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[NSFW] On a demandé à Ren Hang des conseils pour photographier ses potes à poil

Un entretien pieds-poings-bites avec ce que la photographie chinoise fait de mieux.

par Théophile Pillault
31 Janvier 2017, 8:00am

Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de Ren Hang et des éditions Taschen.

Cet article contient des photographies pouvant choquer. Il a été publié le 31 janvier dernier. Nos pensées vont à ses proches.

Né en 1987 dans le nord-est de la Chine, Ren Hang est désormais célèbre pour l'intensité de ses portraits de nu : « Je ne travaille qu'avec un petit Minolta argentique, très simple d'utilisation. Je veux pouvoir faire des images librement, en un seul clic. » Le garçon se défend de ne shooter qu'à l'instinct, sans la moindre préméditation, pourtant, ses choix plastiques font mouche à chaque image. Matières minérale brutes, arbres en fleurs, écumes polluées, grandes feuilles de lotus, forêts de béton ou skylines en construction… Ren Hang invoque les corps de ses amis et modèles dans des compositions inédites. Un sens aigu de la mise scène, qui célèbre une mythologie étrange, celle de la chine nouvelle. Une Chine incomprise en Occident, un Pékin d'aujourd'hui et de demain où le jeune photographe vit et travaille.

Sujet à de profondes séquences d'angoisse — voir des poussées suicidaires —, Ren Hang documente son mal-être depuis maintenant près d'une décennie. Il tient un journal intime sur sa « dépression légère » comme il l'appelle. Vous trouverez ses écrits — uniquement en chinois — ici-même. En voici quelques extraits, tirées de la saison 2016 : « S'endormir le soir, fermer les yeux pour ne voir que les différentes façons de tuer sa propre image. Tous les objets contondants sont loin de moi. Comme cette grosse paire de ciseaux, qui me fait si peur. Je l'ai verrouillée dans un tiroir, puis j'ai jetée la clef par la fenêtre. » Ou encore : « Je me réveille chaque matin en me demandant pourquoi je suis encore en vie. » En 2015, Ren confiait carrément à ses lecteurs : « Chaque fois que j'attend le métro, je ressens le désir de sauter sur les rails. »

Il faut lire les petits textes très crus du photographe chinois : ils apportent toute une palette d'émotions supplémentaires à ses images. Et contextualisent son oeuvre. À la façon d'un cartel d'exposition, de petites notes de compréhension, décomplexées et instinctives : « Je vois ce que tu veux dire et pourtant, je tiens vraiment à marquer une séparation nette entre mes textes et ma pratique artistique. J'écris pas mal de poésie également. Mais ces gestes introspectifs n'ont rien à voir avec mes images. J'écris car j'en ressens le besoin, la nécessité. J'écris parce que je le peux, rien d'autre. Ce n'est pas une pratique quotidienne chez moi. D'ailleurs je n'ai pas vraiment de journée de travail type. Mais une chose est sûre, chaque jour qui s'écoule me fait l'effet d'une fin d'une monde qui n'a de cesse de se répéter. »

Porté aux nues de la subversion grâce à ses œuvres jugées dangereuses pour la société et l'État communiste — comme Ai Wei Wei en son temps — Ren Hang incarne cependant une menace très différente que celle de la dissidence frontale face au gouvernement chinois, que l'Occident — et Taschen, son éditeur —, souhaiteraient lui faire endosser. Ren Hang n'incarne pas la rébellion. Ren Hang incarne l'échec de la croissance chinoise. Ren Hang incarne la figure de l'enfant triste. Comme des millions d'enfants unique chinois. De destinées de vie pulvérisées par la pression familiale et le déterminisme d'une société qui certes change, mais reproduit et amplifie les inégalités sociales comme jamais.

Si la Chine a tutoyé les sommets de la croissance ces deux dernières décennies, elle comptabilise aujourd'hui un quart des suicides dans le monde. Quatre tentatives par minute. Refuser l'individualisme et la méritocratie hardcore qui règne là-bas pour, à l'inverse, laisser vibrer sa sensibilité face à l'angoisse d'une jeunesse pourrie-gâtée mais condamnée à l'excellence universitaire ou professionnelle… Voilà ce que fait Ren. Et ça peut-être mentalement très risqué : personne ne tourne le dos aux bienfaits du développement chinois.

Pourtant, le photographe n'est pas en conflit avec la censure ou le Parti. En fait, il mène une action beaucoup dangereuse, qui consiste à s'exposer pleine balle à la disruption d'une génération toute entière. Et tenter ainsi saisir des parts de romantisme, ses embardées pulsionnelles, sexuelles, jusqu'à son pendant morbide.

« Mon art n'a rien à voir avec la politique culturelle chinoise. Et si parfois le gouvernement chinois s'immisce dans mes images, sachez que je ne cherche jamais ça. J'aime à croire que ma pratique artistique est au-delà de mesures politiques. C'est comme réduire certaines de mes images à des photographies de sexe. La dimensions sexuelle est présente c'est vrai, mais ce n'est pas elle seule qui peut délimiter et définir mon art. J'essaye de faire voir toute les parties du corps de façon nouvelle, pas uniquement les sexes. »

Chez Ren Hang, la mise à nu est collective. Les iguanes ne vous font pas peur ? Vous aussi, vous souhaitez poser la tête d'une autre entre vos jambes ? Ou fendu d'une plume de paon dans l'urètre ? C'est très simple : rendez-vous sur le site du photographe et vous pourrez lui faire suivre votre nom, des photos ainsi que vos coordonnées téléphoniques. « Je reçois énormément de demandes et je n'ai pas le temps de répondre à chacun. Et puis, je ne travaille qu'avec une poignée de modèles… Mais je photographie à l'instinct, à l'envie, aussi il m'arrive d'avoir de vrais coups de foudres sur des images que l'on me fait suivre ! Ce qui compte le plus dans ma démarche, c'est la relation de confiance que je peux tisser avec mes modèles. C'est une des raisons pour laquelle je photographie beaucoup mes amis. L'affection qui nous lie amène la confiance de façon naturelle lors des shootings… La confiance est la condition de l'intensité. »

Ren Hang est un peu sur Facebook, où il vend des recueil de poésie, re-post des photographies censurées et règle ses comptes avec des galeristes véreux parisiens. Vous le verrez plus sur TumblrFlickr ou Instagram, et, le reste du temps, à Pékin.

Ren Hang a publié 8 monographies à compte-d'auteur. Son ouvrage Ren Hang, publié par Taschen, constitue sa première anthologie internationale.

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