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Noisey

Grandeur et décadence de la Mafia K’1 Fry

Voilà dix ans que le collectif le plus prolifique du rap français s'est séparé. Qu'en reste t-il aujourd'hui ?

par Maxime Delcourt
27 Janvier 2017, 11:46am


On peut se dire qu'il ne pouvait en être autrement, qu'un collectif d'une vingtaine de personnalités, souvent très fortes, ne pouvait que finir par se dire au revoir. On peut regretter que la Mafia K'1 Fry ait fini par tourner définitivement le dos à l'industrie musicale, mais on peut aussi penser que c'est sans doute mieux comme ça, qu'il fallait que les membres du collectif prennent des directions opposées pour que l'entité entre pleinement dans la légende. Et cette séparation, sans être totalement officielle, on peut en toute logique l'acter au 29 janvier 2007, jour de sortie de leur dernier album, Jusqu'à la mort.

On a bien sûr le droit de ne pas aimer ce disque. On peut admettre qu'il n'est pas parfait, que ses beats ne sont pas les meilleurs jamais entendus et que les textes, tout comme les flows, manquent parfois de consistance – après tout, Rohff est absent de la version initiale, et il faut bien admettre qu'il a clairement permis au collectif d'élever le niveau sur son premier vrai album, La cerise sur le ghetto. Tout ça, honnêtement, on peut le comprendre. Mais on ne peut contester ni son impact (certifié disque d'or et classé pendant 28 semaines au top des charts français), ni son influence (sur Menace Records, sur le rap de rue,…), ni le fait qu'il annonce la fin d'une aventure entamée au début des années 1990 avec la rage au ventre, le sens du collectif et la volonté de s'affranchir d'une certaine forme de rap français.

Alors, bien sûr, le titre de l'album - Jusqu'à la mort -, de même que le morceau d'ouverture (« On n'a pas fini ») ou « K'1 Fry Club », pourraient laisser penser que le crew a encore un avenir, que ses membres sont prêts à collaborer ensemble jusqu'au bout. Jusqu'à la mort, donc. Certaines pistes trahissent pourtant ce qu'est réellement devenue la Mafia K'1 Fry à la fin des années 2000 : une douleur, une souffrance. Des thèmes qui nourrissent un certain nombre des couplets de ce disque. « Au bon vieux temps », en premier lieu : «  Au bon vieux temps, y'avait pas d'histoires de thunes/On était solidaires, et c'était notre fortune/Y'avait pas qu'des moments heureux qu'on partageait/S'il fallait foutre le feu j'te l'jure, on y allait/J'te parle d'un temps où on squattait le bitume/Et bizarrement, j'en ai de l'amertume. »

On rate en effet beaucoup de ces mecs du Val-de-Marne si on ne perçoit pas derrière leur air de voyous en trois-quart cuir un sens de la mélancolie fulgurant, fataliste, hérité de la rue et perceptible au moins depuis « Rêves perdus » sur le mini-album Légendaire, publié en 1998. Sur Jusqu'à la mort, il y a aussi des morceaux de cette trempe, qui collent avec l'idée que l'on peut se faire de la musique de la Mafia K'1 Fry, Celle qui transpire l'authenticité, celle qui joue sur une imagerie sinistre et crapuleuse, celle qui mélange à la fois histoires de rue et introspections. Parfois jusqu'à l'excès. Souvent jusqu'au génie. On dira bien ce qu'on voudra, mais « Thug Life » en est un parfait exemple – et c'est encore plus clair, limpide aujourd'hui, dix ans après sa sortie, loin des rumeurs et de l'hystérie médiatique. « La Mafia K'1 Fry, c'était un projet/Un état d'esprit, un mode de vie et de survie/Avec les plus visionnaires, on voyait loin/Le rêve était africain, les moyens américains/Le premier mot d'ordre pour nous était solidarité/Cela s'est avéré nécessaire pour survivre en cité/En quête de respect, c'est tous contre un, nous c'était/ « Si, si tu en tues un, il en reste plein !»/ Du moins, c'est ce qu'on croyait, avant que la rue nous broie/Y'a qu'au pied du mur que tu vois, si t'es aussi fort que tu crois/Mafia K'1 Fry (Thug Life), Orly, Choisy, Vitry (Thug Life)/On rêvait que chaque jeune en té-ci/Puisse lever la tête et dire « Je suis Mafia K'1 Fry » . »

Mais des morceaux de ce calibre, la Mafia K'1 Fry s'est payée le luxe inouï d'en sortir plusieurs, de « Show Bizness » d'Ideal J, posse cut d'anthologie réunissant en 1996 Rim-K, Manu Key et Rohff le temps d'un morceau « plus hardcore qu'un film de Marc Dorcel », jusqu'à « Rusé », le dernier titre de La cerise sur le ghetto, produit par Zoxea. Mais le plus brut, le plus fou, le plus sauvage et le plus massivement célébré reste assurément Pour Ceux. Pour son clip, signé Kourtrajmé, mais aussi pour son esthétique sonore, cohérente et ultra efficace malgré le nombre de rappeurs présents derrière le mic. Le refrain de Rohff, les cris de Demon One, le sample du groupe Fire : tout dans Pour Ceux est malade, violent, sans concessions et, disons-le franchement, assez oppressant. On pourrait pourtant passer des jours à l'écouter en boucle.

