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Grandir en France

Ce que j’ai compris de la vie en grandissant en zone périurbaine

Dans les Yvelines, près de la RN 10, la France se révèle telle qu'elle est : chiante.

par Bastien Landru
01 Septembre 2015, 5:00am

Un aperçu de la Route nationale 10, au niveau du département des Yvelines. Toutes les photos sont de l'auteur.

Si vous avez un bon moteur et que vous traversez la France en maintenant le cap sur une grande ville, il est fort probable que la longue et monotone campagne qui dorlote votre itinéraire soudain – patatrac – se dérobe sous vos roues et que d'un coup, au milieu de nulle part, apparaisse une grande et métallique zone industrielle.

On ne vous a pas prévenus ? Vous entrez dans un tunnel. Les hangars de tôle ont poussé des deux côtés de la route dans les années 1970. Ils ont donné à la nature une bonne raclée de goudron. Et quand ce ne sont pas les magasins d'usine qui défilent par vos fenêtres, un grand mur antibruit de bois ou de béton borde la route autant qu'il vous isole des autochtones. Ici, tout est à acheter.

On croise des hypermarchés, des concessions automobiles, des centres commerciaux discount : tout est gris, avec des parkings. Ça pue dehors et le trafic est perturbé jusqu'au dernier caddie ; la zone périurbaine se traverse au ralenti. Alors quand vous en voyez enfin le bout, vous pouvez rouvrir la vitre de votre auto et prendre un grand bol d'air sale en jurant : « mon dieu jamais je ne vivrai ici. » Ici, c'est là que j'ai grandi.

Recommençons donc au début ; j'ai huit ans. J'habite Maurepas, dans le département des Yvelines, à quelque 40 km de Paris. Je joue avec mon copain Maxence sur la butte de terre antibruit. Une luge, une bassine d'eau pour obtenir une gadoue glissante et on s'élance pour quatre mètres de descente rectiligne. On valdingue. En bas, on ramasse nos petits corps frêles et hilares, bien peu soucieux d'avoir salopé nos pantalons. On se marre, on a vu Rasta Rockett cet été. Maxence est Noir, je suis Blanc, on est dans une mixité sociale de bon aloi, on a trouvé un jeu encore plus grisant que de fabriquer des cabanes, mais ma mère nous appelle. Elle veut nous voir rentrer. En fait, elle flippe parce que juste derrière la butte passe la route Nationale 10. Il s'agit d'un axe majeur que des dizaines de milliers de véhicules traversent chaque jour à une allure moyenne de 85 km/h. Ce n'est ni le terrain de jeux qu'une maman pieds-noirs veut pour ses enfants, ni un circuit de bobsleigh, et malgré ce trépidant run, il nous faut nous résoudre à jouer à la Playstation 1 .

Nous vivons dans une maison Playmobil, accolée à une autre maison Playmobil, comme toutes les maisons de Maurepas. Il s'agit d'une ville nouvelle où les pavillons sont standardisés en trois ou quatre modèles mais nous avons apporté quelques modifications à la nôtre. Par exemple, la fenêtre de ma chambre, un Velux aménagé dans les combles, donne directement sur la route d'où j'entends précisément chaque automobile qui passe, le matin, le soir et la nuit. J'ai dans ma vie plus entendu de voitures passer que de mots de ma mère. La nationale 10 m'a bercé, d'où ma concentration parfois très passagère.

La route nationale 10 – ou RN 10 – est une quatre voies qui part des portes de l'Espagne au Sud à l'entrée de Paris en passant vers Bordeaux, où l'une de ses plus dangereuses rocades porte le surnom de « cimetière portugais » – car elle est un itinéraire prisé par les familles portugaises vivant en France qui partent ou reviennent du bled. Son embouchure côté Île-de-France se situe à Saint-Quentin-en-Yvelines.

Saint-Quentin-en-Yvelines est un rassemblement de villes nouvelles, dessiné par l'architecte qui transforme tout ce qu'il touche en un Bistrot Romain version géante : Ricardo Bofill.

Pour ceux qui n'y ont jamais mis les pieds, Saint-Quentin est un rassemblement de villes nouvelles, dessiné par l'architecte qui transforme tout ce qu'il touche en un Bistrot Romain version géante : Ricardo Bofill. C'est à lui qu'on doit tous les Colisée parodiques de France, notamment le quartier Antigone de Montpellier et ses grandes colonnes en toc. De ma maison, nous sommes à environ 25 km de Paris. Ici se sont agglomérées d'autres villes nouvelles, comme Maurepas, où se sont installés après les avoir charpentées, beaucoup des bâtisseurs ibériques venus construire la France dans les années 1960 et 70.

