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Les drogues légales expliquées par un jeune chimiste

Un kid du milieu nous explique comment les revendeurs contournent les législations pour produire de nouvelles drogues de synthèse.

par Andreas Digens
14 Octobre 2015, 5:00am

Image via Wikicommons

Tant que des gouvernements interdiront aux jeunes d'inhaler toutes les drogues qui leur passeront sous le nez, des chimistes créeront systématiquement de nouveaux produits qui ne seront pas déclarés illégaux dans l'immédiat. Les nouveaux produits de synthèse, ou NPS, sont souvent d'abord commercialisés en toute légalité. Il s'agit de drogues dont la formule chimique a été juste assez modifiée pour échapper à la législation. Le principe est simple : vous prenez une drogue prohibée, vous modifiez deux ou trois molécules, et hop, vous ne risquez plus, théoriquement, de vous faire arrêter par les flics, puisque la drogue a été transformée.

Les NPS sont souvent développés pour des projets de recherche médicale financés par les gouvernements. Mais les formules de ces médicaments sont publiées dans des revues scientifiques et scrutées par des gens qui souhaitent se faire un billet facilement. Ils entament alors un processus de production à grande échelle en laboratoire, puis vendent leur dope à tous ceux qui veulent se défoncer la gueule pour se marrer un coup. Malheureusement, puisqu'ils sont modifiés, personne ne sait vraiment à quoi s'attendre avec ces produits – ce qui les rend de fait, extrêmement dangereux.

Pour en savoir plus sur les dangers de ces nouvelles drogues, j'ai pris contact avec mon ami Mathias, qui a développé et synthétisé un NPS à base de 2C-B dans le cadre de son mémoire. Voilà ce qu'il m'en a dit.

VICE : Hey Mathias ? Comment va ?
Mathias : Pas top. Je viens de finir mon mémoire. Et devine quoi : je suis au chômage.

Quel était le sujet de ton mémoire ?
La synthèse d'agonistes 5-HT2A potentiellement sélectifs.

C'est-à-dire ?
La plupart des hallucinogènes, comme la mescaline ou le LSD, ont quelque chose en commun. Ils activent une protéine dans le cerveau, les récepteurs 5-HT2A (un récepteur sérotoninergique, pour ceux que ça intéresse), parmi d'autres protéines similaires. Le but de mes recherches était d'essayer de mettre au point de nouveaux composants chimiques qui n'activeraient que les récepteurs 5-HT2A. Après, il aurait été plus facile d'en savoir un peu plus sur quoi agit exactement cette protéine et comment elle fonctionne. Il est évident qu'elle a des conséquences importantes sur notre façon de ressentir les informations sensibles et nos émotions.

Pour faire simple, imagine la protéine 5-HT2A comme un cadenas qui peut être déverrouillé par différentes clés. Nous essayons de créer la meilleure clé possible pour ce cadenas particulier.


L'équation chimique du 2C-B. Image via Wikicommons

Donc, en gros, tu inventes des nouvelles dopes ?
C'est une façon de voir les choses. J'ai travaillé sur le squelette chimique du 2C-B, un hallucinogène synthétique. J'ai procédé à de petites altérations de la structure chimique. L'objectif ultime serait de créer une drogue qui n'aurait pas de propriétés hallucinogènes mais qui modifierait quand même le comportement mental. Dans tous les cas, je ne peux pas vraiment te décrire comment tu réagirais à ce produit.

Des études récentes aux États-Unis ont démontré que des drogues comme la MDMA, qui n'est pas techniquement un hallucinogène, pouvait potentiellement être utilisée dans le cadre d'une psychothérapie pour traiter les troubles de stress post-traumatique (TSPT). Ils ont aussi prouvé que la psilocybine, qui est un véritable hallucinogène, pouvait amoindrir l'anxiété des patients en phase terminale. Je ne crois pas que le composé sur lequel je travaillais soit particulièrement efficace en tant que médicament durant une psychothérapie. Mais encore une fois, personne n'en est vraiment sûr. La corrélation entre les structures chimiques et l'activité cérébrale n'est encore qu'aléatoire.

Tes travaux ont-ils été publiés dans des revues scientifiques ?
Oui. Un doctorant avec qui je travaillais vient juste de publier un article sur comment une nouvelle classe de drogues – les NBOMe – peut être métabolisée dans notre corps. Ces études ont été lancées après la découverte de nouvelles drogues en vente sur le marché gris. Beaucoup d'internautes qui les ont essayées écrivaient sur les forums que ces substances n'étaient pas actives si on les avalait. Il fallait à la place les ingérer par voie sublinguale, c'est-à-dire en les faisant fondre sous la langue.

Il y a des mecs qui ont accès aux labos. Lorsqu'ils lisent un article concernant de nouveaux composés qui ont des effets sur le corps similaires à ceux d'une drogue récréative, ils regardent s'ils ne sont pas encore illégaux. Si c'est le cas, ils les produisent.

Comment ces produits se retrouvent-ils sur le marché gris ?
Nous expérimentons de nouveaux composés pour en savoir plus sur le cerveau et peut-être découvrir une nouvelle génération de médicaments. On ne se dit pas : « cette drogue a l'air mortelle, essayons là » quand nous les fabriquons. A priori, il y a des mecs quelque part qui ont accès aux labos. Lorsqu'ils lisent un article scientifique concernant une nouvelle classe de composés qui ont des effets sur le corps similaires à ceux d'une drogue récréative, ils regardent s'ils ne sont pas encore illégaux. S'ils peuvent produire une énorme quantité de ces produits avant qu'ils soient placés sur la liste des stupéfiants prohibés, ils ont les moyens de se faire beaucoup de blé en les vendant comme de l'encens ou des sels de bains – ou d'autres produits qui semblent anodins.

