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LE NUMÉRO EMBARGO

Detlev est vivant !

Il y a trente ans, Thomas Haustein a joué dans un film. Puis, il n’est plus jamais apparu à l’écran. On l’aurait tous depuis longtemps oublié, si le rôle qu’il a joué n’était...
14.7.11

Thomas Haustein, aujourd’hui…

Il y a trente ans, Thomas Haustein a joué dans un film. Puis, il n’est plus jamais apparu à l’écran. On l’aurait tous depuis longtemps oublié, si le rôle qu’il a joué n’était celui de Detlev dans le biopic merveilleusement macabre d’Uli Edel,

Christiane F.

(1981), basé sur l’histoire vraie d’une adorable prostituée adolescente camée. Le film, qui s’est avéré être l’un des films les plus populaires en Allemagne, montre la jeune héroïne héroïnomane se piquer, beaucoup, aller à un concert de David Bowie sous héroïne, et finalement vomir du vin rouge sur les murs de sa chambre en essayant de décrocher de l’héroïne. Malgré le culte fanatique du film qui en a découlé, Thomas – rôle principal aux côtés de Christiane, son petit ami/mac de 15 ans qui se laisse pousser le duvet – a juste disparu de la surface de la Terre. Au cours des années, les journalistes ont posé des questions sur lui à Natja Brunckhorst, qui interprète Christiane dans le film, mais elle n’avait aucune idée d’où il était ou de ce qu’il faisait.

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À l’heure d’Internet, les fans du film ont enfin pu publier, dans les forums, des posts contenant la question qui les taraudait depuis tant d’années : « Hé, qu’est-ce qui est arrivé à Thomas Haustein, qui jouait Detlev dans

Christiane F

. ? » Et il y a eu beaucoup de posts de cet acabit. J’ai moi-même alimenté le mystère en en écrivant un sur le blog de WFMU en 2007. Est-ce qu’il était devenu comme son ­personnage ? Est-ce qu’il s’était laissé entraîner dans le Berlin de la drogue et de la prostitution après le film ? Est-ce qu’il était un vrai enfant du Bahnhof Zoo (la station de métro berlinoise célèbre pour ses jeunes prostitués et junkies), et qu’il avait juste joué son propre rôle ? Est-ce qu’il était encore en vie ?

Le mois dernier, ma tête a littéralement explosé alors que je ­cliquais pour ouvrir un message Facebook d’un certain Thomas Haustein. « Bons baisers de Berlin ! », ça disait. Et : « J’ai bien aimé ce que vous avez dit sur moi. » Oh ! Se pourrait-il que… Il s’est avéré que toutes ces années, il avait vécu une vie heureuse à Berlin, avec sa femme et son fils, en tant que travailleur social aidant les adolescents à se sortir de la drogue. Imaginez…

Vice : Démarrons en 1981. Comment avez-vous obtenu le rôle de Detlev dans Christiane F. ?

Thomas Haustein :

J’étais allé au Sound, une discothèque de Berlin, et la sœur du producteur Bernd Eichinger était dans la boîte, elle cherchait des visages intéressants pour le film. Elle m’a filé son ­numéro de téléphone et m’a dit que je devrais l’appeler. Je n’étais pas sûr de devoir le faire, ce que c’était exactement, ou même si c’était réel, mais finalement, je l’ai appelée.

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Natja Brunckhorst a été choisie parmi 2 000 autres filles en Allemagne pour jouer Christiane. C’était pareil pour vous ?

Je pense que oui. Dans les bureaux, il y avait des tonnes de photos sur les murs, de gars prêts à endosser le rôle. À chaque fois que j’y retournais, y’avait moins de photos. Ensuite, ça a été comme dans les émissions de télé d’aujourd’hui – manche après manche, comme une compétition. J’étais toujours sélectionné pour l’étape suivante, je devais faire des trucs devant eux, parler à la caméra. Et à la fin, il n’y avait plus que ma photo et celle d’un autre garçon sur le mur. C’est là que j’ai su que j’avais le rôle.

Vous aviez quel âge ?

14 ans. Mon anniversaire est en juin, donc j’avais juste 15 ans quand on a commencé à tourner le film. J’ai passé un super été.

Le film est basé sur l’autobiographie de Christiane Felscherinov, Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… Vous aviez lu le livre avant l’audition ?

Oh oui, bien sûr. Tous les gens de mon âge l’avaient lu.

Vous aviez déjà testé l’héroïne à ce moment-là ?

J’ai passé beaucoup de temps dans des fêtes à Berlin, pas mal de drogues circulaient. J’ai essayé des tas de trucs. Mais pour l’héroïne, j’ai toujours dit non. J’ai vu comment cela avait affecté la vie des gens autour de moi qui en prenaient. Au début c’était cool, et puis ils ont fini par devenir bien camés.

Vous avez passé du temps avec des junkies pour préparer le film ?

