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LE NUMÉRO FICTION 2011

Dormez tranquille

Ils ont longtemps tourné dans le ciel les oiseaux blancs du Midwest avant de se fixer avec style à Bushwick.
3.1.11

DE JEAN-ÉRIC BOULIN

ls ont longtemps tourné dans le ciel les oiseaux blancs du Midwest avant de se fixer avec style à Bushwick aux confins de Brooklyn. Pouvait-il y avoir meilleur cadre que cet hinterland d’entrepôts, de terrains vagues et de familles dominicaines pour recommencer la jeunesse ? Non, ne cessait de se dire chaque jour Caresse, qui avait quitté l’ennui de Saint-Louis comme on fuit un pays en guerre. Mais la guerre avait bien lieu sous d’autres cieux et pensait-elle aux Blancs maigres de son Sud entre vingt et vingt-cinq qui perdaient leur sang en Afghanistan ? Non, pas un seul instant, à vrai dire, se félicitant ainsi et malgré elle du plus haut degré d’abstraction que la guerre ait jamais atteint.

Caresse mélange American Apparel et H&M d’une manière si habile qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Elle expose son excitant corps de trente ans dans des expositions d’art contemporain à Chelsea, baise avec classe et abandon, des artistes surtout, jeunes pousses des entrepôts réaménagés en lofts, et ceux plus installés – dont quelques-uns de la Chine démocratique – à Chelsea. Elle combat sa mèche rebelle chaque jour en tentant de la plaquer de sa main ­droite, se détestant qu’elle puisse friser, et contre la pluie méchante déploie-t-elle un grand parapluie vert laitue.

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L’attente, néanmoins, l’attente, toujours, à perte de vue, celle qui la saisit devant son Mac Pro, effilé comme un couteau, et plus particulièrement le site Facebook à dominante bleutée. Tout comme les jeunesses homologues de Paris ou de Berlin, à vrai dire, dont elle se sent liée – maigre consolation – par la douce chaîne du cool. Quant à la jeunesse de Dakar, elle n’en a pas idée, elle ne connaît pas cette ville. Dans ce coffee shop au croisement de DeKalb Avenue et St Nicholas Avenue elle regarde autour d’elle, ces ressortissants de la même jeunesse désœuvrée sur les épaules de laquelle plus aucun espoir ne repose. Le bilan de la dépolitisation, terrible, s’élève à des millions de victimes.

Sur le front de l’argent, elle s’en sort plutôt bien. En plus d’être d’abord artiste peintre, elle dirige une entreprise de nettoyage industriel innovante qui répond aux canons environnementaux les plus stricts. Détergents à base de plantes, rouleaux de toilettes recyclés, quantité d’eau utilisée minimale, le business marche plutôt bien, en plus d’être irréprochable. Sur son carnet, ce jour, elle a marqué de ne pas oublier de licencier Maria Dominguez, dont le manque d’ardeur au nettoyage lui a valu des « retours » de clients.

Mais sinon, comme à l’accoutumée, rien à signaler. Pourtant pense-t-elle, l’évènement pourrait arriver de partout, de ces terrains vagues poinçonnés de blanchisseries et d’épiceries dominicaines, de ces lofts d’artistes créatifs et plus précisément d’un de ces hommes jeunes, au torse sec sur lequel les tatouages en peinture rupestre montent jusqu’au cou, et dont elle raffole aussi de l’allure découplée.

