La Lutte des classes (n’aura pas lieu)

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Vice Blog

La Lutte des classes (n’aura pas lieu)

Une exploration photographique de Labadie, une station balnéaire pour touristes aisés au nord de Haïti.
3.3.15

Labadie est une station balnéaire privée située au nord de Haïti, près de la ville de Cap Haïtien. Depuis 1985, cette enclave idyllique est louée à l'État par la Royal Caribbean International, compagnie maritime américano-norvégienne spécialisée dans les navires de croisières. Presque chaque jour, les cinq plages qui composent Labadie sont prises d'assaut par les touristes qui débarquent, pour la journée, d'énormes paquebots.

Je suis allé là-bas en janvier 2013, grâce à un contact qui connaissait l'un des responsables et a pu me faire entrer. Théoriquement, personne n'a le droit d'être présent lorsque les croisiéristes descendent sur les plages.

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J'avais entendu parler de Labadie quelque temps auparavant et j'avais fait des recherches sur internet. Un jour j'ai vu une campagne de publicité dans les rues de Port-au-Prince, la capitale de Haïti, qui reprenait une photo en 4 par 3 d'uns de ces gigantesques paquebots de croisière et vantait les investissements financiers en Haïti. C'est là que je me suis décidé à aller visiter l'endroit. Le panneau publicitaire était installé au pied de l'un des nombreux camps post-séisme qui existaient encore par milliers à l'époque. Outre les 250 000 morts, plus d'un million d'habitants de Haïti avaient alors été déplacés.

Selon l'UNICEF, 78 % de la population haïtienne vit aujourd'hui sous le seuil de pauvreté absolue tandis que 56 % vit dans une pauvreté extrême. Haïti se situe également à la 149 e place internationale – sur 179 pays recensés – en termes de développement humain. Le terrible séisme de 2010 a illustré la fragilité du pays en termes d'infrastructures et plus généralement, d'économie.

Dans les années 1980 et 90, Haïti faisait peur. À cette époque, l'organisateur des croisières taisait le nom de la destination – c'était simplement « Labadie ». Maintenant la carte du pays est même affichée sur la plage. Mais bien sûr, les touristes ne visitent rien du pays. Ils ne voient qu'une plage paradisiaque et des installations créées pour leur plaisir – quoiqu'il y ait actuellement des discussions pour tenter d'organiser des visites en dehors du parc.

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Les employés de Labadie, pour leur part, sont assez privilégiés par rapport aux autres travailleurs du pays. D'abord c'est un emploi stable, ce qui est rare. Ensuite il est relativement bien payé. Pour les artisans et artistes qui vendent leurs œuvres dans la boutique à souvenirs, c'est pour eux le seul moyen de toucher des touristes au quotidien.

La plupart des visiteurs sont des Américains de classe moyenne, qui se sont payé le luxe d'une croisière dans les Caraïbes. Ils sont là pour leur seul plaisir, et profiter de cette semaine all inclusive. Après une petite journée sur la plage, les milliers de passagers remontent à bord et le bateau continue sa route vers une autre île.

Pour la plupart des Haïtiens, le développement du tourisme de masse est une aubaine. C'est une manne d'argent et un moyen de moderniser le pays. Haïti fut l'un des premiers pays où le tourisme a commencé à se développer dans les années 1950. La bourgeoisie occidentale venait alors prendre des bains de soleil sur l'île, avant que la dictature des Duvalier et l'explosion de la violence qui en a découlé fasse fuir les visiteurs pour d'autres destinations alentour : la République Dominicaine, les Antilles françaises ou les Bahamas.

Depuis le mandat du président Martelly, le ministère du tourisme mise à fond sur ce business. Le pays tente d'attirer à nouveau les touristes. Récemment, un spot publicitaire télévisé vantant les charmes du pays a même été lancé sur les chaines de télé américaines – CNN, notamment – tandis qu'un hôtel Marriott vient d'être inauguré à Port-au-Prince cette semaine.

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Évidemment, voir ces milliers de touristes bedonnants profiter de quelques mètres de plage alors que pour le même prix ils pourraient visiter ce pays magnifique, aux vestiges historiques passionnants, c'est un gâchis. Ce type de tourisme de masse complaît les visiteurs occidentaux dans un circuit rassurant, loin de la découverte, de l'aventure, et de tout effet de surprise. Il a ceci d'angoissant pour moi qu'il correspond à l'extrême opposé de ma conception du voyage.

Allez visiter le site photo de Corentin. Il est aussi sur Twitter.