La France d'avant

« Autrefois, il y avait des codes, une hiérarchie. Maintenant, c’est la jungle, le chaos » – avec un gardien de prison de la France d’avant

Arnaud, qui bosse depuis plus de 30 ans avec des détenus, est le témoin privilégié de la situation catastrophique des geôles hexagonales.

par Morgane Fabre-Bouvier
13 Avril 2017, 5:00am

Photo via olavXO

Dans le cadre de notre colonne intitulée « La France d'avant » , on a choisi d'interviewer longuement des anonymes au sujet des évolutions qu'a connues leur profession au cours des 50 dernières années, évolutions qui en disent parfois long sur les chamboulements récents de notre cher pays.


Avril 2017, la population carcérale française atteint un nouveau record : 69 430 détenus. Alors que le taux de densité carcérale s'élève à 118 % sur l'ensemble du territoire, on dépasse les 200 % d'occupation dans sept « établissements ou quartiers ». La situation dans les maisons d'arrêt est critique, celles-ci faisant face à un taux d'occupation moyen de 142 %. En décembre 2016, Adeline Hazan, contrôleure générale des lieux de privation de liberté, dénonçait le traitement « inhumain » réservé aux détenus à la maison d'arrêt de Fresnes – au taux d'occupation de 193 %. Des conditions de détention qui se dégradent, en même temps que les conditions de travail des gardiens de prison – ces derniers n'hésitant plus à protester publiquement, comme à Fleury-Mérogis.

Une étude publiée en 2015 par l'Institut de veille sanitaire (InVS) soulignait que les surveillants pénitentiaires sont particulièrement touchés par le suicide : ils sont 20 % plus nombreux à se donner la mort que l'ensemble des Français. En 1996 déjà, une étude avait révélé que les agents de l'administration pénitentiaire souffraient plus fréquemment de dépressions et de troubles de l'anxiété.

Jean-René Lecerf, président du conseil départemental du Nord, à qui le garde des Sceaux a confié la rédaction du livre blanc sur les prisons paru en avril, note que « la valorisation du métier de surveillant est un enjeu majeur. Alors que l'érosion naturelle des personnels (départs en retraite, détachements, démissions, etc.), jointe au nouveau programme de construction, devraient conduire, selon les projections, à un besoin de recrutement de plus de 29 000 agents dans les dix prochaines années, le premier gage d'une attractivité retrouvée passe par l'amélioration des conditions de travail des personnels. »

C'est donc dans ce climat tendu que je rencontre Arnaud*, gardien de prison dans une petite ville du Sud, où il travaille depuis plusieurs années. Il me parle surpopulation, problèmes psy – une autre thématique majeure – et compagnonnage. À 50 ans, il est sur le terrain depuis une trentaine d'années et a fait tous les postes, pour aujourd'hui finir gradé. Lorsqu'il a rejoint l'administration pénitentiaire à 19 piges à peine, il était loin de se douter de ce qui l'attendait.

VICE : Bonjour Arnaud. Les choses ont-elles beaucoup changé en 30 ans pour vous ?
Arnaud : Ce que je ne voyais pas avant, c'est un personnel qui est en souffrance totale. Il y a des drames humains dans cette profession. Le travail est très, très dur, mais c'est surtout l'administration pénitentiaire qui a été incapable de lui donner du sens, alors que c'est un secteur dans lequel il y a tout à faire. Aujourd'hui, nous sommes des urgentistes. Les gens sont désabusés, plus du tout motivés et très rapidement dans une situation d'échec – ce qui crée de la souffrance.

Les surveillants ont passé un concours. Ils arrivent en se pensant préparés, mais ils se rendent très vite compte que même en voulant bien faire, ils n'y arrivent pas. De là naît la souffrance. C'est le cas pour 99 % des surveillants en France. Aujourd'hui, à 50 ans, quand je vois arriver des gamins, je me dis : « Mais qu'est-ce qu'ils foutent là ? » Il y a un tel fossé entre ce qu'on peut leur apprendre et la réalité.

Moi, j'ai commencé à 19 ans. Ça fait 30 ans que je fais ce métier, mais dans les conditions actuelles je serais incapable de tenir aussi longtemps.

Comment l'expliquez-vous ?
Le mal, on le connaît. Le fonctionnement est totalement obsolète par rapport à la réalité du terrain. En France, on a réagi au problème pénitentiaire pendant des années et des années de façon dogmatique. Quel est le rôle de la prison dans notre pays ? Ce débat-là s'est totalement politisé alors qu'il faut y répondre simplement, pour savoir comment on gère nos prisons. C'est comme pour l'écologie : ce sont des grands sujets de société, qui concernent tout le monde, ils devraient être apolitiques, au lieu de quoi on a l'impression que certains partis se sont emparés de ces thèmes-là, alors que d'autres s'en désintéressent.

