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J’étais casseur de soirées

Dans la campagne française, j'ai passé un été entier à défoncer les maisons de mes camarades de classe.
10.5.16

C'était la fin de mon adolescence. Mû par un sentiment d'invincibilité absolu, je recherchais alors mon « moi », mes limites, et surtout, à faire le plus de conneries possible. La montée subite de testostérone entre mes 15 et mes 16 ans devint, pour moi, rapidement incontrôlable. Finis les « va dormir chez Machin ; passe le week-end chez Bidule » des parents. Dans les villes de campagne de moins de 50 000 habitants, à cet âge, tu acquiers ta liberté au moyen d'un scooter ou d'une bécane de 50. C'est ce que moi et mes potes avons fait.

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Ce fut alors le début du phénomène dit « de bande ». On était cinq ou six, soudés, toujours sur nos deux roues à voguer à droite à gauche. On était un petit groupe de gueules cassées : fils d'immigrés, de Manouches, de petites frappes. Il n'empêche qu'on a fini par être invités à toutes les soirées des mecs du bahut pour une seule raison : on était cool. On ne voulait pas être des skatos, ni des hippies. On était nous et ça se voyait. Tous les mecs du lycée, nous compris, venions de milieux plus ou moins aisés. Il y avait donc de belles baraques.

C'était l'époque où les réseaux sociaux n'existaient pas, où les soirées pouvaient être cachées, et où il fallait trouver des « balances » pour savoir où celles-ci se déroulaient – et si les parents allaient débarquer. De fait, on attendait tous impatiemment d'avoir la réponse, chez un pote, scrutant nos Nokia 3310 qui détenaient la réponse à nos interrogations. Cette fois, c'était chez Quentin, le petit bourge de la classe.

Quentin, on sait bien qu'il ne nous aime pas trop. Soit. Le truc, c'est qu'il y a les trois quarts de nos potes là-bas, il faut donc y aller, on improvisera. Après 10 km de course, on aperçoit une jolie maison, au milieu de nulle part, des scooters devant, la musique à fort volume. Pas de doute possible. Partie plus difficile : rentrer. C'est comme en ville ; il ne faut pas se montrer, appeler deux ou trois relations, et les contraindre à sortir. Avec eux on discute, on rigole, puis ils veulent re-rentrer, et c'est là qu'il faut être habile. C'est précisément à ce moment-là que l'on force le passage, on les suit, puis on croise immédiatement le propriétaire des lieux, le Quentin, qui nous plombe d'un courageux quoiqu'inopportun : « C'est chez moi ici, je vous ai pas invités, vous foutez tout le temps la merde. » Il a objectivement raison. On rétorque avec des arguments genre « relax, on est là pour rigoler, on a ramené de la beuh », à l'issue de quoi on remarque que le belligérant s'est à peu près calmé. On peut commencer les jeux d'alcool, en attendant nos jeux à nous.

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C'est une soirée, c'est-à-dire que tout le monde est distrait. Y a des jeux du caps par-ci, des jeux du barbu par-là, et il est temps pour nous de faire une petite escapade, une visite de courtoisie. On ouvre des portes, la vigilance de notre hôte est basse, c'est le moment. Ça doit être la chambre de sa sœur ; on se moque des posters, on saute sur son lit, on se balance des coussins. Rien de bien méchant. Puis on tombe sur sa chambre à lui. Là, le cocktail d'adrénaline, d'alcool et de haine à l'égard de notre hôte – si condescendant avec nous au lycée –, nous intime de commencer notre jeu à nous, que l'on nomme le « 1, 2, 3 bordel ».

L'objectif de celui-ci est simple : on éteint la lumière et quand on la rallume, c'est le chantier. Extinction des feux, on entend immédiatement les rires forts et interrompus par un coussin, puis par une lampe qui tombe, un bibelot contre un mur, parfois une vitre pétée. On rallume la lumière et là, on assiste au désastre : la chambre est retournée, des objets en mille morceaux jonchent le sol. Un mec rentre. C'est un pote à nous, neutre, qui éclate de rire en même temps qu'il nous engueule. On décide de l'ignorer. À la place, on décide de jouer à ce que l'on appelle le « mode miroir ». Pour cela, la chambre des parents serait le lieu idéal.

