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reportage

Le président destitué du Yémen a un nouveau musée à sa gloire dans une mosquée à son nom

Situé au deuxième étage de la mosquée Saleh, le musée héberge une collection éblouissante de splendeurs hagiographiques.

par Tik Root, Photos: Juan Herrero
11 Avril 2013, 11:00am


Le directeur du musée s'arrête devant l'un des nombreux portraits de l'ancien président

Le président destitué du Yémen, Ali Abdallah Saleh, a récidivé. Il a construit un musée dédié à lui-même. Situé au deuxième étage de la mosquée Saleh – achevée en 2008, elle est elle-même un hommage de 45 millions d'euros à l'ancien chef d'État dans un pays qui compte parmi les plus pauvres du monde arabe –, le musée héberge une collection éblouissante de souvenirs du grand homme.

En passant les portes du musée Saleh, on aperçoit immédiatement un portrait gravé de l'ancien président qui annonce tout de suite la couleur. Passé l'entrée relativement peu accueillante, on arrive dans l'une des deux salles d'exposition. L'ensemble est un mélange criard de clinquant et de faste.


Les vêtements noircis par le feu que Saleh portait quand une bombe qui le visait a explosé dans la mosquée Saleh en 2011. Derrière, on aperçoit le tapis sur lequel il priait quand la bombe a explosé.

Environ 2 000 objets provenant de pas moins de 81 pays sont exposés dans le musée, la plupart des dons diplomatiques offerts à Saleh pendant ses 33 ans de règne. On dépasse un tableau paysager représentant des chameaux et des palmiers s'ébattant dans un désert doré, cadeau du Qatar, des vases iraniens, pour se retrouver devant le clou de la collection : les reliques de l'attentat à la bombe commis contre Saleh en juin 2011, qui l'a sévèrement brûlé. Saleh s'est fait soigner en Arabie saoudite.


Les éclats d'explosif trouvés dans le corps de Saleh.

Exposés sont les restes noircis du pantalon qu'il portait, ses lunettes cassées, et des éclats d'explosif qu'on a excisés de son corps. Plus loin, des photos de Saleh en compagnie de la Reine d'Angleterre, du Pape et de Saddam Hussein. On découvre aussi que les villes de San Francisco, Dearborn et Dallas ont tenu à honorer le président Saleh et que la Chambre des députés US lui a offert un plat. Ironiquement, on trouve aussi une médaille dorée venant d'Al-Jazeera, la chaîne d'infos que Saleh a accusée d'avoir aidé au soulèvement de 2011.


La peau d'une panthère arabe, l'un des animaux les plus rares sur Terre.

On trouve nombre d'autres merveilles : une dague vieille de 1 300 ans, des défenses en ivoire, des débris provenant d'Hiroshima et la peau d'une panthère arabe, le félin le plus menacé de la planète (il en resterait environ 200). Tout du long, la liste de portraits pompeux, de cadeaux extravagants et de vieilleries en tous genres s'allonge.

J'ai appris d'un gardien que le musée actuel est une version plus modeste que celui prévu au départ : en effet, les plans d'origine avaient prévu de construire un bâtiment séparé pour accueillir cette collection de splendeurs hagiographiques. Ce même gardien m'a dit que le musée se réservait la possibilité de s'agrandir, dans le futur.


La mosquée Saleh, où le musée est situé. Achevée en novembre 2008, elle peut accueillir jusqu'à 40 000 croyants et a coûté la modique somme de 45 millions d'euros, dans le pays le plus pauvre du monde arabe.

Saleh est devenu président du Yémen en 1979 et a fondé le parti au pouvoir, le Congrès général du peuple (CGP), en 1982. Contre toute attente, Saleh est resté président pendant plus de trois décennies. Même après le soulèvement populaire de 2011, qui l'a forcé à transférer le pouvoir à son vice-président – le président actuel, Abd al-Rab Mansour al-Hadi – via un accord négocié à l'international, Saleh est encore sous les feux de la rampe.

Au contraire des leaders en Tunisie, Égypte et Libye, respectivement en exil, en prison et mort, Saleh reste une force crédible – bien que controversée – dans le Yémen post-Printemps arabe. Par exemple, il est toujours à la tête du CGP. 

« Saleh a encore beaucoup d'argent et une armée grâce à son fils Ahmed [qui commande la Garde républicaine] », m'a expliqué Aref al-Sourmi, un analyste politique yéménite. « Les communautés nationale et internationale ont compris qu'il allait poser problème. »


Une mosaïque représentant un buste de Saleh, sur le mur arrière du musée.

Avec une fortune estimée à 35 milliards de dollars, Saleh est effectivement un problème. En dépit de ses démentis – selon lesquels il serait un simple citoyen travaillant calmement à ses mémoires –, les tractations que mène Saleh en coulisses lui ont valu l'ire des Nations Unies. Le 15 février, le Conseil de sécurité de l'ONU a fait une déclaration faisant part des son « inquiétude quant aux rapports indiquant des interférences d'individus dans la transition » ; parmi ces individus, Ali Abdallah Saleh.

Cependant, Nabil al-Basha, un député du CGP, voit l'engagement politique ininterrompu de Saleh comme quelque chose de constructif. La déclaration du Conseil de sécurité l'a troublé. « Peut-être que c'était pour l'encourager et l'inciter à jouer un rôle positif », a-t-il suggéré.

Cet avertissement n'a pas eu beaucoup d'effet sur Saleh, en tout cas. Douze jours plus tard, Saleh a délivré un discours devant plus de 10 000 de ses soutiens à un rassemblement du CGP : son apparition publique la plus importante depuis sa destitution.


Un portrait de l'ancien président à l'entrée du musée.

« Saleh mène un combat médiatique parce qu'il croit qu'une importante couverture médiatique contribuera à assurer le futur de son fils et de ceux qui lui sont loyaux » a estimé Fakhri al-Areshi, propriétaire et rédacteur en chef de National Yemen, un hebdomadaire yéménite anglophone. En 2011, Saleh a lancé sa propre chaîne télé, son journal et sa radio. À en croire Areshi, ce sont les médias les plus pourvus du Yémen. 

Saleh est de plus en plus actif ces jours-ci. Le mois dernier, Saleh a accordé une interview à Russia Today, s'est envolé pour l'Arabie saoudite pour se faire soigner et a ouvert une nouvelle page Facebook. Au bout de quelques semaines, la page compte déjà plus de 67 000 Likes.


L'une des salles du musée.

L'une des raisons qui pourraient expliquer la popularité de cette page, en écartant les accusations de « faux Likes », sont les images. On voit des photos de l'ancien président qui joue au billard et qui fait de la muscu. Malheureusement pour ceux qui ne souhaitent pas se contenter de ces photos, le musée Saleh ne sera ouvert au public que plus tard, ce printemps. Le directeur affirme que quelques pièces clés de la collection manquent encore, et que la sécurité du musée doit être renforcée. Surmi estime que ce musée n'aura de valeurs que pour les partisans aveugles du CPG : « En dehors de ces gens-là, tout le monde s'en fout. » 

Pas sûr. J'en connais beaucoup qui resteraient comme moi, bouche ouverte, devant l'absurdité de ce truc cher et ennuyeux.

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Plus de photos de Juan sur son site.

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