Retour au bercail

Retour au bercail : Oxford

Une auteure nous livre une visite intime de sa ville natale, de ses premières cigarettes fumées derrière un hôpital psychiatrique jusqu’au parc où les adolescents du coin découvraient les joies des préliminaires.

par Nell Frizzell; traduit par Orane Servanton
23 Mars 2017, 6:00am

Photos : Chris Bethell

Un jour, alors que j'avais neuf ans, une épaisse queue-de-cheval et un teint couleur crème, je me suis retrouvée enfermée dehors, sans goûter. J'en ai profité pour dessiner un petit cœur au Blanco sur une brique qui se trouvait près de la porte de ma maison. Depuis, cette brique – et le cœur qui allait avec – ont été repeints. La porte est d'une couleur différente, les buissons près de la poubelle ont disparu et je n'ai plus de clé à perdre.

J'ai grandi à Oxford, une ville connue dans le monde entier mais que peu de gens connaissent vraiment. Lorsqu'ils entendent ce nom, les gens s'imaginent immédiatement des clochers, des livres, des vélos, des joueurs de rugby, des philosophes et des champs à perte de vue. Très peu de personnes vont penser à la bière blonde bon marché, aux samoussas, aux quincailleries, au brevet des collèges, à la consommation d'alcool chez les mineurs, à la ligne de bus 3A ou aux cigarettes roulées qu'on se partageait derrière l'hôpital psychiatrique. Ils ne penseront pas non plus à l'usine de montage automobile, aux entrepôts de Botley Road, à Powell, le spécialiste du bois, au bureau de l'état civil du centre commercial Clarendon, au bar The Star, aux sandwiches à base de banane plantain ou au magasin discount de Fred. Et pourtant, c'est dans cet Oxford-là que j'ai grandi.

Mon enfance s'est déroulée dans une banlieue ignorée de tous : à l'est de Magdalen Bridge, loin des universités et des cours carrées, entre Iffley et Cowley Road, dans une rue remplie de maisons mitoyennes et d'épiceries pakistanaises, d'arrêts de bus et de gens qui appellent le scotch Sellotape du « sallatape ». Mon quartier n'apparaît ni sur les cartes postales, ni dans les nouvelles d'Evelyn Waugh, et j'adore ça. Même si j'en suis partie dès que possible, et que je n'y suis quasiment pas revenue depuis des décennies.

Quand on voyage de Londres à Oxford, le premier arrêt (après un passage devant la vieille salle de bingo où j'ai passé mon examen de piano, et devant Bury Knowle Park, où au moins une fille de ma classe a perdu sa virginité) se fait devant le monument le plus célèbre de Headington : un requin. Un énorme requin en fibre de verre qui traverse le toit d'une simple maison en brique rouge sur la route qui mène au terrain de football d'Oxford United. Mon père connaissait l'homme qui l'a construit, bien entendu. Je crois qu'il a également sculpté une énorme paire de mains aux gants blancs qui jaillissaient de la façade du cinéma Penultimate Picture Palace, à Jeune Street.

Ce serait bien trop simple de dire que cette sculpture perchée sur un toit symbolise parfaitement le long passé excentrique d'Oxford, toujours à vouloir dépasser l'ordinaire. Mais en réalité, il s'agit juste d'un énorme requin couleur pétrole, et je ne sais même pas comment il empêche la pluie de passer par le toit. Tout ce que je sais, c'est qu'il m'a toujours rappelé cette chanson de Max Romeo, « Wet Dream » : un single particulièrement explicite sorti en 1968, et défini par Romeo comme parlant d'un toit qui fuit à réparer (« Couche toi, petite fille / Laisse moi l'enfoncer vers le haut, tout en haut »).

En plus d'être le lieu natal de J.R.R Tolkien, Headington est également la banlieue où se trouvait mon école. En me garant sur le parking à côté de ma vieille salle de SVT (anciennement des toilettes pour garçons, légèrement rénovées), j'ai été à nouveau frappée par l'hôpital psychiatrique qui nous surplombe, dans le sens positif du terme : le complexe est là, dans le quartier, sur la colline, surplombant les clochers et les cours de biologie des 5ème. Je me demande ce qu'ils pensaient de nous, avec nos pulls rouges et nos pochettes, nos câlins pour compenser le manque de sexe et nos escapades dans le parc.

