FYI.

This story is over 5 years old.

LE NUMÉRO QUI FAIT FROID DANS LE DOS

Boisson Poison

En ­swahili, chang'aa signifie littéralement « tue-moi vite » car la boisson anéantit toute personne qui en met dans son ­gosier.
07 novembre 2011, 3:20am

Mama Toto tient un bar à chang’aa à Kibera depuis sept ans. Elle peut coucher n’importe lequel de ses clients à des battle de chang’aa et continuer à travailler sans problème. Son établissement est ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Mama Toto vous attend à bras ouverts.

Je me trouve à Kibera, un bidonville de Nairobi au Kenya, perdue dans un labyrinthe d’allées jonchées d’ordures. Autour de moi : des cabanes en tôle rouillée, une rangée d’énormes chaudrons bouillonnants et une douzaine de jerricanes en plastique. Je suis venue ici pour goûter au

chang’aa, l’alcool de contrebande local. En ­swahili, chang’aa signifie littéralement « tue-moi vite » car la boisson anéantit toute personne qui en met dans son ­gosier. C’est le tord-boyaux par excellence.

Avant de goûter, Mama Miriam, l’une des neuf femmes du collectif en charge de la distillerie, me fait une démonstration de la puissance du liquide. Elle fout le feu au chang’aa et quand le récipient se met à fondre, elle éclate de rire. « Tu vois ? » me dit-elle. « C’est très, très fort. »

J’approche le verre de mon visage et l’odeur me file un haut-le-cœur. On dirait du mauvais whisky, ça cogne comme du White Spirit. La première gorgée me met dans le coaltar. À la seconde, je suis prise de frissons incontrôlables et mes yeux pleurent. À la troisième, je me mets à loucher et à cracher de la vapeur d’essence.

Le chang’aa (également appelé busaa, « bière de banane ») est distillé à partir de maïs ou de millet. On le fabrique dans les régions les plus pauvres du pays. La préparation coûte moins de 20 centimes le verre, et (surprise !) elle est très populaire chez les chômeurs et les marginaux. À Kibera, l’un des plus grands bidonvilles de l’est de l’Afrique, cette boisson est consommée quotidiennement.

Jusqu’à récemment, le chang’aa était illégal au Kenya. Des vendeurs peu scrupuleux le coupent régulièrement avec du méthanol, histoire de le corser un peu. Il paraît que ça se coupe aussi au carburant d’avion ou avec des produits d’embaumement. L’eau utilisée pour la distillation est quant à elle souvent saturée d’urine et de merde. La police déniche des rats en pleine décomposition ou des petites culottes dans de grandes fournées de chang’aa. On soupçonne la boisson d’avoir rendu des milliers de personnes aveugles, et d’en avoir tué plusieurs centaines.

Mama Becky prépare du chang’aa à la distillerie de Kibera. Les femmes qui gèrent la maison se nourrissent de kangara et du chang’aa qu’elles produisent.

Le gouvernement kenyan a légalisé le chang’aa en 2010 dans le but d’imposer des règles de fabrication. Dorénavant, selon la loi, le chang’aa doit être embouteillé et scellé, et porter un avertissement sur les dangers liés à sa consommation. Si un ingrédient douteux est découvert (une quantité potentiellement mortelle de méthanol, par exemple), le fabricant risque une amende et une peine de prison.

« On n’ose même plus parler de chang’aa tellement ça a mauvaise réputation », raconte Vitalis Odhiambo, alias « Diddy », un guide amateur à qui j’ai filé des thunes pour qu’il me fasse visiter la ville. Diddy est né et a grandi dans ce bidonville. Pour lui, la légalisation est une bonne chose. Les femmes de Kibera peuvent distiller du chang’aa chez elles, ce qui leur permet de joindre les deux bouts pendant que leur mari ou petit copain alpague les touristes dans la rue. Diddy tient une station de lavage auto et propose des « visites du ghetto » aux touristes étrangers. Ces visiteurs curieux peuvent ainsi découvrir la pauvreté abjecte qui règne à Kibera et prendre des photos de marmots souriants. Pour quelques pièces supplémentaires, Diddy vous emmène dans le rade du coin (généralement, une maison constituée d’une seule pièce, avec des mères qui donnent le sein à leur nouveau-né un peu partout). Là, les touristes peuvent se la coller tranquillement au chang’aa.

Au bout de deux verres, la plupart des gens sont à la limite du coma, mais Diddy fournit également à ses clients un autre stimulant : des ­sachets de khat, l’équivalent africain du speed, en plus naturel. « Je fais tout pour rendre l’expérience la plus agréable possible, explique Diddy. Nous voulons que ça devienne une industrie. À Kibera, notre chang’aa n’est pas empoisonné. On n’ajoute aucun produit toxique. On souhaite juste que les visiteurs apprécient notre boisson artisanale. »

De retour à la distillerie de Mama Miriam, tout a l’air en ordre. Les casseroles à condensation en aluminium semblent plutôt propres, et on me jure que l’eau utilisée pour la distillation provient des robinets de la ville (et non pas du fleuve Nairobi, extrêmement pollué). Mais, le véritable problème des distilleries de Kibera réside dans ses cabanes de fermentation crasseuses : des barils immondes remplis de boue de maïs en putréfaction sont alignés contre les murs. Ici, pas de contrôle qualité ou d’équipement pour l’embouteillage.

Même si la légalisation rend la distillation plus facile et permet de boire du chang’aa en toute liberté, sa fabrication reste une pratique assez clandestine. Les femmes qui s’en occupent doivent filer des pots-de-vin aux policiers, environ 4 € par semaine, pour garder leur établissement ouvert (j’ai moi-même dû m’acquitter de 8 € quand ils sont venus squatter ma séance photo).

« Tout le monde galère, affirme Diddy. On a besoin d’une usine de mise en bouteilles et d’instructions du gouvernement pour les inspections et les permis. On n’a rien à cacher, mais on est perpétuellement harcelés si on essaie d’en vendre dans la rue. » Du coup, les femmes vendent leurs bidons de 5 à 25 litres dans des repaires à soûlards du quartier.

Le Kenya Industrial Estate, une entreprise qui fournit des aides financières à des petits commerces locaux, a récemment annoncé qu’il investirait dans les distilleries de chang’aa – sachant que les Kenyans en consomment l’équivalent de 100 millions d’euros chaque année. Des associations caritatives et des groupes religieux essaient également de venir en aide aux distillateurs de la région. Quitte à ce qu’il soit vendu, autant faire en sorte que le chang’aa soit lucratif et inoffensif.

« La situation s’améliore. Ça prendra le temps qu’il faudra, mais un jour, nous vendrons notre chang’aa à de grandes entreprises, prédit Diddy. Peut-être que les riches préfèrent le Johnny Walker, mais les vrais Kenyans savent bien que le chang’aa est meilleur. »