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Culture

Lèche-boules comme un rappeur tadjik

Dans cet État autoritaire d'Asie centrale, les artistes n'ont que deux choix : vanter les mérites du président-dictateur, ou s'exiler.

par Stephen M. Bland
23 Septembre 2016, 5:00am


Dorob YAN's dans le clip de « Wolf Side »

La scène rap tadjike a connu d'importants troubles ces dernières années. Depuis 2014, le hip-hop a été banni des bus, des taxis, des espaces publics, de la radio et de la télévision. Les quelques chaînes privées du pays refusent de le diffuser sur leurs ondes de peur de perdre leur licence. Les auteurs de ces chansons – « contraires aux valeurs humaines », selon les dires du maire de la capitale du pays, Douchanbé – ne peuvent se produire sur scène car les autorités refusent de leur délivrer les autorisations nécessaires.

Alors que certains sont contraints de fuir le pays afin d'éviter les persécutions, d'autres ont trouvé la parade pour éviter l'ostracisme : rapper à la gloire du président. S'exhibant devant le gigantesque mât phallique de Douchanbé, des célébrités telles que Boron portent aux nues le président Rahmon en affirmant qu'il est « l'ombre de Dieu sur Terre ».

État très pauvre de l'ex-URSS, le Tadjikistan reste l'un des régimes les plus autoritaires au monde, un pays au sein duquel la moindre trace de liberté d'expression est combattue. Le président Rahmon ne semble pas encore prêt à céder la place, et ce même après 25 années de règne. Assuré de pouvoir diriger l'État jusqu'à sa mort après un référendum plus que douteux organisé en mai dernier, Emomali Rahmon, propriétaire de la majorité des entreprises du pays avec sa famille, ne semble pas disposé à desserrer l'étau qui oppresse ses concitoyens.


Une affiche représentant Emomali Rahmon. Photo de l'auteur

J'ai eu l'occasion de discuter avec un expert des Nations Unies présent à Douchanbé au sujet d'une vidéo dévoilée sur Youtube montrant le président ivre en train de danser puis de se lancer dans un karaoké frénétique lors du mariage de son fils. Cette bouffonnerie a fait le tour d'Internet et est devenue virale. « C'est après cet écart que Rahmon a décidé d'interdire YouTube au Tadjikistan pour empêcher ''toute mauvaise conduite du peuple'' m'a précisé cet expert, qui désire rester anonyme. Le site n'a plus fonctionné pendant trois semaines, le temps que les hommes de Rahmon aient fait disparaître la vidéo du cyberespace tadjik. »

J'ai demandé à David Lewis, maître de conférences chevronné à l'université d'Exeter, pourquoi la liberté de parole représentait une menace au Tadjikistan. « Bien que les dissidents politiques semblent peu audibles, ils parviennent tout de même à discréditer le régime mis en place par le président Rahmon, un régime à la fois autoritaire et populaire, m'a-t-il confié. Le gouvernement se préoccupe de ces critiques car il craint que ces reproches ne se transforment un jour en une vaste opposition politique. La plupart des opposants se retrouvent contraints un jour ou l'autre à émigrer. Le gouvernement a cherché à s'associer à Interpol pour traquer et capturer les dissidents politiques tout comme les islamistes radicaux. »

Originaire de la ville tadjike de Khorog, la famille du rappeur Dorob YAN's a dû quitter le pays à la suite de la guerre civile qui a éclaté en 1992. « Mon père était l'un des rebelles qui combattaient aux côtés du peuple, m'a précisé Dorob. C'est à ce moment-là qu'il a commencé à recevoir des menaces du gouvernement. J'ai vécu au Kirghizistan jusqu'en 2005 puis nous avons déménagé en Russie, où une scène rap commençait à rassembler une large audience. »

En conflit avec les autorités moscovites, Dorob a été arrêté pour l'un de ses morceaux, « Do not be silent », qui critiquait ouvertement le président tadjik :

Les politicards et leur estomac bien rempli / jamais ne se lassent de l'argent sur leurs comptes en banque / quand le peuple se tait et espère / qu'un jour au moins le festin descende dans les rues / je suis le fils de cette ville et de ce pauvre pays / et qui, sinon nous, sera capable d'échapper à ces ténèbres ?

