Paris

Flingues, crack et amour : des photos du Barbès inconnu

Cebos Nalcakan est un enfant du 18e arrondissement – il a immortalisé son quartier comme personne ne l’a jamais fait.

par Cebos Nalcakan
27 Janvier 2017, 6:00am

Je vis à Barbès depuis toujours. J'ai passé les premières années de ma vie rue Myrha, que j'ai aujourd'hui du mal à reconnaître. Ce n'est plus la même ambiance qu'il y a encore quelques années. C'est d'abord ce que j'ai voulu montrer avec ces photos : documenter l'évolution récente du quartier. Sauf que prendre des rues et des bâtiments en images, ce n'est pas trop mon style.

Car le nord de Paris et Barbès ont beaucoup changé depuis le début des années 2000. Bonne ou mauvaise évolution, je me pose la question. Quelques nouveaux bâtiments ont vu le jour. Le square Léon a aujourd'hui un autre aspect : des caméras de surveillance sont sorties de nulle part et plusieurs voitures de sécurité viennent le soir pour fermer les portes du jardin. Le métro Château Rouge est en travaux. Bien sûr, il faut changer les choses, rénover les bâtiments pour éviter des incendies – mais à mon goût, on y perd un peu l'âme du quartier.

À dire vrai, je me sens plus enfant du 18e arrondissement que « Parisien ». Je suis né en 1990 à l'hôpital Lariboisière. J'ai vécu six ans à la Goutte d'Or avant de déménager avec ma famille – toujours dans le 18e – près de la Porte de St Ouen. Mais je n'ai jamais quitté Barbès. J'ai toujours traîné dans les pattes de mes grands frères. Plus que le 18e en lui-même, c'est Barbès qui est différent des autres quartiers de Paris ; on y ressent toujours, malgré les changements, une véritable ambiance de quartier, l'atmosphère d'un village où tout le monde se connaît, se côtoie depuis toujours.

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Toutes les photos sont de Cebos Nalcakan.

Cependant avec le temps, les gens partent, s'installent ailleurs. La prière musulmane du vendredi rue Myrha et rue Polonceau est moins suivie, les bousculades devant Tati ont disparu – tout cela me manque. Parfois, je me demande si seuls les habitants du quartier peuvent me comprendre. Car c'est tout ce monde, ce mélange de cultures, les vendeurs de Marlboro à la sortie du métro, les marchands à la sauvette, le marché de Barbès, le son du métro aérien : tout cela rend le quartier unique, surtout dans une grande capitale occidentale comme Paris.

Pour prendre en photo les habitants du quartier, j'ai eu l'accord de tout le monde. Les seules personnes que j'ai dû convaincre, ce sont les toxicomanes – et ça a seulement pris quelques minutes. Pour ce faire, j'ai demandé de l'aide à quelques anciens. Entre les toxicomanes et les anciens du quartier, il existe une confiance et un respect mutuels. Et à partir du moment où ils savent que tu es issu du quartier et que tu n'es pas journaliste, il n'y a aucun souci. Concernant les flingues, pas de problème non plus ; comme je connais les gars personnellement, j'ai carte blanche, je joue à domicile.

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En revanche, pour toute personne extérieure au quartier, ça prend beaucoup plus de temps – c'est même impossible.

Ce que je voulais montrer à travers mon regard, sombre, c'est la vie du quartier à la fin des années 2010. Je voulais révéler ce qui se passe derrière les murs, ce que l'on ne voit pas : les dealers, les toxicos, la police… Et sans cinéma, ni montage. Que du réel. Pour ce projet, je m'étais d'abord fixé une année entière de photos mais aujourd'hui, je sais que ça va durer plus longtemps. Pour le moment, j'ai beaucoup de portraits de jeunes, de dealers et de toxicos mais au final, je veux que l'on voie tout le quartier : nos parents, le marché sous le métro, les commerçants.

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Il y a bien sûr une part de vérité dans ce que l'on dit à la télé à propos de Barbès et sa réputation de « violence » : le deal est présent dans nos rues. Il y a des pickpockets près de la station de métro et quelques affrontements entre adolescents. Ce qui est certain néanmoins, c'est que si vous rentrez dans la Goutte d'Or, vous n'assisterez à aucune agression, ni contre vous, ni envers le moindre touriste – ou toute autre connerie que l'on peut entendre. Les dealers font leur argent dans leur coin puis c'est tout. C'est un quartier tolérant : les habitants ont des origines très diverses, croient à de nombreuses religions.

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Bizarrement, j'ai remarqué que mon appareil photo dérangeait plus la police que les dealers. Je me suis même fait menacer par des agents, qui m'ont intimé de dégager car selon eux, je n'avais « pas le droit de les photographier ». Les toxicos ont été serviables aussi. En les shootant, j'ai appris à les connaître. J'ai passé des heures à les écouter, à savoir comment et pourquoi ils avaient fini accro au crack.

Puis il y a eu d'autres moments, très forts, où j'ai vu des trucs, assisté à des situations qui m'ont fait mal au cœur. Je ne les ai pas pris en photo. Ces histoires, je préfère les garder pour moi.

Cebos est en train de préparer, en complément de son reportage photo, un documentaire vidéo sur Barbès. Plus de photos sur sa page Facebook.

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