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Vice Blog

MUSIQUE - ENTRETIEN AVEC UN MUTANT

2.10.09

Au milieu des années 60, au milieu de ce que beaucoup considèrent comme la période la plus intense en terme d'exploration musicale, Os Mutantes se démarquait en créant un amalgame psychédélique de pop, de rock, de prog (han, connard) et de musiques traditionnelles brésiliennes. Le groupe formé en 1966 par les frères Arnaldo Baptista (basse, clavier, voix) et Sergio Dias (guitare et voix)  est devenu légendaire, et leurs cinq albums sont une référence majeure pour bon nombre de groupes. Qu'il s'agisse de Kurt Cobain, de Beck ou des Flaming Lips, tous ont revendiqué l'héritage de Os Mutantes. Comme ils jouent au Montreal Pop 2009 demain, on est allés discuter avec Sergio Dias pour qu'ils nous en disent plus sur ces années que tout le monde connaît sans jamais les avoir vécues. On était ben trop intimidés pour tenter la moindre blague. C'est sûrement notre entrevue la plus sérieuse de tous les temps.

Vice : Derrière le mouvement Tropicalia, on retrouve beaucoup de légendes et le contexte politique très lourd auquel il répondait; dans les années 60, pendant que la contre-culture américaine protestait contre une guerre lointaine, vous étiez au cœur d'une dictature militaire très dure. Ça vous a poussé à aller plus loin musicalement ?

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Sergio Dias : Honnêtement, ça sonne peut être cul-cul, mais je pense que c'était quelque chose que l'on devait faire. En Amérique du Nord, vous aviez les écrivains beat, la guerre au Vietnam qui se profilait, les gars qui fuyaient vers le Canada et tout ça a convergé vers l'assassinat de Kennedy, en 1963. C'est à partir de là que les coups d'État se sont intensifiés dans toute l'Amérique du Sud. Je pense que la bonne chose à faire, avec le recul, c'est de considérer ce que toute cette folie a engendré en terme de culture, considérant que la première chose qu'une dictature militaire veut accomplir en arrivant au pouvoir, c'est effacer la culture et l'identité de ses citoyens. Nous, on était très jeunes et quand t'es un gamin, tu absorbes toutes les influences qui sont à ta portée. Il y a un pouvoir très fort dans la liberté de la jeunesse. Je voulais être un Beatle ou un Jimi Hendrix.

Être quelqu'un qui combat le système ?

Nous n'avons jamais vraiment jamais été infectés, ou corrompus par le système politique et nous voulions nous battre avec notre musique. Quand on a voulu censurer les paroles de nos chansons, au lieu de le faire, on mutilait le morceau, pour que tout le monde comprenne qu'il avait été censuré. Et on reprenait les classiques folkloriques exigés par l'État en rajoutant des distortions, pour les transformer en quelque chose de complètement subversif. On avait compris ça d'instinct, je crois. Souvent, nous avons été menacés d'enlèvement, de torture ou de «disparition», si tu vois ce que je veux dire… Les militaires, plusieurs fois, ont interrompu nos shows en employant n'importe quel prétexte, en disant qu'il y avait eu une menace d'attaque ou autre; ça faisait partie du jeu du chat et de la souris qu'on subissait. Je pense maintenant qu'on était trop clean, trop jeunes pour être assassinés. Dire aux gens qu'une bande de gamins d'une quinzaine d'années était des terroristes potentiels, c'était un peu gros. Os Mutantes est un des groupes les plus psychédéliques de l'époque. C'était quoi la place de la drogue  dans votre création ? Avec le recul, penses-tu, comme d'autres anciens hippies, que ça a vraiment «ouvert» quelque chose culturellement ?

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À bien y penser, tu sais, les cinq premiers albums qu'on a enregistrés ont été créés alors qu'on était complètement straight. Il n'y avait tout simplement pas de drogue au Brésil à ce moment-là. On ne savait même pas que ça existait! Pendant tout ce temps, on a été clean et c'est une très bonne chose. On a pas mal expérimenté tout ça dans les années 70, l'acide, la marijuana… aujourd'hui, on est passés à autre chose, vraiment. Je pense que l'expérience de la drogue aujourd'hui est devenue quelque chose de très individualiste, quelque chose qu'on fait pour soi dans son coin. On a toujours considéré l'expérience humaine comme collective, et toutes nos actions sont orientées en fonction de la communion entre les êtres; à une certaine époque, la drogue en faisait partie, mais aujourd'hui, on n'en est plus là. À un moment, on s'est rendus compte qu'être perpétuellement défoncés nous obligeait à faire partie d'un genre de tribu exclusive, nous empêchait d'aller vers l'universel…