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Elle vit à New York tout de même, la ligne de front et ses explosions attendues passe forcément par cette ville. Dans les soirées, elle lance des regards longs comme des couteaux, qu’on lui retourne avec une crudité supplémentaire dont elle a fini par se méfier. Son homme sera forcément l’un de ces types aux jambes de sauterelle dans des slims, en Wayfarer et chemise à carreaux – elle composera avec la barbe s’il le faut – issus des classes moyennes blanches, irritables et grincheux mais qui ont des univers. Elle veut un homme avec univers, avait-elle fini par définir. Ô qu’elle lui ferait fête à cet homme ! Elle coucherait avec lui assez rapidement comme elle fait d’habitude, pour qu’il ne se décourage pas, le deuxième soir sûrement, le laissant dormir dans son lit le matin en partant et en laissant du café chaud pour qu’il se sente bien. Elle le choierait comme un animal en voie de disparition, l’homme devenu grégaire et les gratte-ciel de Manhattan lui apparaîtraient ainsi qu’à tout le monde, une gloire et non des couteaux enduits de sang.

Elle en avait assez d’avoir vécu, maintenant il s’agissait de vivre différemment. Elle avait eu son lot de nuits blanches, de grandes virées sous speed, de bouteilles de vin débouchées au milieu des parcs, de baisers au goût d’infini et de levrettes face à des aubes glorieuses. Elle avait 30 ans maintenant, elle était prête. Elle n’attendait que cela, bien qu’elle fût prodigieusement indépendante. Sa boisson préférée était le thé vert au jasmin et elle avait autant de dessous sexy que de dessous pratiques.

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Mais viendrait-il à la fin cet homme qui devait à présent marcher parmi les cohortes de la jeunesse branchée ?

Ne viendrait-il jamais ?

Kyle chemine le long de ces terrains vagues clôturés de grillages défoncés. Chemise à carreaux amples, chemise en jean, deux épaisseurs seulement contre le froid, c’est un gars du Midwest, jean slim, bottes de randonnée et bonnet gris duquel sortent deux rideaux de mèches blondes. Il a peint toute la journée dans un atelier loué 200 dollars au milieu d’autres artistes et a les bras fatigués. Il porte ses clés avec un mousqueton accroché à sa ceinture, son portefeuille est lui dans sa poche de derrière rattaché par une longue chaîne. Il porte bel et bien une barbe. Sa chaîne de vélo autour du torse, il est bien, il est jeune. Il a baisé toute la nuit, une fille avec des lunettes à la

Mad Men

, soulevée à Tandem, le bar si pratique près de chez lui. Enfin, c’est plutôt elle qui l’a baisé puisqu’elle a appelé son taxi au milieu de la nuit. Il vient de Minneapolis, il mixe une fois par semaine à Richardson, un bar indé en lisière de Greenpoint. La possibilité de la joie existe, est-il en train de se dire, et rien ne lui semble plus parfait que Morgan Avenue, ces entrepôts, cette possibilité infinie de trouver de l’excellent thé vert, et les corps triomphaux.

À côté d’être artiste et à l’occasion confectionneur de pièces textiles, il vend des pâtisseries organiques dans un coffee shop de Greenpoint. Il se régale du trajet en vélo, la chaîne autour de la taille, le long de la piste cyclable de Leonard Street. Les horaires sont tranquilles, l’équipe sympa et le lieu très agréable avec beaucoup de jolies filles. Une chose pourrait le déranger, se dit-il en souriant, ce sont tous ces Mac, il aurait souhaité plus de PC.

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Le week-end il va faire du vélo sur Kent Avenue à Greenpoint, devant le front de mer, sur l’Hudson. De là Manhattan lui apparaît comme dans une boule à neige. Il est dans son rêve d’enfant. Il n’a par contre pas d’idée du Bronx, ou même de certains quartiers de Brooklyn, notamment africains-américains à l’insécurité obscène. De New York, il ne voit que le joyau, le parc d’attractions à l’intérêt infini, toujours recommencé.