Ma commune, bien qu'elle donnât sur la nationale 10, était somme toute agréable, aérée, jardinée. La Z.I. commençait chez nous, mais elle longeait surtout la N 10 sur le territoire de la ville voisine avec qui nous partagions notre code postal : Coignières (78 310) (l'endroit où vous priez Dieu pour jamais n'y vivre). Vue d'avion, la zone indus de Coignières, c'est tout Coignières. C'est deux lignes : la voie ferrée et la route nationale 10 avec, de chaque côté, un amoncellement de carrés gris et de carrés noir, avec des champs autour. Vue du sol, c'est de l'asphalte et du métal, des matériaux qui en été prennent le chaud et éblouissent ; avec en fond le vent de campagne qui pousse les odeurs cuites de pneu et de rouille. En plus d'être moche, c'est pire : c'est nulle part. Coignières, on n'appelle même pas ça une ville, on dit « entrée de ville », car la zone périurbaine n'existe que parce qu'elle encadre Paris. La ville entière de Coignières appartient à la route – on n'y fait que passer.

Coignières, comme beaucoup de secteurs à hangars, est une aberration démographique. L'INSEE nous apprend qu'ici vivaient 4 384 âmes pour 1 192 établissements actifs en 2012, soit plus d'une entreprise pour quatre personnes. Et si la ville génère sur huit kilomètres carrés environ 4 500 emplois, en majorité du tertiaire, c'est en moyenne 100 boulots de moins chaque année, en dépit des succursales qui continuent d'ouvrir. Car l'endroit ne cesse de grandir. Quand un hangar se fait trop vieux, au lieu de faire des travaux dans la boutique, on fabrique un local tout neuf et on loue le vieil entrepôt à un nouveau commerce qui veut s'implanter. Cette expansion – de nouveaux magasins à chaque décennie alors qu'il y a de moins en moins d'habitants –, finit par faire croire que la laideur est nécessaire.

Il faut être un enfant de 8 ans que sa mère emmène un dimanche de rentrée scolaire acheter des chaussures pour comprendre à quoi sert la zone. La Zone, c'est la concentration des besoins du petit peuple dans un périmètre économique et géographique afin qu'il y puisse dépenser toute sa paye. La Zone, c'est un état indépendant ; le Zonard doit y trouver toutes ses ressources nécessaires, dans la limite des stocks disponibles et selon le cours fixé par notre Seigneur : Gérard Mulliez.

Auchan, Décathlon, Kiabi, Simply Market, Kiloutou, Midas, Saint Maclou, Norauto, Boulanger, Banque Accord, Pimkie, Leroy Merlin, Flunch, feu Mammouth, entre autres enseignes – tout cela appartient à la dynastie Mulliez. Il s'agit du groupe qui semblerait être aujourd'hui le premier employeur et la première fortune française. L'argent tourne en rond dans sa poche : ce que Mulliez donne d'une main aux indigents, il le récupère de l'autre dans ses diverses succursales et offices de perception. La Zone est un circuit fermé et c'est bien là toute la magie. S'il y avait une monnaie des hangars (le Coignières Coin ?), le peuple pourrait ne vivre que des denrées industrielles – il en est déjà bien dépendant. Mais bâtir un tel empire n'a pas été chose facile. Mulliez a dû insister, son premier Auchan, à Roubaix, installé dans une usine désaffectée en 1961, n'a pas marché tout de suite. Ailleurs, comme dans les Yvelines par exemple, il a fallu saccager des paysages rebelles.

Avant d'être traversées par un grand axe, les villes dont je vous parle avaient une petite histoire. « Maurepas » vient du mot malrepast qui signifiait « mauvais repère », terre marécageuse qui servait de planque aux voleurs. Par « Coignières », il faut entendre qu'il y a des siècles ici poussaient des cognassiers (l'arbre du coing) en pagaille. Malgré ce patrimoine, le territoire des deux villes du 78 310 d'aujourd'hui n'atteint que les deux petites fleurs sur le panonceau « Ville fleurie ». Et bien qu'il fût doté d'un Lazer Quest, d'un bowling, de deux rampes de skateboard et de plusieurs terrains de baskets, j'ai été un enfant casanier, adepte des jeux de stratégie et fasciné par World of Warcraft. Et puis nous avons déménagé.

Nous ne partions en réalité qu'à quelques kilomètres, dans une vallée qui touche la Zone mais doté de plus de caractère. Là où mes parents nous emmenaient, nous découvrions le standing d'une maison plus grande et les voluptés de la proche campagne. La route ne faisait plus de bruit et une forêt bordait le jardin. C'est là que j'ai eu quinze ans, et que je suis devenu un jeune de village, inscrit au lycée privé de Rambouillet. Rambouillet est une ville vermoulue. Les consanguins y adorent Dieu, les chalalas pratiquent le racisme à la bonne franquette. Autant dire que les quatre copains modérément trash que je me faisais allaient m'être précieux et que, malheureusement, ils le sont toujours.