Ma maison se trouve au pied de la colline, dans les rues aux briques rouges à l'est d'Oxford. Alors que je me trouvais devant mon ancienne porte d'entrée (depuis repeinte en un rose plutôt criard), je l'ai trouvée minuscule. Bien plus grande que n'importe quelle autre maison où j'avais vécu, c'est sûr, mais bien trop petite pour avoir pu accueillir toute mon enfance. Dire que tellement de sentiments existaient, autrefois, derrière cette porte en bois ; dire que les souvenirs importants d'une personne s'étaient développés en ce lieu aussi banalement authentique ; dire que je suis devenue la personne que je suis au milieu de ces murs en brique me paraît improbable, voire impossible à comprendre. La sorcière qui vivait dans la rue et qui, un jour, m'avait tiré les cartes de tarot pour m'aider à décider entre plusieurs universités semble avoir fait ses valises. Le petit bonhomme qui ressemblait à une taupe, vivait en bas de la rue et m'avait aidé à réviser le brevet de maths a probablement déménagé. Ma meilleure amie – dont je pouvais voir la maison de la fenêtre de mon grenier en me penchant sur les ardoises grises et chaudes du toit – est devenue mère de famille et réside désormais à Portsmouth. Votre chez-vous n'est votre chez-vous que lorsque vous y habitez.

Heureusement, certaines institutions de l'est d'Oxford n'ont pas disparu. La petite femme à barbe qui se baladait dans notre rue avec un cartable en parlant toute seule et le vieil agent d'entretien de la voirie qui faisait toujours ses tournées en kilt et en gilet réfléchissant ne sont peut-être plus présents, mais Silvester's est (Dieu soit loué) toujours ouvert.

Silvester's est incontestablement la meilleure quincaillerie que je connaisse. En jetant un regard par la fenêtre (le magasin était temporairement fermé ce mercredi), j'ai énuméré à Chris, le photographe qui m'accompagnait, les articles qui se trouvaient dans ma ligne de mire : un torchon orné d'une photo de chien, un écrase-patate, une prise électrique, une bonde pour baignoire, une casserole en céramique, des graines de géranium, un lot de poêles, des pots de fleur et tout un étalage recouvert d'ampoules. Quand j'étais petite, je me baladais avec mon père parmi les allées sinueuses de Silvester's, ayant l'impression d'être à la fois dans un musée et dans un magasin ; il était bien plus intéressant que l'Ashmolean Museum et bien plus marrant que le Pitt Rivers Museum, avec ses têtes réduites et ses fauteuils à dents.

Quand j'étais plus jeune, Doc Martens aux pieds et vêtue d'un tee-shirt que j'avais moi-même sérigraphié, je n'arrivais pas à comprendre pourquoi les ados espagnols, les Japonais venus en bus et les retraités américains, appareil photo au cou, traînaient tous vers Christ Church Meadow ou Balliol College alors que, au Fish Bowl, il y avait une flopée de piranhas et des poissons phosphorescents, et même des putains de requins. C'était comme une caverne d'Ali Baba moite ; il y avait une odeur de moisissure, de sel et de culottes un peu vieilles. Ce n'était peut-être qu'une animalerie, mais pour moi il s'agissait du plus grand aquarium de tout l'Occident.

Quand vous êtes une ado rondelette, au menton fuyant et aux sourcils épais à Oxford, il se peut que vous passiez beaucoup de temps au bord de la rivière. La Tamise est à Oxford ce que la levure est à la cocaïne : l'un n'existerait pas sans l'autre. Oxford est une ville fluviale, son propre nom vient du fait qu'autrefois, il s'agissait du seul endroit sur des kilomètres où la Tamise s'élargissait suffisamment pour que des troupeaux de bœufs puissent passer le fleuve à gué. 

Il reste toujours un peu de bétail à Port Meadow, sans parler des chevaux. Les épaisses rides brunes de ce fleuve sinueux zigzaguent toujours entre les barques, autour des universités et sous les ponts, fournissant une toile de fond idéale pour les ados qui tentent des préliminaires sans trop savoir ce qu'ils font. Ce n'est peut-être pas une surprise si j'ai passé autant de temps à nager avec les canards en écoutant les craquements de la glace, dans des rivières boueuses et des étangs opaques. Quand on était adolescents, on passait beaucoup de temps à faire les idiots dans les barques. Aussi, on écoutait les Red Hot Chili Peppers en soirée et on reluquait les garçons plus âgés du skate park.