Le mode miroir consiste à prendre tous les objets d'une pièce et à les reposer à l'envers. C'est simple, et con. On commence par le lit – c'est le plus facile –, puis les tables de chevet, qui posent rapidement un problème, puisque tout tombe, des trucs se cassent, d'ailleurs c'est en réalité tout à fait le but. Sylvain, trop soûl, est introuvable. Ce serait dommage de devoir tout lui raconter, il n'était pas loin, la salle de bains attenante avait elle aussi le droit à son mode miroir, rien ne tient, ça tombe, ça se défonce, à côté de lui Ulysse est en train de rire aux éclats pendant qu'il pisse allègrement à côté des chiottes. On finit par tous pisser dans la baignoire, l'évier, puis la chambre. Impossible de rire plus fort, bêtement, pour rien. Puis on redescend dans le calme, en direction du rez-de-chaussée.

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Photo via Flickr

Là, c'est le silence. On apprend que Quentin a trouvé sa chambre « méconnaissable ». Les autres invités nous regardent avec interrogation, certains se lèvent pour aller constater les dégâts, d'autres soulignent qu'ils ont en effet vu « les lumières de la chambre des parents allumées » depuis l'extérieur. Ça sent pas bon. Du coup on fait mine de vouloir sortir fumer devant la maison, certains sentent la fuite et crient genre « vous allez nettoyer vos conneries, c'est pas chez vous ici », nous, on est évidemment morts de rire, les mecs veulent appeler les flics pour ça ? Néanmoins un pote hurle « allez on se casse », alors on court, au passage on fait tomber un guéridon, on pète un vase, on laisse tomber toutes les bouteilles. Merde, les scooters – comment faire pour les démarrer le plus vite possible ? Plan B : on court dans les champs, à toute vitesse, on entend le Quentin, vite distancé, hurler de toutes ses forces « bande d'enculés, revenez putain », puis on l'entend de moins en moins, on sent une ou deux bouteilles d'alcool vides qui nous frôlent, ça doit être des potes du Quentin. Ils ne devaient pas être contents.

De retour au QG, tandis qu'un timide soleil de lever du jour pointe sur notre cher abribus en bois, on ne lit dans nos yeux aucun remords. À peine de l'impatience d'être sur MSN pour pouvoir se raconter ça.

Entre le 15 juillet et le 15 août, nos villages prenaient des allures de ville fantôme – sans adultes, ni règles.

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À la campagne pendant les grandes vacances, il n'y a rien de spécial à faire. On ne voulait ni aller chez Mamie, ni passer tout notre été devant notre console, qui à l'époque, ne possédait pas de mode en ligne. Les parents étaient souvent en vacances à ce moment-là, contents qu'ils étaient de pouvoir profiter de notre récente émancipation. De fait, entre le 15 juillet et le 15 août, nos villages prenaient des allures de ville fantôme – sans adultes, ni règles. Chaque jour, on recommençait : « Soirée chez Machin, les parents sont pas là, y a une piscine, un pack de bières chacun, on peut dormir sur place. » Mais bien sûr, faire comme tout le monde ne nous suffisait pas. Notre drogue, c'était la casse. Une source inépuisable d'adrénaline.

C'est pourquoi c'était tous les jours le moment de faire pression sur MSN pour que les mecs dont les parents s'étaient barrés transforment leur paisible demeure en boîte de nuit gratuite. En général les types qui organisaient des fêtes cédaient dès que l'on prononçait les mots magiques : « On viendra en petit comité ». Puis venait le moment où il fallait, hormones obligent, ramener de la nana – et là encore, impossible de refuser. On s'en sortait toujours : « Y aura la sœur de machin, la cousine de bidule, les nanas de la 1r e ES. » Le mec finissait par dire oui. À ce moment-là, c'était parti.

L'adresse ? Tu vois les champs là-bas, eh bien c'est la baraque de malade en plein milieu. Les parents sont architectes, la maison est unique, les meubles c'est des Roche Bobois, il y a dix pièces et ils ne sont que trois à vivre dedans. C'est un manoir rien qu'à nous, réaménagé pour une soirée lycéenne. Car au final, le petit comité s'est transformé en la moitié de la classe, plus les incrustes. Il y a dix pièces, après tout. Puis l'alcool arrive, il coule à flots, les murs deviennent flous, l'esprit se métamorphose en machine à conneries, les verres tombent. On entend déjà par-ci par-là les cris de désespoir évaluant la valeur des meubles victimes de nos maladresses. Au début, on se dit qu'il faut faire attention car l'hôte a l'air contrarié. Puis on se rappelle que c'est un peu le bizuth de la classe alors on laisse couler. On trouve ça même hyper drôle de voir comment ce dernier va réagir lorsqu'on touche tel ou tel truc, quand on fait mine de rentrer dans telle ou telle pièce, dite « privée ».

