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Un compte-rendu du retour de Jamiroquai sur scène par quelqu'un qui ne connaît strictement rien à Jamiroquai

2 heures et 15 minutes pour enfin comprendre ce qu'il se passe sous les chapeaux infernaux de Jay Kay et savoir où il en est en 2017.

par Emma Garland
03 Avril 2017, 2:03pm


Nous sommes la veille du Brexit Day, je suis à Paris pour le grand retour de Jamiroquai sur scène après sept années de silence – et je n'ai aucune idée de ce que je fous là. Quelques heures auparavant, tout ce que je connaissais de Jamiroquai se résumait au clip de « Deeper Underground », dont la rotation lourde sur MTV2 a fait de mon adolescence un enfer, et à cette scène de Napoleon Dynamite dans laquelle Napoleon danse sur « Canned Heat » au beau milieu d'un auditorium, devant ses camarades aussi déconcertés qu'impressionnés.  

Le truc avec Jamiroquai, c'est que vous ne pouvez pas le réduire à un seul élément - ça n'aurait plus aucun sens. Si l'on se limitait à ce nom infernal (contraction de « jam session » et d' « iroquois »), au fait qu'ils ont eu un joueur de didgeridoo pendant HUIT ans ou qu'ils ont tourné ce clip, on règlerait leur cas en une seconde. Mais c'est beaucoup plus complexe que ça. Déjà, il y a Jay Kay. Qui est Jay Kay ? La force centrifuge du groupe et le premier ingrédient de cette recette complexe, celui qui les a fait passer de « groupe de zicos » à l'avant-garde de la pop mainstream. Sa voix, ses moves, ses chapeaux, ses gros chapeaux, ses chapeaux infernaux – voilà tout ce à quoi on pense quand on parle de Jamiroquai. La plupart du temps, on ne les considère pas comme ce qu'ils sont réellement, soit un big band funky d'acid jazz issu d'une scène londonienne où l'on croisait aussi bien James Taylor Quartet que les Brand New Heavies. Pouvez-vous imaginer le James Taylor Quartet ou les Brand New Heavies booker l'immense salle du O2 deux soirs d'affilée et rendre Internet fou en 2017 ? Non, vous ne pouvez pas.

Et c'est pourtant le tour de force qu'a réussi ce petit gars de Stetford au look se résumant à un couvre-chef débile, un pantalon patte d'eph et une vestes de jogging, en devenant une sensation transcendant toutes les données démographiques en place grâce à une poignée de titres cryptiques sur l'Univers. Résultat ? Chance The Rapper l'adore, The Black Madonna l'adore, The Internet l'adore, Katy Perry a dit qu'elle était ultra « prête » pour son retour, Tyler, The Creator affirme que « Jay Kay a influencé la musique comme personne », Pharrell – jamais loin quand on parle de basse slappée ou de chapeau merdique – a dit qu'il envisageait tout à fait de collaborer avec lui, Missy Elliott a samplé « Morning Glory » sur « Bite Our Style (Interlude) » et la carrière solo entière de Justin Timberlake est un hommage direct à Jamiroquai. Mais pourquoi, au juste ? Qu'est ce ce mec - qui n'est jamais qu'une sorte de version civilisée des frères Gallagher - a fait pour générer autant de passion ? En bref : QUI EST-IL ?

Après avoir assisté – en tant que jamiroquette non-convertie et entièrement vierge – à une performance de Jamiroquai qui a duré pas moins de 2 heures et 15 minutes, ma théorie est la suivante : Jamiroquai touche littéralement TOUT LE MONDE. Votre daron, qui ne résiste jamais aux prouesses techniques de Steely Dan. Votre maman obsédée par Georges Michael. Votre pote dont la période préférée de Prince est l'album éponyme. Les fans des Red Hot Chili Peppers. Stevie Wonder. Les consommateurs de pop ultra-mainstream, comme ceux des faces D de Radiohead, les inconditionnels de UK garage comme les férus de bossa nova et tout ce qui peut exister entre les deux - tout le monde est down avec Jamiroquai. La salle Pleyel, où se tenait le concert était remplie d'une foule bigarrée (2500 personnes en tout) dont je suis incapable de vous donner la moyenne d'âge. Ce que je peux vous dire en revanche, c'est que l'assemblée tout entière était en pleine effervescence. J'ai vu des adolescentes se trémousser au milieu des places assises, des quadras balancer des posts Instagram à gogo, des gens en costume, d'autres en casquettes Supreme... Rarement vu un mélange aussi bluffant dans un lieu culturel.

