Pourquoi j'aime vraiment la série B

Nicolas Milin

Vidéo-clubs, fanzines et films d'horreur : j'aime le film de genre d'un amour pur, et pas « pour rire ».

J'ai découvert le cinéma d'horreur de la manière la plus évidente qui soit : quand j'étais adolescent, au moment où mes yeux ont vu défiler pour la première fois des imaginaires nouveaux. Ceux qui s'affichaient à moi à la lueur des tubes cathodiques, parfois dans les salles de cinéma, ou dans des pages de magazines. De l'appartement de Rosemary à la chambre 237 de l'Overlook, les univers fantasmagoriques se sont mis à attiser ma curiosité. Les chefs-d'œuvre et titres obscurs se sont succédés puis les années ont passé, et ce qui n'aurait a priori dû rester qu'une distraction adolescente a continué d'attiser ma cinéphilie.

D'un simple intérêt horrifique, le genre s'est rapidement mis à déployer toute sa richesse. Les films m'ont mené à des cinéastes et les cinéastes à de nouvelles découvertes. L'horreur n'est finalement devenue plus que le point d'ancrage d'un genre tentaculaire qui m'a ouvert les portes d'une cinéphilie toujours plus diversifiée, plus marginale que pédagogique, où les sentiers battus se traversent à grandes enjambées. Mais comme transgresser les règles reste l'adage d'une certaine ingratitude adolescente, cette même cinéphilie arrivée à l'âge adulte se voit rapidement affublée de clichés aussi tenaces qu'inconsistants, où pour ses détracteurs les frissons filmiques deviennent des déviances et l'imaginaire à l'écran un catégorique refus de grandir.

Le cinéma d'horreur, fantastique ou de science-fiction a beau être un amour de jeunesse, il semble idiot de devoir le cadenasser au fond d'un placard une fois les premières factures à payer. Pour en discuter plus largement, j'ai contacté trois passionnés – trois vieux briscards qui n'ont pas l'intention d'égarer ces précieuses billes de jeunesse et pour qui l'engouement pour le genre n'a rien d'un vulgaire cap à passer. David Didelot, professeur de français qui mate plus de films qu'il ne lit de livres, fondateur du fanzine Vidéotopsie et auteur du livre Gore : dissection d'une collection, Sam Guillerand, musicien au sein des groupes The Black Zombie Procession, Demon Vendetta et Cab Driver Stories, et créateur du fanzine Everyday Is Like Sunday, qui trouve aussi le temps d'animer le podcast « Now It's Dark! », et Bruno Terrier, tenancier de la boutique Metaluna à Paris.

Nombreux sont ceux à avoir connu ce pan du cinéma dans un même lieu, comme en témoigne David : « Dans la première moitié des années 1980, j'ai commencé à visiter de manière systématique les vidéo-clubs qui fleurissaient à tous les coins de rue. Je me suis mis à louer les films dont les jaquettes m'avaient tapé dans l'œil ». Une découverte qui fait écho à celle de Sam : « Je fais partie de la génération qui a vu exploser le support VHS et les vidéo-clubs, mon enfance et mon adolescence ont été fortement impactées par ça. On a vite compris, mes potes et moi, que les vidéo-clubs seraient la solution à quelques-uns de nos problèmes. » Si les vidéo-clubs ont vu évoluer bon nombre de passionnés, la salle de cinéma a pour elle d'être encore plus immersive. Pour Bruno, qui a grandi en région parisienne, ce fut d'ailleurs la grande toile qui l'initia : « Ma découverte du cinéma horrifique vient des salles de quartier ayant chacune leurs spécialités. On citera évidemment le Brady, le temple du cinéma fantastique pour beaucoup. »


L'intérieur de la boutique Metaluna

Assez naturellement, les lectures prennent part à l'engouement, et parfois même celles fondatrices de ce cinéma : « Gamin, j'aimais beaucoup la littérature fantastique, de Poe à Lovecraft » m'explique Bruno. Tout aussi importante que certains auteurs, la presse a elle aussi un rôle primordial. « Mad Movies en particulier », confesse David, « puisque c'est le premier magazine consacré au cinéma fantastique que j'ai acheté. » Idem pour Sam : « Je lisais beaucoup de presse, depuis très jeune, des magazines sur la musique, sur la BD et sur le cinéma, Mad Movies en tête, premier numéro acheté vers 15 ans, en 1991 ou 1992. » Pour Sam, les influences viennent avant tout de magazines ou fanzines américains tels que Deep Red , Fangoria ou Hit-List, mais il s'accorde aussi sur l'importance de la revue : « Mad Movies c'est le premier magazine que j'ai lu sur tout cet univers quand j'étais ado – et soyons clair, ça a été le meilleur magazine français dans le genre. »

