On a trollé un arnaqueur sur Kijiji
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On a trollé un arnaqueur sur Kijiji

Vous avez trouvé l’appartement de vos rêves en ligne, mais on vous dit qu’il faut payer deux mois d’avance? Attention, c’est une arnaque.
24.3.17

C'est le printemps (quoi qu'en dise le mercure), ce qui signifie que la saison de la recherche agressive d'appartements est lancée.

Si vous ignorez pourquoi je dis « agressive », c'est que vous n'avez pas tenté les petites annonces depuis un bout de temps. Essayez de visiter un appartement intéressant dans un quartier pas trop reclus (allô Pointe-aux-Trembles) et de soumettre une offre, sans être devancé par la moitié de l'île de Montréal. Parce que les rares annonces alléchantes qui ressortent du lot, on est parfois des dizaines, voire des centaines à se jeter dessus en même temps.

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Et dans ces cas-là, il faut jeter son dévolu sur la bonne annonce. Une vraie annonce.

Par exemple : un grand trois et demie lumineux à 10 minutes du métro Mont-Royal, entièrement rénové, avec balcon, stationnement, animaux acceptés, électroménagers fournis, meublé – ou non, c'est comme tu veux –, aux allures d'hôtel cinq étoiles, avec tous les services – internet, hydro, chauffage, câble, téléphone – inclus, et ce, pour 600 $ par mois. Ça existe?

Improbable. Impossible. Limite risible.

Mais ça n'empêche pas les arnaqueurs d'afficher des annonces du genre. On en a trouvé une.

Et on s'est amusés à y répondre, pour voir comment ça marchait, ce scam.

Bienvenue dans l'univers des arnaques sur les sites de petites annonces.

Les signes avant-coureurs qu'il s'agit d'une arnaque, une vraie

Il y a tellement d'indices pour nous mettre la puce à l'oreille qu'il s'agit d'un scam que les probabilités que l'annonce soit légitime frôlent le zéro Kelvin. Avant même de contacter l'annonceur, cette offre s'enfonce dans des abysses de la suspicion. Il suffit d'y regarder d'un peu plus près.

D'abord, voyons les photos.

L'annonceur a indiqué l'adresse. Et les photos ne semblent pas correspondre avec les images du bloc sur le satellite de Google Maps. On y voit plutôt de petites fenêtres.

Il est possible de faire une recherche sur Google à partir d'une image. En glissant quelques photos de l'annonce dans la barre de recherche, on voit que l'appartement a été annoncé à maintes reprises, dont le 3 décembre, puis le 19 décembre. Il paraît peu probable qu'un appartement aussi magnifique soit toujours disponible plus de trois mois plus tard.

Allons plus loin encore.

On a accès au registre foncier de la Ville de Montréal, c'est-à-dire une banque de données qui répertorie toutes les propriétés – et propriétaires – de l'Île. On a également accès à Canada 411, pour les numéros de téléphone.

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Nous avons donc contacté le vrai propriétaire du 4672, rue Saint-Hubert, qui y vit depuis août 2015. C'était la deuxième fois qu'une personne le contactait à ce sujet. Il ne comprenait pas pourquoi son adresse était indiquée dans l'annonce. Non, son condo n'est pas à louer.

Encore un indice, pour le fun?

Nous avons également trouvé une autre annonce, sur Craigslist cette fois, qui fonctionne de la même manière.

On demande 700 $ pour un immense condo, look à la fois chic et industriel, dans le très prisé Mile End. (Pour moins cher qu'un quatre et demie laid à Hochelag. Right. Yeah, right.)

Avec une recherche d'images inversée, on tombe sur une autre annonce de maison à louer, pour la modique somme de 2400 $ par mois. Trois fois plus cher que l'annonce sur Craigslist… et beaucoup plus plausible. Il semble que les photos aient simplement été volées ici.