Et il est évident que le groupe est une attraction en lui-même. Jamiroquai sont irréprochables. De la minute où ils ont déboulé sur scène ouvrant sur « Shake it On » en passant par « Little L », jusqu'au rappel de « Canned Heat » enchaîné avec « Love Foolosophy » (comment ont-ils osé), le concert entier s'est déroulé avec la précision et l'efficacité d'une mission spatiale. Jay Kay, the man, est bien plus détendu qu'avant, on n'a plus affaire au type qui tourne en cercles sur scène, tel un gosse hyperactif.

En 2017, Jay est relax, charmant, drôle. Il ne parle pas beaucoup mais tout ce qu'il fait ressemble à un « merci », ponctué par un rire en staccato, quelque part entre Will Smith et Michelle Visage. À un moment de la soirée, son chapeau à diodes s'est retrouvé à court de batterie, il a alors évoqué l'ironie de vivre dans un monde hyper-technologique et le fait qu'il ne pouvait même pas passer un concert entier avec un chapeau allumé sans avoir besoin de le recharger. Ça ne l'a pas empêché pour autant de se pavaner aux quatre coins de la scène, en prenant de toute évidence son pied, surtout quand il était posé sur les retours, se penchant vers la foule qui, avec tout le respect du monde, tendait ses bras vers lui comme si elle saluait le soleil, sans jamais tenter de l'attraper ou de le toucher, Salle Pleyel oblige. Jay Kay a pointé son doigt de nombreuses fois durant la performance, a shufflé, signant chacun de ses pas avec la grâce et le cool qu'on lui connaît – qui appartiennent à lui seul, ne tentez jamais de lui ressembler. « Je ne suis pas encore mort ! » s'est-il exclamé, avant d'expulser un puissant « Ha ha haaa ! » À la fin du set, il a parcouru la scène d'un bout à l'autre, serrant la main de tous les gens du premier rang. 

J'étais tellement captivée que, malgré le fait que je ne connaissais que 5 chansons du groupe et que je n'ai pas avalé une seule gorgée de bière deux heures durant, je n'ai sorti mon téléphone qu'une seule fois, pour googler son âge (47 ans !). Et je suis bien forcée d'admettre aujourd'hui que c'est un des mecs les plus smooth sur scène que j'ai pu voir sur scène. Et on ne parle pas ici d'un smooth extra-terrestre – comme ceux de Michael Jackson ou de Freddie Mercury, qui généraient l'incompréhension totale chez nous, misérables humains - mais d'un smooth totalement décontracté. Jay Kay, c'est est une icône déguisée en homme de tous les jours, Prince dans un hoodie zippé. Il réunit deux mondes en un seul. Il est à la fois totalement là et complètement ailleurs.

Jay Kay nous donne toujours l'impression, aussi brève soit-elle, qu'il est l'un des nôtres, et que n'importe qui pourrait lui ressembler – même si au fond, nous savons que c'est faux, et surtout totalement impossible. Jay Kay est une force de la nature. Sa voix est impeccable, aussi bien du point de vue strictement technique que dans sa façon très personnelle de l'utiliser (sur des titres plus soft comme « Corner of the Earth », on dirait un ange qui te souffle dans l'oreille). Dans ses vidéos, il a tour à tour transformé une salle de cinéma inondée en véritable salle de ballet, porté un costume à mi-chemin entre The Mask et le Joker et même provoqué une baston de regard avec un faucon, sans jamais être ridicule une seule seconde. Personne ne devrait être capable de s'en sortir après avoir commis ce genre de trucs. Mais encore une fois, seul Jay Kay passe entre les gouttes avec ses tirades sur les meufs cosmiques et les cowboys de l'espace.

D'un côté, Jamiroquai est une insulte à tout ce que la musique britannique représente - un char d'assaut sexy, écrasant sans le moindre remords le modèle de la pop star masculine anglaise à la moue blasée à grands coups de clips sauvages et de pantalons chelous. D'un autre côté, vous pouvez tout à fait imaginer un titre comme « Little L » diffusé dans un restau « bistronomique et locavore ». Que vous considériez la musique de Jamiroquai comme un subtil mélange de prouesses techniques et de songwriting de génie ou comme « une funkerie insipide conçue exclusivement pour les bars à vins de province », ce qui est clair est que Jamiroquai est de retour après près de dix ans d'absence et que je suis aussi saucée que tout le monde depuis qu'ils ont diffusé le clip d'« Automaton » sur Facebook en janvier dernier. Je me suis rendue à Paris en quête de réponses mais je ne les ai pas trouvées. L'expérience du live les a complètement balayées. Les questions ont désormais laissé place à une certitude. J'ai compris. À 100 %.

Vous pouvez écouter le nouvel album de Jamiroquai, Automaton, juste en dessous.


Toutes les photos sont de David Wolff-Patrick.

Emma est 
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