J'ai réussi à retrouver cette ouverture dans le grillage où, lors d'une nuit d'été particulièrement chaude (une de ces nuits qui arrive parfois lorsque vous êtes ados, ces nuits qui riment avec espoir et se terminent en une misérable beuverie), nous nous sommes engouffrés sur le terrain de sport de Queen's College. Avec Tom, John, Simon et Jos (j'étais la seule fille du groupe), on s'est couché dans l'herbe, avant de se poursuivre sous la pleine lune. Je me rappelle avoir pensé, à l'époque, qu'on avait trouvé notre propre Narnia, qu'on était parti de notre petite vie faite de boue et de gravier pour trouver ce magnifique jardin de tranquillité, de luxure et de dos trempés. Aujourd'hui, quand je regarde le sol, le visage fouetté par le vent d'hiver glacial, je me demande si tout cela a bien eu lieu. Même si je sais que oui.

Ça me paraissait absurde de faire venir un photographe avec moi jusqu'à Oxford et de ne pas aller me baigner. On était en février, et même si l'ouragan Doris était passé, le vent mugissait encore ; ce qui ne m'a en rien dissuadée de m'approcher de l'eau. Pour moi, Port Meadow sera toujours un doux lieu de loisir, où nous passions des après-midi, des soirées – voire des nuits – à manger des Doritos, à boire de la bière Oranjeboom, pour certains à tester des drogues, à marcher le long de l'eau et à traverser les fanges en pataugeant. Un jour, en hiver, on s'est complètement perdu avec ma famille dans le brouillard et on a failli se faire piétiner par un troupeau de chevaux au regard fou et aux naseaux dilatés, galopant à travers l'épaisse brume blanche. Un autre jour, en été cet fois, des bœufs agités nous ont surpris en plein pique-nique et ont tellement fait peur à mon ami James qu'il a grimpé en haut d'un arbre. Il a mis une heure avant d'en redescendre. 

Les célébrités qui nous ont rendu visite 
Lorsqu'il étudiait à l'Université d'Oxford, en 1963, Bob Hawke, ancien Premier Ministre australien, est venu à la Turf Tavern et est entré dans le Livre Guinness des records pour avoir bu 1,4 litre de bière en 11 secondes.
Beaucoup de gens célèbres sont passés par notre pub ; en voici quelques-uns : Elizabeth Taylor, Margaret Thatcher, Stephen Hawking, Oscar Wilde, Thomas Hardy, David Cameron, Emma Watson, Ernest Hemmingway, Ben Kingsley, Jack Gleeson…
Bill Clinton : c'est ici, à la Turf Tavern, que Bill Clinton aurait, pendant ses études à l'Université d'Oxford, consommé des substances illicites « sans avaler la fumée ».

Alors que je retourne dans le centre-ville, en passant par le quartier qu'on appelle « Jericho », je pense à nouveau à l'ancienneté d'Oxford. Peut-être pas aussi vieux que « Jericho », mais il y a un bar ici, The Turf Tavern, qui sert de la bière depuis plus de 600 ans. C'était une taverne et une malterie en 1381 ; les Maoris ne sont arrivés en Nouvelle-Zélande (le pays de mon père, ce qui me donne la double nationalité) qu'aux alentours de 1300, ce qui signifie que, pendant que des hommes s'échouaient avec leurs canoës sur les plages de l'Hokianga, vous pouviez vous payer une pinte et une tourte dans un bar d'une ruelle d'Oxford. Petite anecdote : la Turf est apparemment le bar où, selon la légende, Bill Clinton aurait fumé de la marijuana sans en avaler la fumée.

Au coin de la Turf Tavern, en face du Sheldonian Theatre, on trouve 13 sculptures en pierre représentant des bustes de Romains, chacun trônant sur sa colonne. Pas besoin d'une observation assidue pour se rendre compte à quel point ces types (surtout celui avec le rictus forcé) ressemblent à mon propre père. Peut-être que c'est pour ça qu'il est resté ici aussi longtemps : il faut une bonne raison pour échanger les forêts vierges et les plages de sable blanc de la Nouvelle-Zélande contre les rues à sens unique et les parties de frisbees à l'est d'Oxford. Enfin, il a peut-être fait ça par amour.

Il est difficile d'expliquer à quel point Oxford peut paraître envahie pour ses habitants. Selon les derniers recensements, les étudiants constituent 24 % de la population adulte et sept millions de touristes visitent Oxford chaque année. Quand j'écoute les discours anti-immigration de la droite, je me demande souvent s'ils ne confondent tout simplement pas les immigrants avec les touristes. Les immigrants sont des membres importants de la société, ils paient des impôts, ils viennent de pays souvent ravagés par le colonialisme britannique, ils assurent le bon fonctionnement de nos services publics et de nos petites entreprises. Les touristes, en revanche, sont bruyants, détestables et stupides. Ils se déplacent lentement et en traînant les pieds, leurs sacs assortis sur le dos, ils regardent fixement des détails insignifiants à environ 200 mètres au-dessus du niveau des yeux ; occasionnellement, ils s'arrosent de fil serpentin et écoutent du Bob Marley sur leur portable.

