FYI.

This story is over 5 years old.

LE NUMÉRO DU VILAIN BOUC

Le Seigneur de l'autoroute

Matiullah Khan est à la tête de la Police des autoroutes, une agence gouvernementale qui, officiellement, s’est fait dissoudre il y a des années par les forces hollandaises dans la province du sud de l’Afghanistan, Uruzgan.
10.12.09

TEXTE : CHRISTOPH REUTER

PHOTOS : THORNE ANDERSON

Matiullah Khan le seigneur de la guerre (le cinquième à partir de la droite), entouré par les soldats qui l’aident à maintenir la « journée de la sécurité », qui ne fait en réalité que rendre plus sûre sa mainmise sur l’est de l’Afghanistan

Matiullah Khan est à la tête de la Police des autoroutes, une agence gouvernementale qui, officiellement, s’est fait dissoudre il y a des années par les forces hollandaises dans la province du sud de l’Afghanistan, Uruzgan. D’après les officiels hollandais, Matiullah agit sans l’aval du gouvernement afghan. Les Hollandais ne traitent pas avec lui. Ils préfèrent même ne pas le mentionner – et quand ils le font, ils le désignent par « M ». À en croire la vision manichéenne de l’armée hollandaise présente en Afghanistan, ce fameux M est le seigneur de la guerre qui contrôle en toute illégalité les flux de tous les produits qui entrent et sortent de la région.

Mais Matiullah voit les choses différemment, et, récemment, il nous a invités dans la forteresse qui lui tient lieu de résidence, juste en face du Kamp Holland, pour en discuter plus avant. Quand nous sommes arrivés à sa porte, des hommes disciplinés revêtus de costumes immaculés nous ont fait le salut. L’un d’eux avait honte de sa veste, à laquelle il manquait un bouton, ce qui fait qu’à chaque fois que notre photographe s’approchait de lui, il essayait de planquer le défaut avec sa main. Le Seigneur de l’autoroute, un autre sobriquet de Matiullah, nous a reçus dans son salon. C’est un homme mince approchant de la quarantaine, à la barbe parfaitement taillée, et qui parle lentement, souriant rarement, agitant encore moins ses mains. Il a élevé la voix une seule fois, pour se faire entendre au-dessus du vacarme causé par les tirs de mortier hollandais qui faisaient cliqueter les soucoupes en porcelaine contre la table en chêne. « Les Hollandais répandent de fausses rumeurs sur mon compte, a-t-il déclaré, mais demandez plutôt leur avis aux gens dehors. » Les gens d’Uruzgan, pour ce que ça vaut, se rangent en majorité du côté de Matiullah, ne serait-ce que parce qu’ils ont peur. Mais ça importe peu, parce que ce sont les Hollandais qui maintiennent la paix dans le coin, et ils ont choisi leur camp en 2006. Ils ont en effet posé une seule condition à leur participation à la Force internationale d’assistance et de sécurité en Afghanistan, sous l’égide de l’OTAN : le gouverneur de la province, Jan Mohammad Khan (JMK pour les intimes), réputé pour sa violence et ses nombreux crimes, devait être déchu de ses fonctions. « On aurait pu le tuer, a rêvassé devant nous, un soir, un diplomate hollandais sirotant sa bière sans alcool dans le camp. Mais l’option a été écartée. » Le président Hamid Karzaï, un ami personnel de JMK, s’est impliqué dans l’affaire et a déchu le gouverneur de ses fonctions. À la place de JMK, mais dépouillé de son rang officiel, son lieutenant : Matiullah Khan.

Matiullah nous a reçus autour d’un thé chez lui, juste en face du « Kamp Holland »

Publicité

En face de Matiullah, le chef de la police d’Uruzgan : Juma Gul. Un homme connu pour tremper dans le commerce de drogue, la corruption, et célèbre pour le détournement des salaires de ses agents de police. Juma est, de fait, l’instrument des forces gouvernementales, et ce même si son propre adjoint, le colonel Mohammad Nabi, souhaite qu’il se retrouve derrière les barreaux. Nabi est l’incarnation parfaite du fonctionnaire probe, comme vous pouvez en trouver dans la plus sombre des dictatures : mélancolique, apprécié de ses subordonnés, et assez désespéré pour être dépourvu du moindre sentiment de peur. En cherchant Juma, on est tombés sur lui. Presque immédiatement, Nabi a compris où on voulait en venir, et nous a lâché : «