Tandis que le cinéma d'horreur demeure souvent perçu comme simple distraction aux yeux du grand public ou même de cinéphiles aguerris, il en est autrement pour les amoureux du genre, et entre les lectures dévorantes et les visionnages assidus, la création se mêle à la passion : « Ma période vidéo-club remonte à mes 14 ou quinze ans, et l'idée de monter un fanzine est arrivée à la fac. En novembre 1993 est sorti le tout premier numéro de Vidéotopsie, qui était tiré à un nombre d'exemplaires tout à fait ridicule et était consacré à Virus Cannibale de Bruno Mattei. » Tout comme David, le lancement d'un fanzine résulte pour Sam d'un intérêt singulier, auquel il évite d'apposer des barrières : « J'y traite de culture souterraine, au sens large du terme. Le cinéma y tient une place importante mais j'appuie bien sur le fait que ce n'est qu'un sujet parmi d'autres. On parle là du domaine du fantastique et de l'imaginaire... ça inclut autant la BD, la musique, la littérature que le cinéma. » Une manière de partager, mais aussi de communiquer, dont Bruno se souvient : « C'était la découverte de nombreux inédits et la possibilité de louer des films tous les week-ends, de les regarder entre potes pour en discuter ensuite et partager notre passion commune à travers l'écriture dans les fanzines des uns et des autres. » Le fanzinat devient affaire de contre-culture où la parole est laissée aux porteurs d'une cinéphilie alternative, où aimer le cinéma ne se réduit à suivre une quelconque bien-pensance artistique.

David et sa collection

Fin des années 1990, l'arrivée des ordinateurs et d'Internet dans les foyers change la donne. Alors que l'informatique offre des possibilités infinies en terme d'information, de communication et de documentation, elle entraîne aussi la perte du vidéo-club. De son côté le fanzinat s'adapte, la photocopieuse du travail est moins sollicitée et la communication s'étend au-delà du simple bouche-à-oreille ou des encadrés consacrés dans les pages de Mad Movies. « Ça a été difficile pour moi, j'ai un peu rechigné à m'adapter », admet David.« Mais je ne crache pas dans la soupe, ça permet des économies de temps incroyables – surtout par rapport à ce que j'ai connu dans les années 1990 où c'était la croix et la bannière pour trouver le moindre renseignement ! Et puis ça permet d'avoir des retours sur le fanzine, de discuter. » Bruno y porte un œil plus professionnel, notamment vis-à-vis du marché de la distribution : « C'est une autre manière d'aborder le cinéma, mais personnellement je suis arrivé en cours de route et je m'en sers pour regrouper les informations et surveiller les sorties, mais je suis incapable de lire un article sur le net. En revanche, les petits éditeurs vidéos ne pourraient pas exister sans le net, qui leur offre des manières peu coûteuses d'être présent et de se faire connaître. »

Cette cinéphilie, bien éloignée des stéréotypes véhiculés par le terme « geek », s'est souvent installée en marge au cours des décennies. Ainsi, il est difficile d'établir la définition exacte d'un cinéma pour lequel les sous-genres et les intentions sont multiples. Et comme cette passion n'a définitivement rien d'une stupide phase transitionnelle, le cinéma d'horreur actuel continue d'animer les débats chez les cinéphiles de tous âges. Sur le sujet, David et Sam partagent d'ailleurs un avis similaire : « J'ai l'impression que le genre est devenu mainstream, formaté et peu exigeant. Je dirais plutôt qu'il existe un cinéma indépendant qui pourrait être qualifié de "contre-culture". » Ce à quoi Sam ajoute : « La culture horrifique s'est fait piller et récupérer par la culture mainstream, mais seulement en ce qui concerne la forme, pas le fond. » De son côté, Bruno observe une date clé à l'évolution du genre : « Depuis les années 1990 cette idée de contre-culture a disparu, à cette époque où le cinéma fantastique est devenu tout public, distancié, humoristique et jouant énormément sur les références et le second degré. Même ses réalisateurs sur lesquels certains cinéphiles bien-pensants déversaient leur bile ont rejoint le rang des auteurs, comme John Carpenter, Wes Craven ou David Cronenberg. » Dans un contexte où la critique institutionnelle attend souvent de renifler l'odeur du « culte » avant de s'intéresser à certains cinéastes, le cinéma de genre français pose toujours question : « C'est une aberration depuis toujours, surtout lorsque l'on sait que les Français ont été les premiers à proposer une forme de cinéma fantastique. Lorsque le cinéma fantastique cartonnait en Angleterre et en Italie dans les années 1960, pourquoi les Français n'ont-ils pas su créer leur école, leur manière de faire ? » se demande Bruno.

