Gareth Pugh

En 2005, Gareth Pugh vivait encore dans un squat à Londres quand tous les magazines de mode anglais ont commencé à s'intéresser à lui et à le suivre partout, comme s'il était un prophète vêtu d'une toge Fred Perry.

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avr. 29 2011, 12:00am


En 2005, Gareth Pugh vivait encore dans un squat à Londres quand tous les magazines de mode anglais ont commencé à s’intéresser à lui et à le suivre partout, comme s’il était un prophète vêtu d’une toge Fred Perry. À peine diplômé de son école de mode et après un stage éclair chez Rick Owens, il est rapidement devenu une sorte de fantasme érotique sur papier glacé, l’archétype de ces égéries ex machina dont raffole le petit monde de la mode. Et ce n’était que justice.

Les premiers défilés de Gareth comportaient des tenues gonflables et des vêtements lumineux. Tous les invités de plus de 30 ans le couvraient alors d’éloges hypocrites, trouvant ses extravagances sympa, fun, amusantes mais quand même un peu loufoques et immatures. Les plus jeunes applaudissaient les mannequins et les vêtements, croyant avoir trouvé celui qui allait réinventer la mode au XXIe siècle et nous éviter de sombrer dans le trou noir de la répétition ad nauseam du look rétro.

Six ans plus tard, les sites de mode débordent de photos d’ados androgynes sapés en noir de la tête aux pieds et qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à Pugh. Ses collections lui valent le genre d’attentions et de louanges que l’on réserve habituellement à l’arrière-garde consacrée et imbue d’elle-même. Il organise des défilés annuels à Paris et New York et traîne avec des mecs glamour comme Karl Lagerfeld ou Mario Testino. Comme on le connaît depuis un moment, on n’a pas eu trop de mal à le convaincre de discuter avec nous.

Vice : Tout le monde dit que t’es super bizarre.
Gareth Pugh :
Vraiment ?

Oui. Matthew Stone dit même que ce que le gens ne comprennent pas, c’est que tu ne trouves pas ton travail et ton mode de vie bizarres, parce que t’es toi-même vraiment bizarre.
Je ne sais pas trop quoi en penser. Si c’était le cas, je ne travaillerais pas autant, à mon avis. PJ Harvey a dit un truc du genre à la télé l’autre jour, qu’elle mettait parfois deux ans à comprendre ses propres chansons. Mon travail, ce n’est pas juste de sortir des vêtements. Ça consiste à aller chercher des trucs enfouis et qui hurlent pour qu’on les libère. Pour autant, je ne dirais pas que c’est thérapeutique. Ce n’est pas aussi conscient que ça.

C’est plutôt efficace cela dit, ce travail. Tu t’en es sorti dans des moments pas toujours évidents.
Oui, pendant des années mes parents n’ont pas compris ce que je faisais. Ils ne comprenaient pas ce que je faisais à Londres, pourquoi je n’avais pas de boulot et pourquoi je continuais à bosser gratuitement à droite, à gauche, en sortant tous les soirs. Mais je n’en serais pas là aujourd’hui si je n’avais pas fait tout ça.

Tu devais flipper en permanence du coup, et te demander si t’allais réussir un jour.
Non, ça me convenait très bien. Le futur ne m’inquiétait pas plus que ça. Pendant un moment, il y a quelques années, j’en étais arrivé au point où je ne savais même pas si j’aurais les moyens d’emmener mon équipe à Paris. Mais c’est comme aux Alcooliques Anonymes, il faut vivre au jour le jour.

T’as mis longtemps avant de commencer à vendre ?
On n’a rien vendu après nos premiers défilés amateurs, rien avant le quatrième ou le cinquième défilé. Mon premier défilé, c’était vraiment un truc de dernière minute. Le but c’était plus de réussir le défilé que de vendre des trucs après. Mais quand tu te lances dans les défilés, t’es automatiquement pris dans la machine et tu dois suivre le rythme.

Et c’est à ça que tu te consacres en ce moment ?
Oui. En ce moment j’ai l’impression de subir des pressions de tous les côtés, d’être pris entre deux feux. Les gens réclament un défilé incroyable, mais pour pouvoir faire ce genre de trucs à Paris, il faut vendre beaucoup de vêtements, ce qui signifie que les gens doivent pouvoir imaginer ces vêtements sur des cintres.