Quand j'étais petite, je détestais les touristes ; mon grand jeu consistait à donner l'adresse du seul sex-shop d'Oxford à tous les gens qui me demandaient leur chemin. Je ne suis moi-même jamais allée au Private Shop (j'ai toujours eu un intérêt restreint pour la pornographie), mais je passais des heures à rire en m'imaginant une famille autrichienne déambuler dans les rues, pour finalement arriver devant les fenêtres condamnées et la façade annonçant « réservé aux adultes » de ce panthéon du gode et des magazines pornos.

J'ai grandi (enfin, je suis passée de l'enfance à l'adolescence) à Cowley Road. Parler d'Oxford sans mentionner Cowley Road serait le paroxysme du ridicule et ferait de moi une bien piètre autobiographe. Chaque vendredi soir, à partir de mes 14 ans, j'allais au bar The Star avec tous mes amis et un billet froissé de 10 livres, un style vestimentaire peu judicieux impliquant une jupe portée par-dessus un pantalon et un maquillage à la truelle. C'était notre temple d'amour, de luxure, d'ivresse, de guerre (quelqu'un avait un jour taggé « Nique Nell et ses potes » sur la porte des toilettes), d'hédonisme, d'amitié et d'intrigue. On y passait des heures à jouer au billard, à se raconter des blagues, à avoir des soi-disant « débats » (qui, en réalité, étaient plutôt des concours de bite), à fumer des Marlboro roulées sur la terrasse, à lorgner des mecs aux cheveux longs, à se pâmer d'admiration devant des gars au nez truffé coke avec qui on jouait quand on était gamins, à parler de l'école, à parler de nous, à parler de tout ce dont tout le monde parlait. Je n'ai jamais connu d'autres bars comme The Star, et j'étais à moitié dévastée et à moitié soulagée quand j'ai appris qu'il allait fermer une heure après notre arrivée. Et en foulant à nouveau sur son parquet, j'ai eu l'impression d'être à moitié sauvée et à moitié rejetée.

Après un bref arrêt pour acheter des Sesame Snap (sortes de biscuits au sésame) chez le primeur, au coin de la rue où mon père habitait lorsque mes parents se sont séparés, et après un détour par les allées de l'épicerie louche où l'on achetait de la bière avant même d'être en âge de se raser, j'étais presque de retour là où j'avais débuté mon périple. Je regardais la petite maison en brique de deux étages sur ma gauche ; un nom était gravé au-dessus de la porte : Seaview Cottage (« le cottage avec vue sur la mer »).

Oxford a beaucoup de qualificatifs : la ville la plus chère du Royaume-Uni ; le lieu de naissance du Seigneur des Anneaux ; la ville dont 10 des 83 quartiers avoisinants font partie des plus défavorisés d'Angleterre ; le foyer des plus vieilles universités du monde anglophone ; la ville où un enfant sur quatre vit sous le seuil de pauvreté tandis que les plus riches vont déguster des « repas campagnards » à quelques kilomètres d'ici, à Chipping Norton ; le lieu de naissance de la Mini ; la ville réputée dans tout le monde pour sa beauté, malgré des centres commerciaux qui font partie des plus laids de la planète. Mais ce n'est certainement pas une ville de bord de mer. Pourtant, alors que je me tenais sur le trottoir en face de cette maison où j'ai appris à lire, à parler aux garçons, à cuisiner et à ne jamais me disputer, j'ai pu apercevoir en levant les yeux au ciel une mouette flottant dans le vent, quelques mètres au dessus des cheminées et des gouttières. Nous voici donc dans une ville célèbre pour la beauté et la richesse de ses universités, mais où 22 % des adultes ont un faible niveau d'éducation ; dans une ville qui apparaît sur des centaines de kilomètres de cartes postales alors qu'elle-même ne fait que huit kilomètres de large ; dans une ville située autant que possible à l'intérieur des terres et où des mouettes volent au-dessus d'une rivière brune et sinueuse. Oxford est une ville de contradictions, à défaut d'autre chose.

Et quand je pense à qui je suis aujourd'hui, et à l'endroit où j'ai grandi, ça prend plus ou moins tout son sens. Vous ne choisissez pas vos parents, ni votre lieu de naissance. Mais vous vous mentez si vous pensez que ça n'a aucune influence sur votre vie future.