Caresse et Kyle se sont rencontrés, c’était écrit. Dans un coffee shop sur Bedford Avenue, il a pris avantage de sa solitude et elle de son désir à moins que ce ne soit l’inverse, et d’un goût commun pour les macchiato caramel. Le destin les avait mis l’un à côté de l’autre sur l’une de ces petites tables en formica jaune. Elle passait des commandes en ligne pour des serpillères fabriquées avec des algues, lui traînait sur les sites de vélo. Dans une vidéo, on voyait un

kid

à San Francisco rouler sans frein au milieu d’une autoroute puis montrer ses dents tenant par des agrafes en fer, qu’il avait éclatées contre un pare-chocs. Les deux avaient un second onglet actif sur Facebook avec, cochée, la case pour garder la session ouverte. Elle lui a adressé la parole en premier. Il a eu un regard qui ne s’est pas dérobé et cela lui a plu. Ses avant-bras étaient puissants – elle a le sens de ces détails-là –, et puis c’est allé très vite.

Leur première

date

a lieu dans un restaurant français de Bushwick. Au menu, quinoa, mâche au vinaigre balsamique et vol-au-vent. Ils n’ont pas pensé à voter pour les élections de mi-mandat et sur le phénomène des

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foreclosure

qui a mis des milliers d’Américains à la rue comme au temps de la Grande Dépression – les voitures coréennes remplaçant les carrioles –, ils n’ont pas d’avis. Les maisons de leurs parents, avec leurs possessions sonnantes et trébuchantes, sont des coffres-forts inviolables. Cela ne les étonne pas qu’il n’y ait autour d’eux que des Blancs qui leur ressemblent, filles aux ongles vernis courts, mecs en cheveux longs, si unanimement jeunes. Lui a bien sûr beaucoup parlé de lui, mais elle ne lui en tient pas rigueur, elle est habituée. Elle a donc très vite cessé de parler de sa boîte de nettoyage industriel mais ils se sont un peu appesantis sur ses toiles. Après qu’il a payé, elle l’a laissé lui prendre la bouche, en public, bien qu’elle n’aime généralement pas ça. Ils ont fait le chemin jusqu’à chez elle, nimbés du plaisir à venir, plus fabuleux encore que cette autre ville qui se voit parfaitement de DeKalb Avenue, Manhattan, au centre de la bulle américaine que rien ne pourra jamais crever.

L’érection de Kyle le fait marcher un instant en crabe jusqu’à ce qu’il cale son sexe contre sa ceinture. La discussion s’est dégagée – ils se sont pris la bouche –, le pacte est scellé. Et comme si tout le monde s’était donné le mot, les

groceries

latino déroulent leur musique riante et leurs tenanciers ont tous un mot affable. Ce premier soir de leur romance, elle lui laisse voir de sa chair le tatouage de hibou qui orne son épaule droite et la forêt au bas de ses reins.

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Six mois plus tard, le bonheur de Caresse et Kyle bat son plein. Elle a juste fermé les yeux, au tout début de leur relation, sur une fellation reçue d’une gourgandine après un

art opening

. Ils vont souvent au cinéma indépendant Angelica sur Houston Avenue voir des films européens – leur dernier film,

White Material

de Claire Denis. Ils font 100 dollars de courses par semaine à Trader Joe, celui près de Union Square ayant leur préférence, plus large. Au dehors, la crise économique qui continue de sévir – le

New York Times

en tire des reportages gourmands – ne les atteint pas, comme s’ils avaient une immunité supérieure. L’argent, ce bouclier. Il a emménagé chez elle. Finie la solitude, s’est-elle réjouie. Ils ont des projets. Ils comptent déménager dans le quartier de Fort Greene pour son métissage noir blanc inédit, remarquablement harmonieux, et son vernis intellectuel – tous les écrivains du sous-continent indien, paraît-il, y habitent. Le dimanche, ils font du vélo près de Red Hook. La frange de Caresse se découpe particulièrement bien du paysage de grues rouillées et d’entrepôts désaffectés. Et puis Ikea est à côté. Kyle n’est jamais à l’abri que Caresse lui ramène une nouvelle lampe ou un rideau de douche.