K'1 Fry invasion

Et ça, ça vaut également pour un paquet des morceaux de la Mafia K'1 Fry, initiée en 1995 (lorsque Douma, au détour d'un freestyle dans le quartier, balance l'éternel « Tu peux pas test' la Mafia K'1 Fry »), mais mis en branle depuis le début des années 1990. En 1992, plus exactement, lorsque Manu Key et Mista Flo, déjà à l'origine de Different Teep, décident de former un nouveau groupe, le Posse Ideal, après avoir rencontré Kery James. « On y était un mercredi en train de répéter et d'écrire nos textes, détaillait Manu Key à l' Abcdr du son en 2012. La salle était fermée quand j'entends frapper. Là, je vois un petit black d'1 mètre 25 avec un calepin dans les mains [Rires]. "Bonjour, j'écris des textes de rap.". On est tous un peu surpris et on lui demande de nous montrer un texte. "Nan, mettez un son et je vais le rapper". On a mis un instru et il a commencé à débiter ses textes. On lui a dit de venir tous les mercredis et il a répondu présent. Ensuite, on a vu un deuxième jeune, un troisième et on s'est dit que ça serait bien de les mettre ensemble et de former un groupe de petits. À partir de là, ils se sont appelés Ideal et on était tout le temps ensemble. »

Dès lors, tout va se mettre en place, petit à petit. Venu de Jacques Quartier ou de l'axe Orly-Choisy-Vitry, ce groupe de jeunes, qui se la « joue artiste parce que la vie c'est compliqué », se réunit régulièrement au sein de la Demi-Lune ou de la MJC d'Orly dans le 94 : Mokobé, Selim du 9.4 et Teddy Corona breakent, AP graff, Mista Flo est beatboxeur, Mehdi s'essaye à la production, tandis que d'autres gagnent leur vie plus ou moins légalement. Manu Key, lui, joue le rôle du grand frère, celui qui amène les plus jeunes au cinéma, celui qui tente de les sortir du business, celui qui fonde l'Alariana dans le but de sortir leurs projets ( Original MC's et Le combat continue d'Ideal J, notamment, mais aussi Ni barreaux ni barrières ni frontières, le premier EP de 113), celui qui supervise la réalisation des différents albums ( Les Princes de la ville de 113, La vie avant la mort de Rohff,…)… Cette entraide, on la retrouve à tous les niveaux : dans la rue, où les mecs se baladent toujours en bande ; en concerts, où ils n'hésitent à piquer la recette à la billetterie histoire d'aller kiffer tous ensemble leur fin de soirée. Mais aussi en studio, où chacun prête main forte à l'autre : Rohff pose ses premiers couplets pour Ideal J, danse pour le groupe sur scène et présente Rim'k et AP du 113 à Kery James ; Dry se fait un nom en assurant le refrain de « J'ai rien promis », sur le premier album de Manu Key ; tandis que Karlito assiste de longs mois aux répétitions d'Ideal J, avant de se faire produire, en 2001, son premier album par DJ Mehdi.

Deux décennies avant que les grandes sociétés ne se bousculent pour signer des partenariats avec les artistes les plus en vogue sur Spotify, il est donc plutôt réjouissant de savoir que les membres de la Mafia K'1 Fry se sont construits autour d'une passion commune, comme si le collectif était une nécessité chez eux, une forme de pathologie que les œuvres solos sont venues alimenter : les albums de Rohff, du 113, d'Intouchable, de Karlito ou de Manu Key contiennent tous plusieurs featurings avec d'autres membres du crew, à croire qu'ils leur été impossible de réussir un morceau sans y introduire au minimum une pincée de leur ADN collectif.

