La NASA m’a payé 14 000 euros pour rester allongé dans un lit

Après 70 jours d'alitement et autant de soupes ingurgitées, je suis arrivé au terme de l'expérience scientifique dont j'étais le cobaye.

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16 Février 2015, 10:32am

Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de l'auteur

En novembre, Andrew Iwanicki nous expliquait pourquoi la NASA le payait 14 000 euros pour rester allongé dans un lit. Voici ce qu'il avait à dire à l'issue de son expérience.

Le matin du 2 décembre, je me suis réveillé et, pour la première fois depuis 70 jours, je me suis levé. Du moins, j'ai essayé de me lever. Le personnel médical m'a conduit en chaise roulante jusqu'à un lit qui pouvait être dressé en position verticale. On m'a pointé une machine à ultrasons sur le cœur, et je pouvais sentir ma pression sanguine. Une fois alité, les employés m'ont demandé de me tenir debout pendant 15 minutes, avec la même douceur que celle des parents encourageant leur enfant dans ses premiers pas.

Aussitôt le lit relevé en position verticale, j'ai senti le poids de mes jambes comme jamais auparavant. Mon cœur battait approximativement à 150 BPM. Ma peau s'est mise à me gratter ; j'étais couvert de sueur. Mon sang a envahi mes jambes, dilatant mes veines qui avaient gagné en élasticité au cours de ces derniers mois. J'ai cru que j'allais m'évanouir. À l'approche de la huitième minute, mon pouls a chuté à 70. Mon corps était sur le point de lâcher. Tandis qu'un voile noir s'abattait sur mes yeux, l'équipe médicale a vu l'électrocardiogramme s'effondrer et a replacé le lit à l'horizontale. Ce n'est que plus tard qu'ils m'ont dit qu'aucun des sujets de l'expérience n'avait tenu 15 minutes.

Bien entendu, ce n'était pas surprenant que mon corps réagisse ainsi. Après 70 jours passés sur une pente inclinée à 6 degrés, j'avais perdu environ 20 % de mon volume sanguin. Le test avait pour objectif de simuler les effets sur le système cardiovasculaire d'un voyage spatial de la Terre jusqu'à Mars. Mais je l'avais vite oublié, étant donné que la plupart des études alitées de la NASA sont plutôt ennuyeuses.

Lorsque j'ai décrit mes premières impressions sur l'expérience, j'étais encore dans la phase lune de miel. Évidemment, je devais subir un défilé incessant de test scientifiques, mais c'était aussi une des périodes les plus relaxantes de ma vie d'adulte. Pendant des années, j'ai été constamment sous pression, entre la révision des partiels, puis la performance au travail et tout ce qui touche aux obligations sociales. Tout ça s'était soudainement évaporé. À part suivre le protocole du programme, je n'avais pas vraiment de responsabilités. J'étais libre de faire ce que je voulais – du moment que cela n'impliquait pas de me lever, de faire une sieste ou de manger des chips. Parfois, je lisais du matin au soir, ou je passais plusieurs heures au téléphone avec ma famille et mes amis. J'ai joué à StarCraft 2 pendant des heures entières. Parfois, je me contentais de rester allongé – pour réfléchir au passé, planifier mon futur ou savourer un moment de tranquillité. J'appréciais vraiment ces moments de solitude. Mais au bout d'un moment, j'ai fini par me lasser.

Les huit semaines suivantes ont marqué une rupture drastique avec cette période lune de miel. Si mes journées étaient rythmées par les repas, les exercices physiques, les tests vitaux et les expériences diverses, une grosse partie de mon temps était inoccupée. Mes exercices devenaient de plus en plus monotones : on me demandait souvent de rester entièrement immobile pendant que les données étaient collectées. Un IRM mesurait le développement et la décadence de mes muscles. Un rayon X scrutait la densité de mes os. Un ballon en plastique évaluait ma capacité pulmonaire. J'étais laissé seul pendant de longs moments, accompagné seulement de mes pensées et d'une vue sur les carreaux du plafond dessinés par mes prédécesseurs.