Le mouvement musical, lui, n'est pas mort, et plusieurs groupes se réclament d'une nouvelle vague psychédélique; je pense à Of Montreal, Animal Collective, aux Flaming Lips. Qu'est-ce que tu penses de ce mouvement ? Je pense que la chose la plus importante et excitante en 2009, ce ne sont pas les groupes, c'est ce nouveau parti politique mondial que nous avons maintenant et qu'on appelle Internet. C'est vraiment l'accomplissement du plus grand fantasme de notre génération: l'unité, la terre entière qui communie, quelque chose que personne ne peut contrôler ou policer. Il reste encore tant à accomplir avec cette nouvelle technologie, et voir les gamins communiquer avec le monde, c'est encore de la science-fiction pour moi. Pour vous, c'est quelque chose d'acquis, mais je te jure que moi, je me pince encore pour me convaincre que c'est vraiment la réalité… Os Mutantes a été formé en 1966, et même à l'époque, c'était considéré comme étrange, expérimental. Tu aurais pu imaginer que ce que vous faisiez allait avoir ce genre d'influence qui traverse les époques, et que 30 ans plus tard vous seriez encore en tournée ? Qu'est-ce qui, dans ces chansons, accroche et obsède encore les nouvelles générations selon toi ? Des gens ont essayé de nous réunir très, très souvent durant toutes ces années, toujours pour les mauvaises raisons : de l'argent le plus souvent, ou de la publicité pour notre maison de disques. On n'a jamais pris ça au sérieux. Et la première fois qu'on l'a finalement tenté, avant même d'avoir joué une seule note, on avait viré notre manager, la maison de disques, le booker, et on était notre propre équipe. Et finalement, on fait finalement cette tournée en Amérique, c'est inespéré et merveilleux. Hier, on a fait quelque chose qui était très important pour moi; on a joué à Omaha, dans le coeur de l'Amérique profonde. Je peux comprendre un certain engouement quand on passe à New York ou dans d'autres villes très culturelles, mais à Omaha… l'idée que quelqu'un dans cet endroit comprenne ce qu'on fait est franchement surprenante. C'est une ville tellement éloignée du contexte, et pourtant leur réaction a été formidable.

Ça vous soûlait, l'idée de remonter sur scène ?

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Il n'y a pas de groupe sans mission, tu sais. À la base de tout projet musical, il doit y avoir ce sens à d
onner, cette responsabilité d'être le miroir de quelque chose d'actuel, de répondre ou de questionner; cette idée de faire partie de quelque chose de plus grand. Souvent, on ne sait même pas tout à fait de quoi, et c'est ce qui nous est arrivé quand on a décidé de reformer Os Mutantes pour un concert et de jouer à nouveau. C'est une chose très réconfortante de se rendre compte qu'on ne possède rien, que ce que l'on crée voyage dans le temps et l'espace. Et tout ce qu'on a trouvé à faire pour remercier l'univers et pour saisir toute cette énergie positive, c'est de retourner en studio et de faire de nouvelles chansons, libérés des fantômes du passé et de la peur de ne pas être à la hauteur. On en devenus un groupe du XXIème siècle, et on est vraiment très heureux de vivre dans cette nouvelle énergie.

Tu penses que les gens espéraient une reformation ?

Ce sont tous ces groupes, les Flaming Lips, Beck, Belle and Sebastian ou Devandra Banhart, qui nous ont remis sur la carte, qui ont fait le pont entre nous et le public d'aujourd'hui. Je crois que ce qu'ils ont compris, c'est cette liberté d'écrire et de composer sans se soucier des médias, sans vouloir vendre du plastique… Jusqu'à maintenant Os Mutantes n'a jamais été disque d'or. Ce que je crois, c'est que les maisons de disques tendent à s'effondrer, que ce système structurel très manipulateur, pas nécessairement evil, mais préoccupé uniquement par l'argent, sera entièrement détruit par Internet, le piratage. Nous sommes au cœur de ce grand changement culturel, et ces jeunes groupes ont une liberté nouvelle de distribuer autant que d'absorber toutes sortes de courants et de matières auparavant inaccessibles. Si on avait reformé Os Mutantes dans les années 1980, je ne crois pas que ça aurait eu le même effet; maintenant qu'on est sortis de ce système de top 50 et de toute cette merde, et que ce sentiment de liberté est revenu, c'est venu naturellement.

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Votre nouvel album, Haih Or Amortecedor, a reçu de très bonnes critiques ici, et c'est normal parce qu'il est très bon. C'est comment de tourner avec de nouveaux musiciens, de travailler avec d'autres gens ?

Je connaissais ces musiciens depuis un certain temps, et j'étais conscient de tout le potentiel qu'ils avaient. C'est devenu un groupe, au vrai sens du terme, une famille, très vite : en 2006, quand on a reformé le groupe, ils n'étaient que des musiciens là pour quelques concerts, mais quand mon frère a quitté le groupe, des liens se sont soudés entre nous et on a eu envie d'aller plus loin.

Et finalement, c'est comme avant ?

C'est complètement différent de travailler avec cette énergie de groupe que de le faire pour moi-même en solo; je ne sais pas si je peux mettre des mots là-dessus… C'est une source d'énergie très pure, un ensemble de connexions et d'échanges fantastiques. Parfois, les kids sont encore surpris par l'ampleur que tout ça peut prendre, par certaines réactions que l'on crée chez le public, et ils réalisent qu'ils ne font pas partie de n'importe quel groupe, qu'il y a quelque chose de plus grand qu'eux et que moi dans Os Mutantes, quelque chose qui nous dépasse tous.

Os Mutantes se produira au Festival Pop Montréal le 3 octobre au National.

JP TREMBLAY