En contactant chacune d'entre elles, on nous répond de la même adresse courriel… avec un message copié-collé qui raconte une histoire relativement abracadabrante. Seuls l'adresse du logement et le nombre de chambres diffèrent.

Notre discussion avec le scamer

J'ai envoyé un premier courriel à l'adresse qui se trouvait sur Kijiji, soit bertudise@hotmail.com.

On nous a répondu d'une autre adresse, toront.dear@laposte.net. Le proprio explique que sa fille a libéré l'appartement pour retourner étudier en France pendant cinq ans. Il souhaite louer le logement pour ne pas qu'il reste vide. On demande un dépôt d'un mois de caution. Et le propriétaire assure qu'il va prendre l'avion pour venir nous faire visiter. C'est généreux de sa part. Et il est énormément flexible pour la durée du bail. C'est louche.

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( Fun fact : Je me suis fait faire le coup, la même histoire, il y a trois ans, quand ma coloc et moi cherchions un charmant logis. Comme quoi il y a des classiques qui ne se démodent pas.)

Sous une fausse identité, je me suis prêtée au jeu du « proprio », qui m'a demandé mes informations. J'ai pris le temps de me forger une fausse identité, un faux numéro, une fausse adresse et une fausse profession.

Le génie aérospatial, c'est mon go-to quand je m'invente une identité. Ça impressionne toujours les gens et j'en ressens toujours un brin de fierté (à chacun son plaisir coupable). Et mon adresse n'est pas précise, ce que je jugeais de mon bon droit puisque l'annonceur ne s'est pas donné la peine d'accorder « actuel » avec « adresse ».

Le « proprio » me répond avec une autre adresse courriel, aminlus@outlook.com. Il dit qu'on peut organiser la visite entre mercredi et samedi, selon ce qui m'arrange. Pour quelqu'un qui doit se réserver un avion pour venir me débarrer la porte d'entrée, c'est plutôt souple.

Il y a un petit détail qui change, cependant. On ne demande plus un, mais deux mois de loyer à l'avance. Ce qui est illégal selon la Régie du logement : un proprio ne peut exiger qu'un mois de loyer, et ce, à la signature du bail. Pas avant. Pas plus.

Je fais semblant d'être d'accord.

Il me répond que la visite se fera jeudi, 18 h. Il exige que je fasse un transfert MoneyGram (service financier qui permet de faire des transferts à l'étranger) de 1200 $ et que je lui montre une photo du reçu en cachant le code.

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Il assure que si je lui montre le reçu en cachant ce code à huit chiffres, il ne pourra pas récupérer l'argent. Mais ce sera une garantie suffisante pour qu'il prenne l'avion pour me faire visiter.

C'est assez loufoque comme fonctionnement. Mais le plus louche dans tout ça, c'est que c'est écrit en Comic Sans.

Il demande maintenant à ce qu'on skype, avec un encore un autre courriel : aminlus@hotmail.com. Malgré mes demandes pour avoir son nom et ses coordonnées, je ne sais toujours rien de lui.

Bien entendu, sur Skype, il ne se montre pas en vidéo. Il n'y a qu'une photo d'un homme, avec un identifiant inutile, « Mister ». Une rapide recherche d'images sur Google donne deux sites internet indiquant que cette photo est associée à de faux comptes.

Bien.

Après avoir posé quelques questions générales sur l'appartement, j'ai pris un certain plaisir à tester le sérieux de son scénario. Spoiler : ça ne m'a pas menée loin.

Il n'a jamais donné le moindre détail supplémentaire sur son rendez-vous professionnel de professionnel à la retraite. Brillant.

Pour résumer, il dit qu'il sera déjà en ville pour un rendez-vous professionnel, mais veut que je lui garantisse que j'ai de l'argent, parce qu'il ne veut pas venir à Montréal pour rien. Il a annulé toutes ses autres visites, pour moi. Encore plus brillant. Aucune faille logique dans tout cela.