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On peut le dire. Avant de tourner, j’étais un collégien berlinois normal, en pleine puberté. Et puis ma vie a changé très vite. Je n’ai pas été à l’école pendant 6 mois à cause du tournage. Je me suis retrouvé dans une atmosphère et des lieux radicalement différents. Pour un garçon de 15 ans, c’était vraiment bizarre, mais fun aussi. J’ai fait le grand saut. J’ai absorbé plein de choses, populaires ou underground, des films, des gens, la musique punk, des junkies, tout un tas de milieux.

J’aime beaucoup la tête que vous faites quand vous sortez des toilettes du Sound et que vous rentrez dans Christiane, comme un zombie. Vous faites bien le junkie.

C’est parce qu’il y en avait tout un tas autour de moi !

Aviez-vous rencontré la vraie Christiane F. ?

Un jour, elle est venue sur le plateau avec des amis. Elle était du genre punk, mais très gentille. Je l’ai bien aimée mais juste après avoir fait sa connaissance, ils m’ont appelé pour tourner, du coup je n’ai pas pu parler très longtemps avec elle.

Aviez-vous rencontré le vrai Detlev R. ?

Non, je ne l’ai jamais vu. J’ai seulement appris des trucs sur lui, des années après. Il travaillait dans le social comme chauffeur de bus pour handicapés, ça se passait bien, et il vivait avec sa femme et sa famille à Berlin. Il y a une personne avec laquelle je suis devenu proche et qui était une très bonne amie de Christiane Felscherinov, Stella dans le bouquin. On s’est fréquentés pendant un bon moment après le film.

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Ouah. Vous avez eu des rendez-vous intimes avec la vraie Stella ?

Oui. Elle apparaît brièvement dans le film elle aussi. Elle joue le dealer qui me vend de l’héroïne au Sound, au début du film. Elle porte un long manteau. Je l’aimais beaucoup. Elle m’a montré comment jouer cette scène pour faire encore plus réaliste.

Vous avez pu passer un peu de temps avec David Bowie ?

Il est venu au Sound un jour, mais mes potes m’ont piégé. Ils m’ont dit que c’était un sosie de David Bowie ! Donc, quand j’ai vu le « double » de Bowie, je suis resté très froid. Puis il est parti et mes amis m’ont dit la vérité. J’étais là, genre « j’ai raté ma chance ! ». Un truc que les gens ne savent pas, c’est que les scènes de concert ont été filmées pendant un show d’AC/DC, et pas de Bowie. Les images de Bowie ont été prises plus tard, aux États-Unis, avec Natja et un petit groupe de musique.

Quand vous avez tourné au Bahnhof Zoo, il y avait toujours des ­junkies et des putes ado un peu partout ?

Oh oui, bien sûr ! C’était la réalité. Dans le film, il y a plein de gens en arrière-plan qui étaient vraiment là pour faire la fête, qui prenaient des drogues et tout. Vous pouvez voir dans quelques plans qu’ils sont tous entassés les uns sur les autres parce que Uli les voulait pour certaines scènes, par exemple celle où Natja marche dans le couloir à ma recherche. Sinon, ils étaient juste là à traîner pendant qu’on filmait.

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Vous disiez que vous fréquentiez le Sound avant de faire le film. C’est intéressant de voir où Christiane F. allait, le Gropiusstadt, le Sound, le Bahnhof Zoo, les toilettes publiques sur la Bülow Strasse, c’est là que ça se passait.

Oui. Certains lieux ont disparu. Certains sont encore là.

À quoi ressemble le Bahnhof Zoo aujourd’hui ?

Il y a plein de boutiques de luxe dedans. Ils ont essayé de moderniser l’endroit et de se débarrasser des mauvaises odeurs. C’est très sécu­risé, la police tourne pas mal. Mais, je sais par mon boulot de travailleur social que pas mal de jeunes mecs prostitués sont restés derrière la station pendant longtemps. Il y a toujours des prostitués et des clochards. C’est un point de rendez-vous, à cause des services sociaux qui sont tout près. C’est un coin assez anonyme parce que c’est super grand. Si la police en a après vous, vous pouvez aller là et personne ne vous arrêtera. Vous pouvez facilement y disparaître.

…et hier

J’aime bien vos fringues dans le film. Je suis étonné de voir comment ils vous ont fait ressembler au vrai Detlev R., en se basant sur les photos du bouquin : votre jean étriqué et vos bottines à talons, tout ce denim, le tee-shirt tigre sur lequel est écrit « Wild Thing », et cette répugnante écharpe noire.

Oui, j’aimais bien ces fringues, aussi. Certaines étaient à moi, celles qui étaient portables.

La veste « California Gold » était à vous ?

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Oui ! [

rires

]

La scène du shoot, c’était des vraies injections ?

C’était un accessoire. L’aiguille rentrait à l’intérieur du tube quand on la pressait contre la veine, et c’était du faux sang. Comme un couteau sans lame.

