquées par les touaregs qui ne pratiquaient pas les scarifications identitaires, et dans ce cas, les marques étaient faites par la grand-mère ou une vieille personne de la communauté rompue à ces pratiques, comme nous avons chez nous les remèdes de grand-mère. Dans ce cas, il n'y a pas d'âge.Les scarifications initiatiques chez les Sara étaient pratiquées entre 12 et 18 ans, comme un passage de la vie d'enfant à la vie d'homme.Au Niger, il y aurait eu deux procédures. La première a lieu quand le bébé est très jeune. Dans les groupes où on pratique la circoncision au septième jour, des scarifications sont faites à ce moment-là. Dans la région de Zinder, il y a des groupes qui pratiquent la scarification sur les enfants de 7 ans. Ils sont réunis par classe d'âge ou par famille et on assiste à tout un rite qui met en scène la scarification. Dans ces cas, les marques sont pratiquées avec un coutelas par un professionnel, le wazam, dont c'est le métier et qui est réputé pour avoir des pouvoirs magiques. Les wazam existent encore, j'ai pu en rencontrer un et malgré son métier, il avait décidé de ne pas scarifier ses propres enfants.Tu y crois, toi, à ces pouvoirs magiques ?
Je crois… je crois que quand on croit à quelque chose, le pouvoir de la croyance peut être très fort.Super, merci Isaac.