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Pourquoi je me suis tatoué le visage

Symbole culturel, prison, erreur grotesque : des gens nous expliquent ce qui les a motivés à se faire encrer la tête pour toujours.

par Juan Madrid
20 Mai 2016, 5:00am

Il est assez rare de croiser des personnes tatouées au visage, même dans une grande ville comme New York. Le regard posé sur cette pratique est souvent réprobateur. La plupart des gens s'imaginent que vous avez trempé dans des affaires louches, que vous avez fait de la prison – ou que vous êtes simplement très con.

Tandis que la culture du tatouage est très importante en prison, les tatouages faciaux sont également fréquents dans la communauté du tatouage en général. Il peut s'avérer difficile de s'en faire un – certains tatoueurs font attendre leurs clients longtemps avant de sauter le pas ou ne tatouent que les personnes qui possèdent déjà un tatouage à cet endroit, de peur qu'ils ne regrettent ces marques indélébiles à jamais.

Les raisons de cet acte audacieux sont multiples : cela peut être le symbole d'une histoire personnelle, un hommage à des icônes culturelles, ou tout simplement une erreur grotesque. Quelles que soient les motivations, l'acte de s'encrer le visage est irréversible et doit s'accompagner d'un profond attachement à un mode de vie, une culture, une carrière, ou une expression personnelle. Cinq personnes nous ont expliqué ce qui les avait poussé à se faire des dessins à l'encre sur la gueule.

Gavin
24 ans
Originaire de Houston, Texas
Vit
à Troy, New York

Gavin a demandé à un ami de lui faire son premier tatouage facial lorsqu'il était ado – trois points et une croix sous son œil droit. Plus tard, il a recouvert cette image par un nouveau tatouage représentant un bateau. Ce jeune homme de 24 ans m'a raconté qu'il partait souvent à la voile plus jeune, et que la voile était le seul souvenir heureux de son enfance difficile à Houston, au Texas.

Il a recouvert le tatouage original après avoir déménagé à Oakland, où les trois points et la croix pouvaient être confondus avec un symbole de gang. Il a ensuite ajouté le bateau lorsqu'il travaillait comme apprenti dans une boutique de tatouage dont il ne se rappelle plus le nom. Au départ, les tatoueurs de la boutique ne voulaient pas le tatouer au visage – mais puisqu'il avait déjà son tatouage fait maison, ils ont finalement accepté de le recouvrir. Gavin effectue encore des tatouages de temps en temps mais ne travaille plus comme tatoueur à temps plein.

« J'ai tatoué mon visage car je me croyais invincible », raconte Gavin. Ses autres tatouages faciaux comprennent un vieux surnom (« Stardust », en référence à sa période de deal pendant son adolescence) sous son œil gauche, une double flèche tatouée en dessous, et des mains en prière avec la phrase « T out en vaut la peine »—un tatouage que lui et des amis se sont tous fait en hommage à un ami décédé qui avait ce même tatouage sur son bras. Quand je lui ai demandé s'il avait des regrets, il m'a répondu: « Parfois j'aimerais ressembler à un papa plutôt qu'à un prisonnier ».

Casey
25 ans
Tatoueuse
à Collar City Tattoo
Troy, New York

Casey est tatoueuse à Collar City, une boutique située à Troy, New York. Avant cela, elle a bossé dans une boutique dans la ville voisine de Castleton, où elle s'est fait tatouer sur le visage pour la première fois par une artiste nommée Mitch Sousa. L'oiseau dessiné sur le côté gauche de son visage lui rappelle de toujours être libre, tandis que l'ancre sur le côté droit signifie tout le contraire. Ensemble, les deux dessins forment une blague (swallows seamen/semen – hirondelle et marins/avale le sperme). Elle a également réalisé un tatouage facial représentant le symbole d'une déesse sur l'une des filles de la boutique Tiger's Blood Social Club, où elle a travaillé avant, à Alameda, en Californie.

En général, ses tatouages faciaux ne suscitent pas de réactions particulières – selon elle, les gens restent bouche bée devant l'intégralité de son apparence. Elle a des tatouages sur les bras, la poitrine, le cou, ainsi que divers piercings au visage. Casey ne regrette aucunement les tatouages qui ornent son visage. « Ils symbolisent mon engagement envers ma carrière et mon mode de vie ».

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Lucy
26 ans
Vit
à Brooklyn, New York

Les deux tatouages faciaux de Lucy sont encore relativement frais, puisqu'ils ont été réalisés il y a deux mois par un artiste nommé Luka à Ink It Up Tattoo, dans le Bronx. Le neuf, sous son œil droit, est un nombre qui est constamment apparu au cours des différentes phases de sa vie. En numérologie, c'est le chiffre de l'achèvement, de l'accomplissement, de l'éveil spirituel, de l'illumination, mais aussi du narcissisme. Il a choisi de rajouter un zéro devant le neuf pour « le rendre plus complet ».

Il a fait ce tatouage au moment où il s'est glissé dans la peau de Lucy, le prénom tatoué sur sa tempe gauche. La naissance de Lucy, qu'il décrit comme un personnage, est très importante et inséparable de ses essais artistiques, à savoir les photos de la culture BDSM, qu'il capture à l'aide d'appareils photo jetables dans des endroits publics et privés.