Que voulez-vous qu’on fasse ? La police est pourrie, et le restera tant que n’importe quel criminel pourra acheter sa sortie de prison et tant que n’importe quel gangster pourra payer pour faire incarcérer un ennemi. » Puis, faisant allusion à un incident impliquant Juma et connu de tous dans la ville, il a ajouté : « Aussi longtemps qu’on volera les salaires des policiers, la situation est sans issue ! Nous, officiers de rang intermédiaire, avons eu un rendez-vous avec le ministre de l’Intérieur. Il nous a promis de nous aider, mais on n’a rien vu venir. » On lui a demandé s’il n’avait pas peur, en nous confiant ce genre de choses. Nabi nous a regardés, triste, fatigué : « Ce qu’il adviendra de moi, ça n’est pas important. » Les gens qui nous entouraient l’ont regardé en silence, hochant la tête. De la même façon, les Hollandais désabusés, dans la compétition qui oppose Juma à Matiullah, n’ont d’autre choix que d’opter pour le premier, qui leur semble, en comparaison, un criminel de moindre envergure. On l’a cherché pendant plusieurs jours et c’est lui qui nous a trouvés. Parce que ce type possède l’improbable talent de flairer la plus faible opportunité de tirer profit d’une situation, on a finalement décidé de ne pas l’interviewer. Ils nous a rattrapés alors qu’on était en train de partir et a hurlé à notre chauffeur : « Qui vous a permis de conduire sans escorte policière ? » Ce qui voulait dire, naturellement, une escorte qu’on se ferait facturer. « On ne discute pas. Des gardes vont vous accompagner. » Il a pointé du doigt un pick-up vert olive. Sur le chemin, on lui a posé des questions sur la corruption dans ses rangs. « J’ai fait le nécessaire ! J’ai jeté plus de vingt officiers corrompus en prison ! », nous a-t-il répondu. Ce qui lui importait le plus, c’est qu’on accepte et qu’on paye son escorte. Notre chauffeur l’a maudit en silence pendant que les gardes nous suivaient dans leur camion : « Maintenant, ils vont nous causer des ennuis à chaque fois que l’on s’arrêtera. À chaque rendez-vous, ils vont nous soutirer de l’argent ou nous interdire de parler aux gens ! Et à la fin on devra les payer pour nous avoir tracassés. » Matiullah rackette de façon similaire, mais à plus grande échelle. Lui, il couvre toute la région. Dans la capitale d’Uruzgan, Tarin Kowt, ces deux groupes mènent la danse : à la faction de Juma, l’officier gouvernemental, reviennent le bazar, la route qui mène au quartier sud de Dehrawud, et la route de Shora au nord ; à l’autre, celle de Matiullah, le hors-la-loi qui contrôle l’unique rond-point du centre ville, toute la partie est de la ville et, plus important, l’autoroute. La lutte concurrentielle de ces deux pseudo officiers est archétypale de toutes les misères du pays. En adoptant un point de vue superficiel, on pourrait se dire que Matiullah serait peut-être un meilleur choix pour diriger la police – un homme avec une zone d’influence si étendue qu’il pourrait effectivement apporter à la région la sécurité que Juma ne parvient pas à assurer. Bien que les Hollandais le reconnaissent, ils se voient contraints de soutenir Juma, très largement raillé et méprisé. Avec les yeux toujours plus nombreux qui scrutent la région, les forces de maintien de la paix sont incapables de suppléer au seigneur de la guerre Matiullah.

Jama Gul, le chef de la police de la province afghane d’Uruzgan, soutenu par les Hollandais, est plus connu comme le type qui s’engraisse sur les salaires de ses agents