Et pareil pour la scène de manque dans votre appartement, avec le vomi à la fin ? J’adore cette scène.

Ah, oui ! C’était une astuce aussi. Il y avait une sorte d’appareil sous pression dans la main de Natja relié à un tube en plastique qui ­courait le long de son bras et quelqu’un pressait un truc hors champ. Elle le maintenait contre sa bouche et ça venait. Et ça continuait à sortir !

Votre dernière scène dans le film, quand vous avez une relation sexuelle avec un client, est très crue pour un gamin de 15 ans en 1981. Vous étiez nerveux ?

Je n’étais pas dans le milieu gay et bien sûr, j’étais nerveux avant de jouer ça devant la caméra. C’était la même chose pour ma première scène de sexe avec Natja. Je n’avais jamais eu d’expérience sexuelle à ce moment-là ! Donc, avant la scène avec mon client, Uli m’a pris à part, sans l’équipe de tournage, juste lui et moi, et il s’est mis derrière moi pour me montrer à quoi ça devait ressembler. [rires]

C’est chaud. Vous vous souvenez de scènes qui ont été coupées au montage ?

Oui. Il y avait une scène dans une vieille maison en ruine, près du mur de Berlin. Il y avait un gros mec qui était là, le propriétaire de la baraque ou un truc comme ça, avec un visage étrange et un estomac énorme, et il était très violent. J’étais là avec Natja. On allait se ­shooter et on s’engueulait pas mal, et voilà qu’il nous surprend avec un gros bâton. Il essaye de taper Natja et on se barre en courant de la maison. J’aimais bien les scènes qu’on a tournées dans cette ­maison, y’avait pas mal d’action. Il y avait aussi d’autres scènes avec la mère de Christiane, des trucs en relation avec leur appartement. D’autres sûrement, mais c’est dur de se souvenir maintenant.

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Vous avez revu Natja Brunckhorst après le film ?

Non, jamais. De temps en temps, je vois quelque chose sur elle à la télé. Mais après le tournage, je n’ai plus été en contact avec elle. Je ne sais pas pourquoi. Je l’aimais beaucoup.

Le film a eu une belle postérité. Vous et tous ceux qui y ont participé devriez faire une réunion pour vous revoir.

Oh, oui ! Ce serait bien de revoir tout le monde, même pour une seule soirée.

Ça vous surprend que le film soit encore si populaire, trente ans après ?

Oui, surtout ces dernières années. Il y a eu comme un petit revival. J’étais à Bahnhof Zoo aujourd’hui, pour le shooting de cet interview, et il y avait toute une classe d’écoliers qui avaient manifestement vu le film ou lu le bouquin. Ils furetaient derrière la station, regardaient un peu partout. Je suis vraiment surpris que ce soit encore populaire auprès des jeunes, parce qu’aujourd’hui, avec les effets spéciaux qu’on voit dans des films comme

Requiem for a Dream

, on se rend bien compte qu’il y a tout un tas d’autres possibilités pour raconter une histoire de ce genre.

Vous referiez l’acteur, ou vous êtes content que Christiane F. soit le seul film dans lequel vous avez joué ?

Je n’ai pas essayé de rejouer après le film. Je me suis souvent demandé pourquoi je n’avais pas continué dans cette direction. Peut-être parce que quand je revois le film, je suis très critique envers moi-même. Mais, ne pas avoir refait un film est une déception. J’ai adoré apparaître dans

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Christiane F

. Ce sont des souvenirs intenses et merveilleux.

Vous faites quoi maintenant ?

Je fais du social. Des conseils sur les drogues et des thérapies ­psychanalytiques et sociales contre la dépendance. Quand j’étais jeune, j’ai commencé par faire de la distribution de seringues, et puis avec les années j’ai fait d’autres trucs dans le genre, je restais en contact avec les mêmes usagers. Aujourd’hui, je travaille dans une association d’État pour aider les toxicomanes, je fais de la thérapie itinérante. En tant que conseiller, je suis resté en contact avec quelques-uns des ados avec lesquels je travaille depuis que j’ai 14 ans.

Ouah. Vous leur avez dit que vous étiez Detlev dans Christiane F. ?

Non. Certainement pas au début. Si j’ai leur confiance plus tard, parfois je leur dis. Ils sont toujours surpris et posent plein de questions. Mais ce n’est pas vraiment moi. Je dois d’abord établir une vraie relation avec eux, c’est la priorité.

Vous avez montré le film à votre fils ?

Il a 14 ans. Je lui ai montré une fois, mais ça ne l’a pas passionné. Certaines choses ont été un peu dures à regarder, pour lui. Il passe pas mal de temps sur Internet comme les autres gamins de son âge, donc il connaît tout ça, et maintenant il est assez fier de le dire à ses amis.

Les humeurs changeantes de Detlev