Les passionnés français s'intéressent alors à des œuvres qui traversent les frontières. L'amour du genre se construit par des goûts aiguisés mais diversifiés, voyageant à travers les décennies et ses générations de cinéastes, comme l'évoque Sam : « J'ai construit ma culture ciné avec ce qui sortait dans les années 1980, au moment même où je découvrais ces films. Il y a eu une grosse vague de slashers à l'époque. Mais aussi et surtout tout le trip Splatter Gore, avec Street Trash , les films d'Hennenlotter, les premiers films de Peter Jackson, Re-Animator, les films de Yuzna, C.H.U.D, The Borrower... ce genre de trucs. »

David se tourne davantage vers le cinéma italien, et notamment le giallo : « Je me suis d'abord intéressé au fantastique et à l'horreur, qui furent ma porte d'entrée vers le cinéma bis de manière générale. Le cinéma d'action m'y a amené également, mais c'est vraiment par le genre horrifique que je suis passé au cinéma bis, en louant mes premiers Lucio Fulci, mes premiers Joe D'Amato, mes premiers Lenzi ou mes premiers Dario Argento ». Des coups de cœur générationnels certes, mais sans clivages. Ainsi, quand Sam nous parle de la Hammer, la célèbre firme britannique qui connue son apogée dans les années 1960, on est loin de la simple nostalgie adolescente : « C'est certainement ce que je regarde le plus. J'ai le logo de la Hammer tatoué sur le poignet. Seulement, je ne vais pas te faire croire que j'ai découvert ça quand j'avais 13 ans, c'est venu plus tard. Je suis aussi un gros fan de Roger Corman, de William Castle, de Charles Band, de Fred Olen Ray, de Jim Wynorski, de Jean Rollin, tous les artisans bricoleurs hyper productifs en fait, qui se contrefoutent du culturellement acceptable. Je respecte vraiment leurs carrières. Ils sont inspirants. » N'hésitant pas à démentir certains des clichés les plus tenaces : « Pour être tout à fait franc, mon film préféré de tous les temps est Conan le Barbare de John Milius, suivi de peu par L'Aube rouge, du même réalisateur – juste pour dire que je ne m'enferme pas dans une petite case ou un certain style quand il s'agit de mes goûts ciné. » Une approche du septième art qui se retrouve chez Bruno : « J'aime tous les cinémas, je prends autant de plaisir à voir un Franco, un Rollin, un Bava qu'un Lang, un Ford ou un Mankiewicz. Je ne suis pas bon public, je suis juste curieux et ouvert d'esprit. »

Sam Guillerand

Qui dit horreur dit situation critique, et alors que la presse papier vacille les irréductibles fanboys lèvent le doigt aux chiffres qui alarment en se présentant comme une alternative toujours bien vivante. Le fanzine pourrait presque apparaître comme un acte salutaire, moins nostalgique que désireux de ne pas abandonner un format nécessaire, mais il est surtout le représentant souterrain de films qui continuent d'être traités au rabais. Et si le cinéma d'horreur s'est maintenant fait une petite place à travers des gros titres souvent vains et réducteurs, c'est bel et bien sa garantie d'un frisson express qui attire les foules. Des titres comme Paranormal Activity qui fleurent bon le recyclage et le formatage d'un genre qui n'en a aucunement besoin tant il s'est souvent démené pour passer outre ces connotations futiles, à démontrer que l'appellation sommaire de cinéma d'horreur n'offrait finalement qu'une vision biaisée d'un genre amplement plus riche et varié.

Mais les affaires continuent et de son expérience David nous livre son ressenti à travers son fanzine Vidéotopsie : « Les ventes restent modestes, même si depuis deux ou trois numéros il y a eu une embellie certaine. » L'édition vidéo connaît les mêmes soubresauts, les ventes ne cessent de baisser et la dématérialisation gonfle. Pour ces passionnés, souvent collectionneurs, rien n'est perdu selon Bruno : « Ce marché est destiné aux fans et n'existe que par l'abandon des Majors, dont la principale préoccupation est la rentabilité. Ce sont les fans qui deviennent éditeurs, non pas pour en vivre, à de rares exceptions, mais pour rentabiliser leurs éditions et pouvoir continuer en se faisant plaisir et en faisant plaisir à une niche de fans. On ne doit pas être plus de 3 000 en France. D'un côté c'est génial parce que ça existe, d'un autre côté c'est triste parce que l'on pourrait être beaucoup plus nombreux. »


Nicolas a aussi son propre fanzine – il est sur
Twitter.

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