Ça nous a pris quelques jours pour parvenir à discuter de Juma et de « M » avec les officiers hollandais. Ils ont admis que oui, Juma Gul était un nuisible. Corrompu jusqu’à l’os, impopulaire, inefficace. Dès qu’ils auront une chance de le renverser, ils le feront. Mais, Juma est tout au plus un des rouages d’une machine complètement rouillée. Un pourcentage des pots-de-vin qu’il reçoit et des salaires qu’il confisque lui est à son tour confisqué. Matiullah est dans une configuration très différente. Il est à la tête d’une entreprise fermement indépendante. À sa demande, nous avons accompagné Matiullah dans son hall de réception, où des gens faisaient la queue pour réclamer son aide. Un homme à la jambe cassée voulait de l’argent pour se faire soigner ; deux débiteurs qui ne pouvaient rembourser ce qu’ils devaient ; une délégation d’anciens d’une tribu étaient venus d’une région voisine pour résoudre une querelle de territoire. Matiullah nous a semblé résolu à laisser la scène parler pour lui. Il était tel qu’il voulait paraître : le chef de file d’une police de l’autoroute fantôme, assis sur un petit coussin dans une grande salle, un prince médiéval dans une ample tunique blanche et un gilet noir, résolvant des conflits territoriaux. Il nous a fait penser à un personnage de la guerre de Trente Ans, tirant son pouvoir du chaos qui l’entoure. 916 personnes très exactement sont sous ses ordres, nous a-t-il appris. En plus du salaire ordinaire d’un officier de police, quelque 180 dollars US par an, ils reçoivent 220 dollars pour leur loyauté. Matiullah peut se le permettre, vu qu’il est derrière la plus profitable des journées à Uruzgan : le Security Day. La « journée de la sécurité » tombe chaque semaine un jour différent, mais quand il arrive, on ne peut pas s’y méprendre. Des nuages de poussière en suspension au-dessus des collines brûlées par le soleil d’Uruzgan annoncent sa venue, provoqués par ce qui apparaît comme des pelotons sans fin de 40 tonnes, de pick-ups lourdement chargés et de taxis, se croisant dans des convois qui peuvent aller jusqu’à cent véhicules, dans les deux sens. Pour faire simple, le Security Day est le seul jour de la semaine où ces convois peuvent emprunter en toute sécurité la route terrestre qui va de Tarin Kowt aux capitales voisines, Kandahar et Lachkargâh. Le Security Day, c’est la bouée de sauvetage de Tarin Kowt. C’est ce jour-là que les bases de l’armée et le gouvernement local reçoivent leur approvisionnement. Essence, riz, ciment, acier, légumes, pièces de rechange – tout – doit passer par une route, en un jour. Matiullah est aux commandes, et perçoit 300 à 2 000 dollars pour chaque véhicule. Les ONG, les hommes d’affaires, et même les militaires US sont plus qu’heureux de payer pour les services rendus par Matiullah. Il garantit que l’approvisionnement arrive à bonne gare. Ses hommes armés jusqu’aux dents surveillent la route, pourvoient en personnel les checkpoints, et font feu sur les agresseurs. Et Matiullah en fait des tonnes pour se faire aimer des citoyens de Tarin Kowt. En février 2009, deux de ses hommes se sont fait tuer et trois ont été blessés, mais les convois sont passés, et tout le monde sait à Tarin Kowt que Matiullah a envoyé un des blessés se faire soigner en Inde afin qu’ils sauvent son œil. Alors, pourquoi les forces hollandaises ne reconnaissent-elles pas Matiullah ? C’est très simple : son histoire, à l’époque de JMK, est sanglante. Il était à la tête des escouades qui assassinaient les fermiers réfractaires, ceux qui ne voulaient pas céder leurs terres, leurs filles ou leurs troupeaux au gouverneur précédent. Les forces hollandaises sont catégoriques : la simple mention du nom de Matiullah répandrait la panique dans la région. « Si on nomme Matiullah chef de la police, probablement plus de la moitié des gens de la vallée de Baluchi se précipiteront immédiatement dans les bras des talibans », nous a expliqué un haut responsable de l’armée hollandaise en Afghanistan. « Jamais ils ne feraient confiance à Matiullah, a-t-il ajouté. Et ils ont de bonnes raisons. Donc nous devons faire en sorte que ça n’arrive pas ! » C’est d’ailleurs tout ce qu’ils peuvent faire. Comme tout le monde, les Hollandais comptent sur le Security Day. Matiullah a donc les mains libres pour contrôler la route, dès lors que personne d’autre ne semble en mesure le faire. On se demandait combien de temps cette situation délicate pourrait perdurer. Un officier nous a expliqué que les Pays-Bas avaient un mandat simple, avec une ligne de conduite encore plus simple : « tant qu’il n’essaye pas d’élargir sa sphère d’influence », ils ne prendront pas de mesures contre lui et il pourra continuer son business. En d’autres termes : « On perd. »