Au bout de quatre semaines, j'ai pu percevoir un changement psychologique important. Je m'étais accoutumé à ma solitude. J'ai écrit quelques mails à des amis. Mes discussions avec l'équipe médicales étaient de plus en plus courtes. Je me suis mis à appeler ma famille moins souvent, car je sentais que je n'avais plus rien à raconter.

« Hé Drew ! Qu'est ce que tu racontes ?

– Pas grand-chose. Toujours au lit... »

Je ne vais pas dire que mes journées entières étaient dénuées de sens. Je chiais au lit dans une bassine, après tout. Mais j'avais mes petits moments d'angoisse. Parfois, j'étais sûr de n'être qu'à une mauvaise journée de la rupture psychologique.

Ces moment d'angoisses se sont estompés quelque temps avant que ma copine me rende visite. J'étais certain d'avoir l'air d'un taré, bien que je ne m'étais pas vu dans un miroir depuis plus d'un mois. Mais j'ai commencé à me poser des questions : Étais-je capable de tenir une conversation après tant d'heures de solitude ? Comment allait-elle réagir en me voyant dans un état aussi vulnérable ?

En arrivant dans ma chambre, elle a sauté sur mon lit pour me faire un câlin. Un infirmier est immédiatement venu lui dire qu'elle ne pouvait à aucun moment être sur le lit. En réalité, lui-même n'avait pas le droit de toucher de lit « pour des raisons de sécurité. » Nous avons dû attendre deux mois avant de nous revoir, mais sa deuxième visite s'est mieux passée.

Elle s'est assise sur une chaise à côté de mon lit et nous avons parlé pendant trois jours. Nos contacts physiques étaient limités. On ne pouvait même pas partager de repas vu que les invités n'étaient pas autorisés à ramener de la nourriture de l'extérieur. À la nuit tombée, elle retournait à son hôtel et dormait toute seule. C'était une cruelle provocation qui nous rappelait à quel point nous nous manquions. C'est la dernière vraie interaction que j'ai eue avec elle avant la fin de l'expérience.

Un de mes repas classiques

Lors des semaines suivantes, toutes mes journées se ressemblaient. J'ai essayé d'éviter de penser au temps qu'il me restait à tirer – je le mesurais par ma croissante sensibilité aux petites frustrations quotidiennes qui me rongeaient progressivement l'esprit. Pourquoi devais-je boire dans un verre classique, bien que l'angle de mon lit faisait que l'eau coulait inévitablement sur mon torse ? Pourquoi ne servaient-ils pas la soupe dans des bols adaptés ? D'ailleurs, pourquoi servaient-ils de la soupe à des gens alités ?

Après avoir mangé du filet de poisson micro-ondé pour la cinquième fois d'affilée, j'ai finalement demandé que l'on me serve autre chose – n'importe quoi d'autre. Pendant l'entretien, ils m'ont assuré qu'ils feraient de leur mieux pour satisfaire les goûts des candidats, mais le diététicien m'a expliqué que l'alimentation de tous les participants devait rester cohérente. J'ai demandé si je pouvais échanger mes céréales matinales contre des flocons d'avoine. À nouveau, on m'a répondu non – mais j'ai quand même réussi à négocier un sachet de poivre noir supplémentaire par repas.

Vers la septième semaine, les deux autres participants au CFT70 ont terminé leur programme. Au moment de leur départ, je les ai félicités – réalisant très vite que j'étais le dernier sujet de l'étude dans cette aile de l'hôpital.

Dans la dernière ligne droite, je m'efforçais de penser à tout ce que j'avais fait ces 70 derniers jours. J'avais lu beaucoup de livres, je pratiquais régulièrement la méditation, j'avais retrouvé mon amour des jeux vidéo. En outre, j'avais bien rempli mon compte en banque – à l'issue de l'étude, j'ai touché près de 14 000 euros.