Mes potes et moi nous réservions le droit de jouir de notre adolescence boutonneuse au pays des culs bénis. Les joints derrière la gare, la sangria dans le parc.

Ensemble, les « Vieux Frères » comme on s'appelait, nous nous réservions le droit de jouir de notre adolescence boutonneuse au pays des culs bénis. Les joints derrière la gare, la sangria dans le parc : le lycée et les hormones, ça fait du gentil grabuge. Je me souviens de cette époque comme d'une longue série de blagues débiles et d'écarts au règlement ; le plus beau de nos coups étant celui « des somnifères ». On venait de passer le bac, et deux d'entre nous avaient le permis de conduire. C'était un été sans projet, alors on s'était dit : « on part. Rendez-vous devant le lycée avec un duvet par personne et une tente pour cinq. » Tous les Vieux Frères s'étaient réunis, on avait une voiture, et j'avais fait tourner une bouteille de grenadine « artisanale » bourrée de somnifères dans laquelle nous fîmes tous semblant de boire sauf Nico. On ne l'avait pas prévenu et comme on l'a drogué, il s'est endormi. Quand il s'est réveillé (on l'a réveillé), on était en Allemagne. On roulait vers l'Est avec des compilations d'eurodance ultra-violente. C'est comme ça que j'ai connu Berlin, sur une longue blague de huit jours.

On s'est rendu compte qu'au retour de ce voyage on avait le mal du pays, mais surtout, qu'on était en manque d'exotisme. Francfort, Berlin, Amsterdam, c'est fait du même métal que les autres grandes villes, avec la même monnaie, la même pression sociale et les mêmes gens qui s'échangeaient des plans de vacances très similaires entre eux. Pour fuir la routine, il allait falloir trouver autre chose que Easy Jet, voire même que le principe de vacances. Tout ce qu'on demandait, c'était un endroit pas trop loin où l'aventure soit plus une forme de surprise, même légère, plutôt qu'une formule de SmartBox. Il y avait bien un endroit où on pouvait avoir tout ça, sans croiser les mêmes gueules familières. Le spot touristique dont personne ne voulait et dans lequel on mettrait tout notre tropisme, quitte à le faire pour rigoler : c'était Coignières et sa zone. Notre eldorado.

C'est ainsi que débuta notre joyeux fétichisme des Z.I. Nous avons vite développé une préférence pour les plus laides, celles dont les escapades nocturnes nous sauvèrent maintes fois de l'ennui du week-end. Nous devenions des zonards, essaimant les hangars de Coignières et Maurepas jusqu'à en connaître les moindres recoins. On quadrillait la zone, et on se testait : qu'y a-t-il derrière Auchan ? Un parking immense avec vue sur des champs interdits et grillagés. Où se trouve le terrain de modélisme ? Après le buffet wok à volonté. Comment accéder aux gigantesques citernes de pétrole à côté du terrain vague ? On ne peut pas, c'est protégé, mais on peut s'approcher de l'entrée, en journée, si l'accès derrière la gare est ouvert et la bitte baissée. Tout est aventure, le monde est si vaste ! Il suffit d'avoir un peu de méthode, et de procéder par blocs.

Chaque week-end pendant au moins un an, on a traîné. « On a l'impression de jouer à GTA, mais sans mission c'est pas trop marrant », résumait Nico. Comme des loosers trop gâtés, il fallait nous inventer une mythologie, et comme on aimait bien penser qu'on pouvait vivre comme dans un film d'Harmony Korine ou de Gregg Araki, on commençait par aller mettre des bières au frais, avant de faire un tour chez Easy Cash. Quelques balles, un club de golf ou une batte, et on tapait un jeu de mongol sur un parking désert. On aurait pu aller en concert, en club, en soirée de BDE, mais il est plus facile de réunir ses potes autour d'un dégoût commun pour le béton des centres commerciaux que d'un truc qu'on aime tous. Chaque restaurant fut testé, tous les commerces passés en revue. « On les vérifiait » la journée. Et le soir, on déclenchait des batailles de purée chez Flunch (groupe Mulliez), où on gaspillait tout ce qu'on pouvait, et on s'arrosait à la canette des Halles d'Auchan (le « Auchan du pauvre », groupe Mulliez encore), avant de faire un cache-cache en voiture. Progressivement nous devenions, non sans fierté, les rebuts d'une Zone dont nous connaissions toutes les coutures.