Capture d’écran d’un film que Gareth a présenté à New York en 2009, et qui a pour star le petit ami de Gareth, Carson

Tes premiers défilés étaient super immersifs, les spectateurs avaient l’impression d’être en plein milieu du show, comme s’ils étaient dans un clip ou dans un jeu vidéo. C’est pour ça que t’as fait autant de films ?
Les films me permettent de revenir à une esthétique pure et de montrer aux gens ce qui se passe dans ma tête sans devenir fou. Je n’ai pas envie de me contenter de sortir un truc pour chaque saison.

Tu viens d’ouvrir une boutique à Hong Kong, je crois.
Oui, c’était une idée des mecs qui gèrent mon import là-bas. J’ai travaillé sur le design, mais je ne l’ai découvert qu’à l’ouverture. Quand je suis arrivé et que j’ai vu une boutique Gucci juste à côté de la mienne, ça m’a vraiment fait un choc. Michelle Lamy, la femme de Rick Owens, croit que les Chinoises riches aiment être très chic, genre punk avant-garde. Je suis peut-être plus à ma place là-bas. En Amérique, je suis juste un mec bizarre qui fait des trucs pour des niches.

Tu te plais en Chine ?
J’adore Hong Kong. Il y a un restaurant sur les toits, entre les gratte-ciel, la rivière et la mer où l’on a vraiment l’impression d’être au bout du monde. C’est postapocalyptique.

C’est quoi ton problème avec la couleur ?
Le stylisme s’intéresse plus à la structure d’ensemble qu’aux détails, et les couleurs ne marcheraient pas du tout avec mes grandes formes. En rouge ou en rose, elles auraient l’air grotesques.

Oui, j’imagine que mettre de la couleur sur des épaules triangulaires géantes serait peut-être un peu vulgaire.
Oui exactement. Ces formes sont plus plaisantes et plus acceptables en noir. Et puis j’aime les silhouettes, et les silhouettes sont noires. Mais on a de la couleur cette saison : du noir, du bleu et du doré. Une sorte de bleu Klein. Ce défilé est très Caravage, avec de la féminité agressive et des vicaires soumis.

Pourquoi t’aimes autant les triangles ?
Les triangles sont les formes les plus radicales qui existent. En architecture et en ingénierie, par exemple, les triangles représentent la force interne. Et les triangles sont d’anciens symboles de pouvoir et de force. J’aime bien faire des tenues en n’utilisant que des triangles. C’est très anticorporel, antinaturel, et on peut créer des formes très inattendues en faisant de subtiles références au pouvoir des triangles. Sur un corps de femme, ça crée une certaine tension qui me plaît beaucoup.

Et ces silhouettes extraterrestres ?
Je ne suis pas d’accord avec le mot extraterrestre. Je pense que ces silhouettes qui parcourent tout mon travail ne sont qu’une exagération du corps féminin.

Qu’est-ce qui a guidé la collection année après année ?
Je ne vais pas faire un thème indien une année, et un truc espagnol l’année d’après. Je ne suis pas de ceux qui veulent toujours trouver de nouveaux gadgets. L’inspiration doit être quelque chose qui dépasse les vêtements. Quand on fait quelque chose de créatif, quoi que ce soit, on doit composer en permanence avec un sentiment d’insatisfaction­ et de sécheresse artistique. On vise toujours la perfection sans jamais l’atteindre.

Vous parlez de mode avec Rick Owens ?
Je suis plus proche de sa femme, Michelle. Il aime bien se faire passer pour la figure distante, sévère et paternelle du couple. Et elle, elle serait la mère poule. Elle est très critique sur mon travail, ça me plaît. Ça fait du bien d’avoir quelqu’un qui ne vous couvre pas d’éloges à longueur de journée.

Tu penses que vous avez le même public avec Owens ?
Je n’ai pas de fan-club dévoué comme peut l’avoir Rick. Lui, il prend un truc et il le démolit. Il aime ce côté sauvage, alors que de mon côté j’aime les choses bien polies, bien brillantes.

Comment ça se fait ?
On m’a demandé une fois pourquoi tout ce que je faisais était si tranchant, structuré et propre. Je crois que c’est parce que je suis entouré de chaos et de confusion. Je suis bordélique et désorganisé.

Tu peux nous parler un peu de ta robe lumineuse ?
Je ne sais même pas où elle est. C’est comme si elle s’était évaporée dans la nature. Ce défilé était un enfer de stress. J’ai dû m’allonger par terre dans les coulisses parce que j’étais au bord de la crise cardiaque. Pour participer au défilé, Casey Spooner a même été légalement tenu de signer une décharge.