K'1 Fry style

Cet ADN, parlons-en. Car il a toujours été hors de question de voir en la Mafia K'1 Fry un simple crew fasciné par la voyoucratie. Malgré les références à Scarface, aux Affranchis et aux Incorruptibles qu'ils ne manquent pas de mettre en avant, l'équipe du 94 partage surtout ce goût pour les textes qui privilégient les mots simples et les textes ramassés aux grandes envolées lyriques. Tout est chez eux est spontané, racailleux, insouciant, comme cette fois où, après un concert à Cannes, ils tirent tout ce qu'ils peuvent trouver dans leur chambre d'hôtel pensant que tout est gratuit… Cette filouterie, on la retrouve bien sûr dans les textes, qui, plutôt que de pomper ce qu'il se fait en Amérique, formule quelque chose de très français : un mélange des cultures (du Maghreb, des Antilles, de l'Afrique noire, de l'Hexagone), une imagerie banlieusarde, une mentalité « cassos » et une roublardise poussée à l'extrême qui fascine comme nulle autre.

Et c'est là véritablement le coup de la Mafia K'1 Fry : non pas réellement moderniser le rap - d'autres, dont Expression Direkt, Triptik ou les X-Men, s'y sont employés avec plus de velléités avant-gardistes, mais sans doute moins de visibilité -, mais plutôt en proposer une vision unique, aussi fascinante que les propos réalistes et violents que les différents MC's débitent à longueur de rimes – des rimes qui, loin de la tendance moralisatrice ou de la technique façon Time Bomb, paraîtraient nettement plus vaines dans d'autres mâchoires. Après tout, comme ils le disaient si bien : « viens pas tester ! ». La Mafia K'1 Fry, en tant qu'entité, c'est quand même 21 semaines dans le top des ventes avec La Cerise sur le ghetto, 250 000 exemplaires écoulés de La vie avant de la mort de Rohff, presque 500 000 de Les Princes de la ville de 113 ou encore un disque d'or avec Si c'était à refaire de Kery James. Il y a eu aussi, forcément, quelques projets plus bancals, qui ternissent le tableau, comme le second album de Manu Key, mais force est de constater que, bien souvent, on retrouve dans leurs différents projets ce pugilat verbal, cette impatience toute naturelle d'exposer un monde brutal, cette volonté de cracher sa haine sans se soucier des conséquences - exception faite du clip de « Guerre », conclut par ce texte : «  Discrimination sociale, raciale, certes c'est la guerre. Mais brûler les personnes innocentes et leurs biens n'est pas un acte de résistance. Toute guerre ne se gagne pas par la violence. ».

Voyous en costard

Dix ans après ce morceau, on l'a dit, cette colère, ou du moins cette cohésion, s'est naturellement essoufflée. Par la force des choses, d'abord : les décès de Mamad, M.S., DJ Mehdi et Las Montana ont forcément laissé des traces - l'ombre de ce dernier plane encore sur l'un des morceaux du dernier album de Kery James, « La rue ça fait mal » : « Ils ont tué mon pote, ils ont brûlé son corps/La souffrance que je porte défie ton hardcore. ». Mais aussi par divergences artistiques. Il y a bien eu quelques rumeurs ces dernières années – les tweets simultanés de Kery James et Rohff le 25 mars dernier -, quelques morceaux où les mecs tentaient de relancer la machine - « Leader », en 2011, sur le troisième album d'OGB -, mais ils semblent bel et bien tous passés à autre chose artistiquement : Karlito, Rohff ou Mokobé enregistrent désormais dans leur coin, Dry fricote avec Maître Gims, Kery James se contente d'inviter OGB et Teddy Corona sur scène et Rim'k m'expliquait ceci l'année dernière : «  Il y a eu deux albums et deux projets intermédiaires avec le collectif. En plus de ces disques, je suis intervenu sur 90 % des albums des membres de la Mafia K'1 Fry, qui ont été de leur côté invités sur mes albums ou sur ceux de 113. Ça fait beaucoup de titres et je n'ai pas envie de refaire les mêmes choses. Pour 113, c'est pareil. AP et Mokobé ne sont plus systématiquement sur mes albums parce que je vois la musique autrement et que je ne veux pas m'enfermer dans le passé. C'est simplement artistique. »

On pourrait dire que Kery James avait déjà anticipé ces divergences à la fin des années 1990 lorsqu'il quitta le groupe, enregistra son premier album sans instruments à cordes et insista pour que ses acolytes soient uniquement présents sous l'appellation « La Famille Africaine » sur le très éloquent « C'qui nous perd ». Le problème, c'est qu'accepter un tel constat reviendrait en quelque sorte à négliger la cohérence artistique des deux véritables albums de la Mafia K'1 Fry. Et ça, on ne peut décemment pas s'y résoudre. D'autant que, comme le scande Karlito sur « Undercover », l'échec du collectif n'a pas été sa mise en retrait ou son impossibilité à concilier toutes les envies, mais « toutes ces conneries difficiles à digérer. »