Aujourd'hui, la prison reste un sujet tabou. Il y a un manque de places évident. On a presque 70 000 détenus pour 47 000 places, pour commencer. Une fois qu'on a dit ça, on a tout dit… Mais de nos jours, c'est presque une insulte si on affirme qu'il faut construire des prisons. On est resté dans un schéma où on pense qu'il est préférable d'ouvrir une école qu'une prison. Moi je veux bien. Mais il faut se rendre à l'évidence : les détenus sont là, alors on en fait quoi ? Construire des prisons, c'est s'autoriser à recevoir des détenus dans des conditions de dignité, pour eux bien sûr, mais aussi pour le personnel.

On parle trop rarement de nos conditions de travail. Les gens sont à bout. Notre rythme de travail date du XIXe siècle. Quand je suis rentré dans l'administration pénitentiaire dans les années 1980, on parlait déjà de le modifier, mais rien n'a été fait. Être soumis à des horaires alternants vous empêche souvent de mener une vie de famille, de vous alimenter normalement, de dormir normalement, etc.

Exerce-t-on le métier de la même façon aujourd'hui ?
Justement non. Moi, je crois que c'est un métier qui ne peut se pratiquer que dans la confiance. Et la confiance ne peut s'établir que s'il y a une cohésion. Il faut que les gardiens apprennent à se connaître, à vivre ensemble. Regardez l'armée, les pompiers. En étant plus solidaire, on devient plus réactif et plus compétent dans sa mission. C'est ce qui manque à cette administration.

Il y a trente ans, quand on débarquait dans une prison, celui du dessus nous donnait des conseils, des tuyaux. Maintenant, c'est chacun pour soi, alors que ça revient à se tirer une balle dans le pied. Et puis il y a une vraie loi du silence concernant la souffrance au travail. Les petits jeunes ont honte de demander des conseils, de reconnaître qu'ils n'y arrivent pas, ou plus. Ils emmagasinent. Quand je suis entré dans l'administration pénitentiaire, c'était encore un métier qui était vu comme du compagnonnage, et ça, ça change tout.

Le profil des gardiens de prison a-t-il changé ?
J'ai fait mes premiers pas en prison dans une période où le monde viticole s'écroulait. Beaucoup d'ouvriers agricoles se reconvertissaient. C'étaient des mecs solides, qui avaient déjà travaillé. Les choses étaient claires, il y avait un cadre.

En 2017, on a une administration qui doit de plus en plus répondre à des normes, ce qui est une bonne chose évidemment, mais je me retrouve à devoir obéir à des sigles auxquels je ne comprends pas grand-chose. J'ai l'impression d'être dans une usine à gaz dans laquelle je suis un peu largué. On a oublié les deux missions régaliennes de cette administration : surveiller et réinsérer, tout simplement.

Aujourd'hui, je suis dans un décalage permanent, à essayer de stopper une hémorragie en urgence, à traiter un problème à l'instant T, alors qu'on voudrait que j'imagine comment on pourra faire demain. Comment a-t-on pu, pendant des années, imaginer qu'on pourrait appliquer autant de normes administratives alors qu'on travaille avec de la matière humaine ? Nous, on est au bout de la chaîne pénale. Tout a été allongé et alourdi en ce qui concerne les procédures, que ce soit chez les policiers ou les magistrats. C'est une véritable catastrophe.

Quand je vois ce qu'on apprend désormais à l'école aux petits jeunes qui entrent dans le métier, je suis catastrophé. On essaye d'enseigner des schémas aux gens, et des cases qu'il faut remplir, mais on travaille avec des hommes. Le plus important, c'est l'autorité, ça ne s'apprend pas. Il ne faut pas voir peur de dire aux gens : « Je suis désolé mais ce métier n'est pas fait pour vous. » Tenir seul un étage de plus de cent détenus, ça ne s'improvise pas. Et la deuxième chose, qui est complètement négligée aujourd'hui, c'est l'observation. Dans une prison, tout peut basculer en quelques secondes. Tout va bien, jusqu'à ce que ce ne soit plus le cas.

Vous parlez des risques d'agressions et d'émeutes ?
Absolument. J'étais encore à l'école à Fleury-Mérogis quand on m'a donné des clefs en me disant : « Il y a une émeute dans la prison de Fresnes, tu y vas. » Je peux vous dire qu'à 19 ans, quand on débarque dans un étage de 180 personnes, on ne fait pas le malin. Je me souviens être rentré chez moi le soir en me disant : « Une vie comme ça, jamais, barre-toi ! » C'est l'entraide avec les autres gardiens qui m'a fait tenir.