Cela fait un an qu’ils sont ensemble. Ça y est, ils habitent à Fort Greene, certes en face d’un

project

mais ça fait longtemps qu’aucun coup de feu n’y a été tiré. Caresse peint maintenant à plein temps. Elle a vendu sa boîte à un entrepreneur arabe-américain pour 200 000 dollars. Kyle confectionne, lui, des petits sacs en toile qu’il vend 40 dollars dans des magasins de vélos. Dans les eaux douces de la trentaine, ils croisent au large de toute angoisse fondamentale.

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Caresse veut surprendre Kyle, c’est tout de même leur premier anniversaire. Elle a réservé une table à Madimba, le restaurant africain près de chez eux. Elle s’est fait belle, rouge à lèvres sang à la Ava Gardner et Pompadour. Il a toujours aimé cette façon d’attacher ses longs cheveux de femme. Il est de bonne humeur, disert, loin de cette irritabilité qui lui pèse parfois. Le vin argentin, à 38 dollars, est gouleyant. Ils parlent des affaires internes à leur couple, d’achats en tout genre, de retour pour Thanksgiving. Ils ne mentionnent pas ces attentats qui ont quasiment rayé de la carte une ville du Tiers Monde. Le repas s’achève par deux parfaits à la crème anglaise – sympa pour un restau africain – et les félicitations du serveur, un Congolais de Goma qui a fui la guerre civile. Ils marchent dans la douceur du soir. La nourriture épicée continue de diffuser une douce chaleur dans leur ventre. Ils s’engagent dans leur rue, Kingston Street, leur

brownstone

est à cent mètres, sous les ombrages de ces grands chênes qui rendent la rue tout de même bien noire. Il l’enlace, elle aime se blottir. Demain sera encore plein de cette quantité tiède. Lorsqu’une ombre, indistincte, un peu en biais, comme si elle s’était déroutée, marche vers eux. Sur eux, en réalité. Candice a un pressentiment, qu’elle réprime, l’attribuant aux peurs ancestrales de l’être femme, jusqu’à ce que cette ombre soit maintenant devant eux, et qu’elle soit cette bouche tordue de colère hurlant «

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Your fucking wallet, bitch, your fucking wallet

 », puis cette main qui agrippe la chemise Uniqlo de Kyle et au bout de la main cette arme pointée contre sa tempe. Caresse est trop tétanisée pour alarmer le monde entier de sa voix de femme épouvantée. «

Your wallet, your fucking wallet, bitch, or I put you down

» continue cette bouche armée. Jusqu’à ce qu’elle supplie d’une voix blanche : «

Give it to him, please Kyle, give it to him.

 » Mais Kyle tremble de tous ses membres et personne, toujours, dans cette rue tranquille de

brownstones

. Sur le perron d’un d’entre eux, il y a une citrouille du dernier Halloween. Surtout le portefeuille de Kyle est attaché par une chaîne qu’il n’arrive pas, avec la peur, à défaire. «

 You want to die, bitch, is it what you want, your wallet.

 » Rien ne semble calmer ce jeune mec sorti peut-être du

project

en face de chez eux, mais plus certainement d’un

project

plus lointain dont ils n’ont jamais entendu parler. Kyle tremble de plus en plus, au bord de s’évanouir. Caresse ne l’a jamais vu aussi blanc, aussi vide. Il fait un faux mouvement de sa main droite, complètement inutile, brusque. Bang bang ! Caresse voit le jeune mec s’enfuir en courant, tellement vite, jamais elle n’aurait cru que quelqu’un puisse courir aussi vite. Bang bang ! Kyle est à ses pieds, dans une flaque rouge qui grossit, son petit tatouage dans le cou qu’elle aime tant – le dessin d’une machine à écrire. Elle regarde autour d’elle, effarée. Sur Myrtle Avenue le Bus 48 est en train de passer. Bizarrement, elle se rappelle qu’une des raisons de leur emménagement dans ce quartier était sa remarquable desserte.