J’ai inventé une nouvelle manière de courir pour atteindre le réveil cosmique

Après une carrière avortée de chercheur de cristaux dans les Alpes, Peter Thommen a inventé le « pas balancé » pour s'élever l'esprit.

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janv. 20 2015, 9:00am

Peter Thommen, en pleine osmose avec la nature.Toutes les photos sont de l'auteur.

« Allons nous coucher, le réveil cosmique interviendra tôt demain ». Il n'est que 21h30 ce soir-là de décembre, mais l'air sérieux de mon interlocuteur ne laisse transparaître aucune ironie. Du seuil de la petite maison en pierre qu'il a bâtie de ses mains, Peter Thommen me souhaite une bonne nuit. Ce quinquagénaire élancé au visage aquilin et aux yeux bleus perçants rêvera certainement de l'académie de runners cosmiques qu'il aspire à fonder.

Arrivé dans les Cévennes au début des années 1980, Peter Thommen, qui se décrit lui-même comme « paysan [...], créateur, un brin philosophe », n'en est pas à son premier projet d'envergure. Tour à tour ingénieur électronique, chercheur de cristaux dans les Alpes, camionneur-rapatrieur de voitures pour un Touring Club étranger, ce Suisse – trahi par son léger accent – n'est devenu paysan qu'après s'être demandé comment il pouvait bien vivre dans cette région peuplée de collines, de chasseurs et de racines de bruyère. Cette vocation le conduira notamment à semer des graines de kiwis, jusqu'à créer sa propre variété, le Gringolo – qu'il appelle ainsi « en référence à leur allure mexicaine ». Une rencontre nocturne avec les livres du Dr Herbert Shelton suivie d'heures passées sur Youtube lui feront très vite ajouter le terme d'« hygiéniste » à son éventail de compétences.

L'itinéraire prévu par mon hôte, de sa maison à La Liquière jusqu'au théâtre du hameau de Lou Peyreret.

Loin de prôner un lavage corporel irréprochable – même si elle encourage les petits lavements anaux – cette conception sous-entend que la nature est bonne si ses règles sont respectées. Peter se nourrit depuis de fruits et légumes crus ou quasi-crus, se prépare des bols de Chamiam – boisson de son invention à base de farine de châtaignes – quand il ne sirote pas ses veloutés d'ortie maison. Cette rigueur culinaire a un but tout avoué : rester en forme pour construire son séchoir oblique bioclimatique, le projet fou de ses prochaines années.

S'il prend son temps pour donner du relief à sa serre fantasmée, il court en revanche pour s'élever l'esprit, et va même expérimenter une nouvelle façon de se mouvoir un beau jour de 2008. Le « pas balancé » connaît ses premières heures, mais pas encore de gloire. Peter cherche à perfectionner son ondulation, à travers des sorties de plus en plus longues, et va bientôt le lier au « réveil cosmique matinal », synchronisation idéale pour bien commencer sa journée. Il partage son swing avec ceux qui viennent lui rendre visite. Deux hippies issus d'un Rainbow Gathering de passage dans les Cévennes sont même venus essayer ce pas de transe. Peter cherche alors à diffuser sa pratique et à former une communauté d'adeptes.

Le « pas balancé » en action

Au réveil, j'enfile doucement ma panoplie de fringues « techniques », composée d'une cagoule, d'un legging et d'un haut en coton élastique. « L'idéal est de partir directement au sortir du sommeil pour rester dans un monde onirique » m'avait prévenu Peter, qui dort encore. Plus pour très longtemps. Après avoir chaussé ses Brooks Green Silent, Peter m'invite à le suivre dehors, et déroule ses premières foulées sous le ciel étoilé. Je l'observe avec attention pour décortiquer le roulé de ses épaules, geste technique propre au runner « balancé ». Entre deux expirations, je comprends qu'il faut laisser aller tous les va-et-vient de l'épaule, de façon inversée par rapport au bassin, en laissant tomber les bras le long du corps. Les pieds eux, doivent caresser le sol le plus possible de leur pointe.

Malgré ces explications brumeuses qui contrastent avec la lumière pointant, j'envisage de fermer les yeux pour parfaire mon mouvement et me concentrer sur la « résonnance ». Ce concept à l'arrière-goût mystique décrit l'état du corps lorsqu'il se trouve débarrassé de toutes ses tensions.

J'ai l'impression que mon corps s'ondule avec la grâce d'un cosmonaute qui gravirait un chemin pierreux. Mon coach, lui, sent son dos dur comme de la roche, et préfère s'arrêter. Il reprend ensuite sa course folle avant de déclarer : « Je crois qu'on va être en retard pour le lever du soleil ». L'accélération qui s'ensuit nous laisse pourtant espérer une issue heureuse. À 50 mètres du théâtre d'observation, véritable belvédère solaire pour runner du « pas balancé », l'astre orangé se trouve encore derrière les lointaines montagnes. Une accolade vient sceller notre ascension vers le réveil musculaire cosmique.

Peter ne s'était pas trompé : le soleil se pointe bien à l'heure. Appuyé sur son totem de pierres, Peter contemple la boule de feu flamber les premiers nuages aux alentours. Il en profite pour m'indiquer le Mont Ventoux au loin, fier de mesurer la grandeur de notre aventure. Cette sensation spatiale me donne le courage nécessaire pour lui poser une question délicate : « Pourquoi avez-vous si peu d'adeptes ? ». Il ne cherche pas à l'esquiver : « L'ondulation de la course fait un peu efféminé. Je l'ai quelques fois pratiquée en ville, en me hissant à la hauteur d'autres joggeurs pour leur expliquer ma démarche. Je crois surtout les avoir surpris. »

Quelques exercices de gesticulations réchauffées plus tard, il est temps de « songer à la descente, qui sera presque un envol [...] dans les profondeurs des vallées où on va commencer notre activité quotidienne qui sera aujourd'hui de ramasser des kiwis, de les sauver avant les grands gels qui vont nous arriver de la Sibérie. »

Peter et son voisin Michel

La course retour, en pente descendante, est plus tranquille. J'avoue toutefois à Peter que j'ai encore du mal à positionner mes mains, ce à quoi il répond tout naturellement : « Je pense utiliser mon imprimante 3D pour construire une forme de prothèse avec une bille qui roulerait sur les doigts ». C'est alors qu'un gros chien noir se met à courir devant nous. Peter se veut rassurant : « Je le connais, c'est Snoeki, le protégé de Michel, mon voisin belge ». Les deux hommes s'arrêtent pour se saluer, échangent quelques mots. « Tu es encore parti voir le lever du soleil ? » interroge Michel. Le chien renifle tout ce qui l'entoure, avant de continuer son chemin – comme nous.

Entre marche rapide et course tranquille, les dernières lignes droites s'avèrent particulièrement intenses. Cela tombe bien, l'appli running et ses statistiques aussi : 7,04km en 1h45. Peter dira bien que le dénivelé est de plus de 300m, qu'il faut se mettre en esclave de son corps qui est le maître et s'arrêter lorsqu'une tension apparaît – l'exercice n'est pas des plus violents. Mais si ma plénitude cosmique était équipée d'un cardio-fréquencemètre, nul doute que celui-ci battrait fort.

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