Des tas de constructions, d'hôtels et de boutiques nous entourent / alors que nos maisons n'ont ni eau, ni électricité, et tout ça sans raison / pourquoi nos gars doivent-ils être esclaves à l'étranger ? / ma patrie pleure et espère, patiente en attendant que son peuple la libère.

« J'ai été arrêté par des agents tadjiks en collaboration avec les autorités russes, m'a affirmé Dorob. Ils m'ont arrêté à trois reprises. Lors de ma troisième arrestation, ils ont commencé à me menacer, ils voulaient me mettre hors d'état de nuire pendant un certain temps. Ils me disaient que je n'aurais jamais dû sortir mon morceau et qu'ils pouvaient m'éliminer, c'est-à-dire me buter. Au même moment, ils voulaient me faire extrader. Lorsqu'ils m'ont relâché, ils ont précisé que l'on se reverrait. Ils ont bloqué l'intégralité de mes profils sur les réseaux sociaux. J'ai commencé à recevoir des menaces de mort par téléphone, venant aussi bien de Russie que du Tadjikistan. J'ai bien senti que je devais faire profil bas pendant un certain temps et c'est pourquoi j'ai pris la direction du Kirghizistan. »

« Wolf Side » de Dorob YAN's

Je me suis entretenu avec un autre rappeur, S.O.R, qui vit à Douchanbé. J'ai évoqué avec lui les difficultés inhérentes à la vie de musicien au Tadjikistan. Après de longs mois à porter des sacs de ciment, S.O.R avait réuni assez d'argent pour enregistrer son album. Toutefois, il affirme que le contexte économique pèse au moins aussi lourd que la pression politique dans la confection d'un album dans ce petit pays de huit millions d'habitants.

« Ça fait 15 ans que je fais de la musique, précise-t-il. C'est vraiment difficile car il n'y a pas vraiment de studios. Les rappeurs doivent bosser car ils ne peuvent pas vivre de leur art. Les années 2000 étaient différentes, le contexte était favorable à l'émergence de toute une scène rap underground. »

« In Da Devonahona » de S.O.R

Mais d'autres rappeurs semblent ne pas être aussi indépendants que S.O.R. Habillés aux couleurs nationales, Adaba, M. Skap et Sam Salamov prennent la pose et dansent devant des sites du patrimoine tadjik dans leur clip « Tadjikistan ». Cette vidéo ressemble à s'y méprendre à un clip publicitaire censé attirer les touristes. Les trois rappeurs célèbrent la culture tadjike – de la compagnie aérienne nationale jusqu'à l'équipe de foot. Entrecoupées d'allocutions du président, les paroles incitent les auditeurs à brandir le drapeau afin de célébrer l'indépendance du pays, obtenue avec l'aide de Dieu – alias Rahmon.

« Tadjikistan » de Adaba, M. Skap et Sam Salamov

Certains types n'ont pas hésité à aller plus loin, comme Boron dans son hit « Dear Motherland », où l'on peut l'entendre vanter les discours de son président, le « leader de la nation ». Et ça marche. En 2016, le clip associé est devenu la première vidéo de rap diffusée à la télévision depuis deux ans.

« Au Tadjikistan, les festivités sont nombreuses. Les gens célèbrent très souvent les jours fériés, les anniversaires et les mariages », m'explique un membre d'une ONG travaillant sur place. « Tous les artistes qui louent l'action du président veulent simplement être engagés pour ces évènements. Les fonctionnaires gouvernementaux organisent ces festivités et souhaitent inviter des types qui chantent des trucs « adaptés », si vous voyez ce que je veux dire. »

Actuellement blacklisté dans son pays natal, Dorob reste persuadé que la musique pourra faire évoluer les choses. « Le futur ne peut exister sans la jeunesse, prophétise-t-il. Le gouvernement ne prête aucune attention aux jeunes et c'est sa plus grosse erreur. Il ne va pas tarder à en subir les conséquences. Avec l'ennui comme seul horizon, de nombreux jeunes se sont engagés en Syrie sans savoir pourquoi ils se battent. Je ne vais pas arrêter de chanter. Mon père combattait auprès du peuple, maintenant c'est mon tour. Alors que nos pères tenaient des flingues entre leurs mains pour se défendre, nous avons seulement besoin d'un papier et d'un crayon. »

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