La deuxième fois, j'avais 20 ans. Je venais d'arriver aux Baumettes, à Marseille. L'émeute a fait cinq morts du côté des détenus, et des blessés chez les gardiens. C'est un métier où on ne peut pas dire que « tout va bien aller ». On est dans la même situation que les urgentistes à l'hôpital.

Selon vous, la population carcérale a-t-elle évolué ?
En 30 ans, elle a totalement changé. Le droit commun lui-même s'est transformé. Avant, on avait des voleurs, des braqueurs, des proxénètes, des violeurs, des tueurs et des escrocs. Depuis les années 1990, on a énormément d'affaires de stup', mais aussi des gens qui se retrouvent en prison pour ne pas avoir payé la pension alimentaire pendant trop longtemps, ou pour une énième infraction routière. Eux, en prison, ils se font massacrer ! Allez gérer ce mélange-là…

Autrefois, il y avait des codes, une hiérarchie. Et puis il y avait des choses qui ne se faisaient pas. Maintenant, c'est la jungle, le chaos ! Il y a une vraie violence envers les surveillants. La menace des sanctions disciplinaires ne fonctionne plus. Les détenus sont de plus en plus jeunes, souvent issus de quartiers difficiles. Pour beaucoup, la prison ce n'est ni plus ni moins qu'une étape de leur vie, parce qu'ils ont réussi à y transposer les règles de leur cité. Les cursus scolaires se raccourcissent de plus en plus, et nombreux sont ceux qui ont affaire à la justice depuis tout jeune. Le parcours est établi, si je puis dire. Et puis il y a encore des gros drames de société. Des gamins qui ont eu une vie catastrophique et à qui on n'a laissé quasiment aucune chance. Enfin, on accueille malheureusement de plus en plus de personnes avec de graves problèmes psychologiques, qui se retrouvent en prison alors que nous ne sommes pas formés pour les prendre en charge.

Il faut ajouter à cela le fait que de moins en moins de concessionnaires [des entreprises privées, ndlr] sont prêts à installer un atelier en prison. Le manque d'activité transforme ce mélange déjà instable en poudrière.

On a beaucoup parlé de radicalisation en prison. Est-ce quelque chose que vous constatez ?
Ça me fait bien rire, moi, quand j'entends parler de radicalisation – surtout venant de soi-disant experts. La problématique dont on ne parle jamais, c'est celle de la suradaptation carcérale. Certains détenus se fichent complètement de savoir combien de temps ils vont rester incarcérés, tout simplement parce qu'ils ont adopté ce mode de vie. Imaginer que l'on va détecter des détenus radicaux dans un milieu qu'on ne maîtrise pas, c'est totalement illusoire. Et puis, où met-on le curseur ? Un détenu qui priait tous les jours et qui, d'un seul coup, se met à prier dix fois par jour : est-ce qu'il s'est radicalisé ? Ou est ce qu'il subit des pressions ? Est-ce que ce n'est pas une forme de protection pour lui ? Franchement, quelle est notre expertise là-dessus ? On n'a pas du tout été formé à cela.

Vous parlez de formation. Êtes-vous accompagné tout au long de votre carrière ?
Ça dépend vraiment des établissements, mais de manière générale, non. Je vais vous donner un exemple très concret. Je fais partie de la génération de surveillants qui a connu ce qu'il y a de pire dans l'exercice de ses fonctions : assister à la mort des personnes en charge, en l'occurrence à cause de l'arrivée du sida. Je n'ai jamais eu dans ces années-là une quelconque information sur la maladie, sa transmission, ses risques. Les détenus tombaient comme des mouches, et on ne savait pas pourquoi. On n'avait rien, aucune aide, aucune information, que des clichés. On devenait parano si on soupçonnait qu'un détenu était malade. On ne savait pas si on pouvait le toucher ou pas, on avait peur du moindre postillon. Dans la prison, il y avait beaucoup d'automutilations. Jamais on ne nous a prévenus que cela pouvait être un facteur de transmission. Cette administration, c'est le désert des Tartares.

Voyez-vous les choses s'améliorer dans l'avenir ?
Je vais partir à la retraite dans cinq ans et quand je repense aux années que j'ai passées dans l'administration pénitentiaire, je me dis que c'est un énorme gâchis. Il y a des gens qui vont entrer dans ce métier et qui vont être brisés. On le sait, et on ne fait rien. Aujourd'hui, un surveillant sur trois démissionne au bout d'un an. Je ne vois pas les choses s'arranger, loin de là.

Merci beaucoup, Arnaud.

*Le prénom a été modifié à sa demande, dans un souci d'anonymat.

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