Les tatouages sont pour Lucy un moyen d'expression, à l'instar de son art parfois choquant. Malgré la hausse en popularité de la culture du tatouage et son acceptation par la culture dominante, Lucy pense qu'ils sont encore perçus d'un mauvais œil, et le fait de se tatouer le visage représente pour lui un moyen d'aller à l'encontre des attentes de la société.

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Eddie
Tatoueur
à Armageddon Ink Gallery
Brooklyn, New York

Eddie ne regrette absolument pas le « CS » – pour « con safos » – tatoué sur le côté de son visage. Cela peut se traduire par « avec respect » et est issu de la culture graffiti, en particulier celle des communautés chicanos pour qui ces deux mots sont un véritable code de conduite. Selon Eddie, ce lettrage ne se limite plus seulement aux communauté s chicanos et touche peu à peu un plus large public, mais ceux qui sont encore connectés culturellement au symbole en tirent beaucoup de fierté.

Eddie a eu ce tatouage pour son anniversaire. C'est Aaron Garcia (ami proche et tatoueur à Virginia Class Tattoo à Manassas, en Virginie) qui le lui a fait en février dernier, à la Philadelphia Tattoo Arts Convention. Selon la tradition, le tatouage CS ne peut être réalisé que par un ami de confiance qui possède lui aussi ce tatouage —afin d'être sûr qu'il comprenne son poids culturel. Si c'est son premier tatouage facial, Eddie ne compte pas s'arrêter là. Quant à la raison pour laquelle il a réalisé le tatouage dans cette partie hautement visible de son corps : « Parce que j'étais très honoré de l'avoir, et qu'il n'y avait pas de meilleur endroit pour le montrer ».

Les réactions envers son tatouage ont été positives et il a même reçu des compliments. Pour Eddie, ce tatouage est également important d'un point de vue artistique. « Cela prouve que mes collègues artistes et mes potes me respectent. C'est une vraie fierté. Je sais qu'ils seront toujours derrière moi. »

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Luka
29 ans
Tatoueur
à Ink It Up Tattoo
Bronx, New York

Avec un visage recouvert de douze tatouages, même sur les paupières, Luka a fait et s'est fait faire des tatouages depuis la fin de son adolescence. Après avoir effectué un apprentissage et travaillé dans diverses boutiques de tatouage à Los Angeles et au Bronx, il a réalisé son premier tatouage facial en 2008, à l'âge de 22 ans. Ses amis et collègues Spider et Joel, de Tuff City Tattoos, ont réalisé la majorité des tatouages faciaux de Luka, car il les connaît bien et a été témoin de leur progrès artistique au fil des années. « Je ne ferais pas confiance à n'importe qui », déclare-t-il.

Son tout premier tatouage, sur son sourcil droit, dit « LA 1986 ». Les lettres font référence à une ancienne copine, à un surnom ainsi qu'à la ville californienne où il a passé une partie de sa vie ; et il est né en 1986.

Ses tatouages ont différentes significations – certains sont purement esthétiques, d'autres plus personnels. Par exemple, la phrase en arabe tatouée en rouge sur sa joue gauche veut dire « vide de peur » et lui rappelle de ne jamais avoir peur de vivre sa vie. « Ça me rappelle de vivre de façon plus libre », déclare-t-il. « La plupart des gens, moi le premier, ont souvent trop peur de vivre et encore plus de mourir. »

Le AK-47 sous son œil droit n'a rien à voir avec une affiliation à un quelconque gang, mais est plutôt une marque de respect envers la merveille d'ingénierie qu'est la Kalashnikov. Comme Luka le précise : « C'est une sorte de métaphore pour la personne que je cherche à être. Incassable. »

Ses autres tatouages représentent un requin portant un haut-de-forme et un monocle (un symbole de dualité : « Je suis vraiment une bonne âme, mais à cause de mon environnement et de mon éducation, j'ai aussi ce côté requin en moi. »), des lèvres inspirées par Sylvia Ji (une artiste connu pour sa Journée des peintures mortes) et le logo du film 300, au-dessus de son sourcil gauche (un film que Luka a trouvé vraiment « cool »).

Parfois, le fait d'avoir une apparence que les autres considèrent comme étant anormale peut donner lieu à des remarques infectes. Un jour, sur un quai de gare, un homme s'est mis à lui crier, de but en blanc, qu'il était le diable. « C'est de la méchanceté gratuite », raconte Luka d'un air découragé.

À mesure qu'il vieillit – il va avoir 30 ans ce mois-ci – le tatouage devient de plus en plus pour lui une forme d'art. Il aimerait d'ailleurs gagner des prix à des conventions. Bien qu'il fasse rarement des tatouages faciaux sur les autres, il en a déjà réalisé près d'une douzaine au cours de sa carrière de tatoueur. Il refuse généralement de réaliser le premier tatouage facial de quelqu'un. Pour ce qui est de son propre visage, il déclare qu'il ne prévoit pas d'en faire plus. « Mais je peux encore changer d'avis », ajoute-t-il.

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