Bien que l'esthétique white trash petit-bourgeois que nous développions ait pu séduire d'autres jeunes du troisième département le plus riche de France – 37 427 € de revenus par foyer en moyenne dans les Yvelines en 2012 –, nous ne croisions personne, sinon quelques Gitans. Nous étions seuls à revendiquer cet irréel terrain de jeux. Il faut imaginer un parc grand comme deux fois Disneyland mais sans attraction : c'était à nous. On aurait pu partager, mais qui peut bien vouloir de Ça ? Personne, et aussi cons qu'on était, on savait bien pourquoi.

Il passe en moyenne chaque jour 453 139 véhicules chaque jour sur la RN 10 dans le seul département 78. Combien de millions de personnes traversent la Zone, chaque année ? Combien de millions de personnes y achètent des tomates et des lecteurs DVD ? On dit que Paris, Berlin et Shanghai sont anonymes, mais pas du tout. Ce sont les zones industrielles qui le sont, les seuls endroits au monde où, dès que se ferment les portes des magasins, ça y est : vous êtes nulle part.

Une nuit, les membres de Sexion d'Assaut devaient donner un concert dans une boîte, la Lokomia. Pour fuir le public, Black M. et ses compères se sont réfugiés au Lazer Quest adjacent, réduits à la simple condition de zonards.

Même en arpentant chacun des rayons, faire partie de ça est impossible. Une nuit, les membres de Sexion d'Assaut devaient donner un concert dans une boîte, la Lokomia, située en sortie de ville, près de la voie ferrée. Peut-être que la Lokomia n'a pas de loge, en tout cas, pour fuir le public, Black M. et ses compères se sont réfugiés au Lazer Quest adjacent, réduits à la simple condition de zonards. C'est le pouvoir de la Zone ! On n'est jamais plus que ça, ici.

Chaque époque est son architecture. Le moyen âge a ses châteaux forts et le principe d'agglomérer tout autour. Nous avons le quadrillage des hangars. Tous les 800 mètres, on trouve de l'eau de javel et du bifteck, tous les deux kilomètres un carwash, et si on fait dizaine de bornes on trouve une boîte de nuit. Toute la zone est quadrillée sur les besoins que se sont faits les hommes. Des magasins ouverts le jour, surveillés la nuit. Entre les deux, il ne se passe rien.

Mais pour être honnête, pas tout à fait rien. La criminalité y est mollassonne – une nuit, lors d'un contrôle de police, un ripou a dû inventer que je n'avais pas ma ceinture pour faire ses quotas. Ce qui m'amène à vous raconter mes deux crimes préférés perpétrés sur mon 78 310.

Le premier a été commis par Serge Dassault, qui possède une résidence secondaire à la sortie de Coignières. C'est une réplique rococo du Petit Trianon de Versailles qui donne sur une propriété de 854 hectares de forêt, où, en la personne de la cinquième fortune de France, Dassault aime chasser. En 1996, le milliardaire se fait gauler : il chasse avec une carabine interdite, la 7 X 64 à lunette, qu'il a fait installer sur une tourelle métallique artisanale sur le toit d'un 4X4. Le procès est raconté dans Libération, on l'accuse de safari-boucherie, son avocat invoque « que son client a été déporté à Drancy pendant l'Occupation », personne ne comprend bien le rapport avec le fait de tirer sur des lapins de Coignières en Jeep. Au final : 10 000 francs d'amende.

Le deuxième est plus récent, et date de septembre 2013. À Maurepas, deux vieux « avec une petite retraite » sont retrouvés morts poignardés dans leur maison, les corps ligotés avec du fil de fer. L'assassin venait du foyer social, entre Maurepas et Coignières, et s'était fait identifier rapidement en achetant des trucs sur Internet. Ces deux histoires, à l'extrême richesse et à l'extrême pauvreté du spectre, réunissent bien au paradis de l'homme qui consomme, toute l'horreur dont l'humanité est capable sur 16,5 km 2.

Aujourd'hui, je suis un peu revenu de tout ça. L'autre fois, je suis allé chez mes parents me mettre au vert, sans m'arrêter aux lumières des magasins. En m'y rendant, j'ai traversé la Zone où j'ai relevé un acte de délinquance. La mairie avait, il y a quelques mois, fait poser à l'entrée de la ville un mini-village, avec un clocher et des maisonnettes en bois peinturlurées. C'était à l'entrée de la Zone, derrière Quick, et sur un grand arc-en-ciel était marqué : « Bienvenue à Coignières ». C'était ridicule, et ce qui devait arriver se produisit ; les petites maquettes avaient été saccagées. Il ne restait plus que l'arc-en-ciel, tordu sur ses deux mètres. L'être humain est à l'image de son architecture. Il est violent, absurde, il est comme la Zone. Mais quand même, il ne faut pas trop se foutre de sa gueule.

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