Au terme des dix semaines, je me trouvais en bonne santé physique et mentale – jusqu'au dernier jour de l'étude où ils m'ont remis à la verticale et demandé de me tenir debout.

Je suis resté allongé jusqu'à la fin de la journée. Ce matin-là, j'ai été placé sur un brancard et on m'a embarqué à l'arrière d'un van en direction du Centre spatial Lyndon B. Johnson pour une série de tests. En passant la porte de l'hôpital en fauteuil roulant, j'ai vu le soleil pour la première fois depuis deux mois. J'étais très heureux. Cette période de privation avait intensifié mon appréciation des plaisirs simples de ce monde.

J'ai refait la même série de tests que j'avais réalisée avant mon entrée à l'hôpital : j'ai dû courir dans un dédale, sauter par-dessus des obstacles, exécuter des exercices de coordination des yeux, tester mon équilibre et évaluer la puissance de mes jambes et de mes bras. Ah oui, et j'ai aussi retrouvé les joies du Muscle Twitch Test, a.k.a la putain de décharge qui irradie vos jambes d'électricité. Mais l'anxiété que j'avais ressentie avant d'être alité avait laissé place à l'anticipation. La fin était proche, et chaque décharge électrique me rapprochait un petit peu de la liberté. Je n'étais plus qu'à deux semaines des 108 jours de mon séjour.

L'auteur dit au revoir au bocal dans lequel il urinait

Quand je suis entré dans la salle de test, j'ai été félicité par de nombreuses têtes familières et d'autres complètement inconnues. Nombre de chercheurs avaient décidé de venir assister aux premiers pas du dernier participant au programme CFT70. J'étais très enthousiaste, mais j'imagine que certains membres de l'équipe scientifique l'étaient encore plus que moi. Si ce projet avait englouti trois mois de ma vie, il était pour eux leur préoccupation première depuis quatre ans. C'était un moment important pour nous tous.

Avec les membres de l'équipe à mes côtés, je me suis assis sur le brancard et j'ai posé un pied à terre. J'avais des fourmis, comme si mes pieds avaient été endormis. Mes jambes étaient encore fortes, mais mon équilibre était médiocre. Mes premiers pas étaient lents et courts, je traînais des pieds et cognais mes chevilles en marchant. J'avais perdu toute ma coordination, que je n'avais pas sollicitée pendant des mois. En contournant les obstacles du parcours, j'ai ressenti de vives douleurs dans mes chevilles et mes pieds. Je n'étais certainement pas capable de courir correctement en ligne droite, mais j'effectuai la plupart de exercices sans problème.

Après quelques jours à déambuler et pratiquer des exercices de remise en forme, j'ai retrouvé mon équilibre et mon endurance. Au terme des deux semaines post-alitement, j'étais en possession de 95 % de mes capacités physiques. J'étais prêt à partir.

Au 108ème jour, j'ai fait mes valises en fantasmant sur tout ce qui m'attendait à la sortie de l'hôpital : sur le chemin de l'aéroport, j'allais manger des burritos et peut-être même boire un Bloody Mary. Quelques minutes me séparaient des bons repas, de l'alcool, du soleil et de ma copine.

J'ai dit au revoir aux membres de l'équipe avant de les remercier chaleureusement. Malgré toutes mes plaintes, l'équipe était plein de bonnes âmes qui avaient remarquablement conçu et exécuté cette prouesse scientifique. J'étais réellement admiratif de leur travail, de leur dévouement et de leur soutien.

Avec 14 000 euros en plus sur mon compte en banque et un emploi du temps vierge, je me suis senti vraiment très heureux. Je ne regrettais rien. En sirotant un Bloody Mary hors de prix dans le hall de l'aéroport, je me suis surpris à regarder les nouveaux programmes de recherche. L'un deux consistait à injecter une nouvelle mutation de la grippe aux participants et était payé 3 500 euros pour dix jours... Possible que je m'y remette, finalement.


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