Et à partir de ce moment, pas le temps de niaiser. Il veut que je fasse le transfert immédiatement.

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J'ai repoussé ce moment en inventant un cours à la Polytechnique, avec un pop-test (allô les gens de la Polytechnique, je sais que j'ai dit n'importe quoi).

Soudainement, il est urgent que j'aille à la succursale, car il a plusieurs demandes de visite. J'ai pris la peine de m'inventer un tuteur pour repousser encore une fois l'échéance.

J'ai vraiment dû insister pour avoir les infos. Quitte à m'inventer un monde sans internet.

Je devrais mentir plus souvent. C'est vraiment distrayant. Je les soupçonne d'avoir du gros fun, les scammers.

Il m'a demandé de participer à un scam de plus, au comptoir MoneyGram, en mentant sur le récipiendaire de mes 1200 $ :

Ce n'était pas si clair. J'avais quand même compris. Mais je me suis amusée à ne pas comprendre.

J'ai exigé des explications.

C'est bizarre. Et je le sais qu'au final, c'est moi qui vais me taper les frais.

Vers 16 h 20, après mon examen fictif, je lui dis que je me rends au MoneyGram faire un virement. Il paraît enthousiaste.

Environ 45 minutes plus tard, j'ai menti.

Je lui ai montré que j'avais retiré les sous à la place, étiquetés à son nom, avec une date. Une solution à mon sens honnête.

Il n'était pas content. Il a arrêté d'écrire de vraies phrases.

Il est devenu un peu plus désagréable à partir de ce moment-là. Je pense que la vue de l'argent liquide et des explications sur le langage québécois l'ont vexé.

Soudainement, il dit que je lui fais perdre son temps. En fait, il a raison, mais lui, il essaie de me faire perdre 1200 $ alors c'est mérité.

Je lui ai fait une contre-offre d'une logique à toute épreuve.

Il n'a pas su quoi répliquer, parce que c'était une excellente solution à son histoire stupide. Il a refusé mon scénario. « Si ces conditions ne vous conviennent pas, vous pouvez laisser faire tout simplement! Merci. »

Et c'était la fin de notre belle amitié.

Le transfert MoneyGram est bel et bien une arnaque

C'est important de le noter : son histoire de transfert était une arnaque. J'ai appelé à une succursale MoneyGram. On m'a expliqué que la personne à qui j'envoie mon virement n'a pas absolument besoin du code pour récupérer les sous. Elle n'a qu'à fournir une pièce d'identité et à donner mon numéro de téléphone.

On se rappelle qu'on m'a demandé mes deux numéros, cellulaire et fixe, dès le premier échange de courriels.

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MoneyGram précise sur son site qu'une fois l'argent transféré, il n'y a pas moyen d'en revoir la couleur. C'est parti, pour toujours. Ainsi, si j'avais envoyé 1200 $, en 10 minutes « Mister » aurait eu mes sous et moi, j'aurais eu de la peine.

Autres cas d'arnaque

Difficile d'avoir des statistiques sur la fréquence de ce type d'arnaque, le nombre de personnes piégées et les pertes d'argent occasionnées. Le Centre antifraude du Canada indique que seuls 5 % des gens fraudés à l'échelle du pays portent plainte auprès des autorités. On explique que les cibles des fraudeurs sont souvent trop honteuses pour rapporter le crime dont elles ont été victimes.

Le Service de police de Montréal et le commandant aux crimes économiques n'ont pas donné suite à nos nombreuses demandes d'entrevue.

Du côté de Kijiji, on indique avoir « mis sur pied plusieurs mesures, autant informatiques qu'humaines, visant à prévenir les cas de fraude », sans préciser lesquelles. Pour le reste, ils se fient au signalement des usagers et à leur bon jugement. Ils indiquent que les cas de fraude « sont rares compte tenu du nombre de transactions réalisées par jour », sans pourtant s'appuyer sur des statistiques.

Dans le doute, soyez prudents, les jeunes.