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Une fois, c'est comme ça que, dans la pénombre, on a identifié une salle de sport dissimulée dans les tréfonds d'une baraque. La salle était grand standing, tapissée de vélos d'appartement, de tapis et d'haltères. Et surtout, il y avait une espèce d'énorme boule de yoga jaune échouée au loin.

Du coup on s'est enfermés. On commence à sauter dessus, dans le noir. Je me prends le coude de Sylvain, ça gueule, puis on recommence. On finit par se l'envoyer, on se rentre dedans avec, le truc rebondit hyper bien. On en déduit qu'il faut tenter l'expérience ailleurs, montrer cette gemme aux autres. D'autant plus que l'hôte reste cloîtré dans sa chambre avec une prétendante. Alors on rejoint le salon, la boule rebondit, des bouteilles tombent et s'éclatent sur le sol. Silence – on recommence. Cette fois-ci, c'est contre la baie vitrée. Puis on ouvre la porte interdite, la chambre des parents, et ça rebondit de plus belle, on éteint la lumière, les rires étouffés couvrent le bruit du verre qui se brise, avec la porcelaine et le reste. On rallume ; on n'a plus qu'à constater l'horreur. Des lampes qui ont l'air de coûter cher gisent, brisées, sur les tapis. Pareil pour les vases. Pareil pour le lustre cassé en deux, en train de se balancer piteusement à trois mètres du plancher.

Photo via Flickr

Puis, les semaines et les mois passant, notre petite passion s'est muée en n'importe quoi. On finissait par débarquer dans des soirées dont on ne connaissait ni l'hôte, ni les invités, et où tout le monde nous regardait avec méfiance, comme les parfaits inconnus que nous étions. Mais on restait, on farfouillait. De temps en temps, on trouvait des trucs intéressants, que l'on volait. On se déguisait avec les vêtements des parents. On ouvrait le frigo, on bouffait comme des animaux pour éliminer le THC dans nos vaisseaux. Puis on balançait un yaourt, puis deux, puis tous, et les pots de confiture avec. On a même foutu la voiture d'un type qui voulait nous poursuivre sur le toit de sa baraque – à six, c'est déconcertant de facilité.

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Ce fut ensuite au tour de la BAC de nous repérer. On entendait parfois des « toi, je vais te choper » au loin, ce qui ne nous arrêtait pas, bien au contraire. On finissait nos soirées à s'appeler les uns les autres en chuchotant entre nos halètements, l'un derrière un buisson, l'autre dans la cour d'une baraque, le troisième dans un fossé, à plat vente. Chacun appréhendant le lendemain au bahut. Mais rien n'arrivait.

On adorait passer pour des rebelles. On collectionnait les heures de colle, alternait entre les renvois temporaires et les cours d'où l'on se faisait virer. C'est là que l'on a reçu d'abord un, puis plusieurs coups de fil. De la part des flics. Il fallait se présenter tel jour pour telle affaire. Une, deux, puis plusieurs plaintes. Ça commençait à sentir le roussi.

L'un d'entre nous nous a balancés. On n'a jamais su qui, mais je me suis tapé la même facture que les autres. On m'a dit, comme aux autres, que d'ici quelques années ce serait un « casier judiciaire ». Il était hors de question de ruiner nos belles carrières comme ça. Car au final, le petit noyau dur de la Terminale D était presque exclusivement composé de premiers de la classe. C'est d'ailleurs pour ça que l'on ne s'est jamais fait virer : on relevait le niveau général du bahut.

Dix ans plus tard, tandis que je me replonge dans ces souvenirs de maisons fracturées, je ne peux m'ôter cette idée de la tête : c'était mal. Très mal. Pour être franc, ça me fout le bourdon de revoir ces meubles ravagés, ces gamins dépites. Déjà bien sûr, je n'aimerais pas que l'on fasse ça chez moi. Mais surtout, quand je vois des mioches dans la rue, j'imagine aujourd'hui la puissance destructrice dont ils sont porteurs. Sachant que je ne me considère pas comme une mauvaise personne, je me demande si, un jour, je laisserai mes enfants à leur tour faire la même chose, emprunter la même voie.

La seule chose dont je suis sûr, c'est que si c'était à refaire, je le referais. Je me goinfrerais à nouveau et sans hésiter, de cette dose d'adrénaline pure qu'est la destruction matérielle. Avec les mêmes, ceux qui aujourd'hui sont architectes à leur tour, ou avocats – ou maçons. Et quand nos regards se croisent, on revoit tous cette boule jaune en train de rebondir contre des objets de valeur, et tout renverser sur son passage. Alors un sourire se dessine sur nos lèvres. Discret, dissimulé.