Où produit-on cette dope ?
Impossible à dire. Le plus probable serait dans des pays où il n'existe pas de législation trop contraignante sur les drogues récréatives. Puis on envoie le tout en Europe, et on le distribue dans le monde entier.

Pourquoi ces NPS sont-ils si dangereux ?
Tout d'abord, seulement une petite portion de ces produits est testée sur des animaux ou des humains. La plupart des personnes qui vendent ces produits ne se préoccupent absolument pas de la santé de leurs clients. Sur l'emballage, ils vont écrire que c'est impropre à la consommation humaine, donc techniquement, ils ne sont pas responsables si quelqu'un tombe raide mort. Je sais que quelques dealers de NPS souhaiteraient procéder à des tests toxicologiques. Mais cela coûterait des millions de dollars. Donc bon, je ne puis pas sûr qu'ils soient très sérieux à ce sujet.

Quelle est la tendance actuelle pour les NPS ?
Mise à part de nombreuses variations chimiques d'amphétamines ou de cannabinoïdes, il existe de nouveaux hallucinogènes qui sont apparus au grand jour. La classe que j'ai mentionnée plus haut, les NBOMe, active massivement les 5-HT2A. Ils sont généralement assez faciles à produire, avec pour base des composés proches de la phényléthylamine – comme le 2C-B ou le 2C-T-2. Avec une manipulation chimique élémentaire, tu peux accroître la puissance de plusieurs degrés.

Pour les chercheurs, ce phénomène est extrêmement intéressant. Mais pour les chimistes qui fournissent le marché gris, cela représente de l'argent en plus. Ajoutez juste du carbone, de l'hydrogène et de l'oxygène à du 2C-B, et voilà : vous avez une nouvelle drogue plus puissante qui peut passer outre la législation.

Image via Wikicommons

Donc si tu as une fournée de drogue qui vaut 80 000 euros, tu peux simplement procéder à cette manipulation chimique et te retrouver avec un stock de 800 000 euros ?
Théoriquement, oui. Je ne le décrirais pas ainsi ; je ne suis pas sûr que les hallucinogènes soient la drogue à la plus forte valeur ajoutée. Mais sur le principe, oui. Tu peux varier la structure chimique spécifique presque à l'infini en ne modifiant que légèrement la formule. Mais en tant que scientifique – et en tant que personne ayant du bon sens –, je ne recommanderais jamais de consommer des drogues récréatives, et plus particulièrement les NPS. Personne ne connaît vraiment les effets secondaires.

Des décès liés au NBOMe ont déjà été signalés. On ne sait pas vraiment comment ces personnes sont mortes. Certaines ont développé une certaine réaction, une sorte d'épisode psychotique, et puis voilà – elles sont mortes.

Les pharmacologistes parlent de « fenêtres thérapeutiques ». Quelle dose de drogue faut-il prendre pour en ressentir les effets, et à partir de quelle dose peut-on ressentir des effets secondaires ou subir une overdose. Ces nouveaux composés semblent avoir une fenêtre très réduite. Pour certains, ils sont si puissants qu'ils sont actifs au micro ou au milligramme près. Il semble alors très facile de faire une overdose. Quelques usagers ont raconté que ce sont des drogues plutôt chiantes. Évidemment, les murs se mettent à respirer et les couleurs changent, mais vous n'aurez aucune de ces visions intérieures que procurent le LSD ou les champignons.

Que faire alors ?
Je trouve la psilocybine particulièrement intéressante – c'est la substance active des champignons hallucinogènes. Il a été prouvé qu'ils sont sans danger, l'effet ne dure que quelques heures et leur potentielle utilisation dans un cadre thérapeutique est en train d'être expérimentée. Mais ils activent aussi d'autres protéines que la 5-HT2A. Nous recherchons plutôt quelque chose qui agirait spécifiquement sur ces récepteurs cibles pour éviter les effets secondaires.

Est-il plus sûr de prendre des drogues plus traditionnelles ?
Techniquement, oui. On a prouvé que la psilocybine était l'une des drogues récréatives les plus sûres. On ne peut pas développer d'addiction, ni faire d'overdose. Et nous savons comment le corps y réagit, grâce à des décennies de recherches scientifiques. Alors oui, des bad-trips arrivent, mais bon, quand ça se passe mal, vous vous cachez sous la couette pendant quelques heures. Vous ne sauterez pas sous un bus en pensant que vous êtes Superman.

Nous ne savons pas comment le corps réagit aux NPS. Prenons le Spice, ce substitut du cannabis qui agit sur les mêmes récepteurs que le THC. Même s'il n'existe aucune ressemblance chimique avec le THC, je ne pense pas que quiconque ayant fumé du Spice ait trouvé l'expérience agréable.

En général, la plupart des classes connues d'hallucinogènes ne présentent qu'un danger relatif si l'on prend des précautions. Bien qu'ils aient été ostracisés de la part de la communauté médicale, l'intérêt croissant que leur portent nombre de scientifiques pourrait être la source de nouveaux traitements pour de nombreux troubles psychiques. Mais n'est-ce pas, il nous manque toujours la clé magique pour débloquer les 5-HT2A.

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