Est-ce que le monde de la mode est aussi fun qu’on le croit ?
C’était assez fun d’aller au château de Versailles avec ­Jeremy Scott, Suzy Menkes, Jefferson Hack et Anouck Lepère. Tout le monde voulait voir l’expo Jeff Koons. Anouck a essayé d’escalader la grille, Jefferson s’est battu avec un vigile, et Suzy Menkes prenait des photos. C’était assez étrange.

J’ai l’impression qu’on entre en fait dans un autre monde où des trucs bizarres arrivent sans que personne ne puisse les empêcher.
Ah, et la fois où j’avais réservé des vacances à Gran ­Canaria pour mes colocataires et que j’ai dû m’envoler pour New York au dernier moment pour faire des photos avec Mario Testino. Juste après, je me suis retrouvé au Met Ball, où j’ai fini par fumer une clope avec Christian Slater aux toilettes pendant que David Beckham pissait dans l’urinoir d’à côté. Ces toilettes étaient une vraie zone VIP. Je ne savais pas du tout comment j’avais atterri là.

Tu viens de Sunderland, une petite ville très calme du nord de l’Angleterre. Comment as-tu vécu cette gloire soudaine ?
Je travaille avec une blogueuse qui s’appelle « dirtyflaws » et elle m’a dit qu’elle ne s’était jamais vraiment intéressée à la mode avant de voir mon défilé. Je ne l’aurais jamais crue si elle ne m’avait pas montré un de mes dessins tatoués sur son bras. Ça me fait du bien de savoir que ce que je fais a un effet au-delà de mon environnement immédiat.

Je crois t’avoir entendu dire que ton stylisme pensait à ­l’espace autour des vêtements.
C’est pertinent dès qu’on parle de vêtements, en fait. Mes vêtements ne sont pas des lignes dessinées sur des ­silhouettes. Il s’agit plus de dépasser les mensurations féminines et de grossir les épaules et les bras. Peut-être que mes vêtements ressemblent à des armures, en fait.

Qu’est-ce que tu veux dire ?
Pour moi, la largeur agit comme une cape d’invisibilité. On regarde les vêtements et pas le corps. On a essayé de créer quelque chose d’invisible avec ce truc argenté, la saison dernière. L’argent reflète son environnement, comme s’il devenait invisible.

Qu’est-ce que t’as offert à ta mère pour l’habiller ?
Elle n’a rien du tout de moi.

Ah voilà, tout le monde sait que t’es une pince.
[Rires] Ouais, mais je dois voler mes propres échantillons. Je n’ai pas de quota d’achat personnel. C’est une licence. Mais je lui ai offert un manteau Rick Owens qu’elle adore.

Comment tu décrirais ta façon de t’habiller ? C’est un peu girly.
Je n’y pense même pas. Je n’achète quasiment jamais de vêtements, donc je n’ai jamais vraiment le choix quand je dois trouver un truc à me mettre. J’ai la chance d’avoir pas mal de trucs Rick Owens et de pouvoir tirer quelques trucs de moi à l’atelier. Mais à part ça, j’achète des hoodies H&M et des jeans Topshop. Mais c’est vrai que j’ai ce truc typique du nord de l’Angleterre qui consiste à ­toujours vouloir être bien habillé quand je sors. Je ne veux pas ressembler à une femme mais j’aime bien avoir l’impression d’être quelqu’un d’autre.

Qu’est-ce que tu fais pendant tes jours de repos ?
Quand je ne dors pas, tu veux dire ? Je mange mexicain avec mon petit ami. Pour être honnête, je ne crois pas avoir eu de vrais jours de repos ces derniers temps. C’est plutôt triste de ne pas pouvoir répondre à cette question, en fait. Je n’ai pas vraiment de passe-temps. Je ne lis pas, je ne passe pas ma vie sur eBay à chercher des trucs vintage de Norma Kamali. Je regarde Coronation Street et East Enders. Je fais des trucs normaux quand je veux faire un break.

T’en profites pas pour mettre des vêtements de tous les jours et rentrer à Sunderland alors ?
Non, pas du tout – et là tel que tu me vois je porte des vêtements de tous les jours. Bon OK, j’ai mon manteau de fourrure mais c’est un peu… mon bleu de travail, quand je suis dans un studio.

Et t’as jamais envie de sortir de chez toi en survêtement ?
Non, c’est derrière moi tout ça. Je ne recommencerai pas.
 
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