reportage

À Manille, des femmes se battent pour avoir le droit de divorcer

Il n'existe que deux endroits où le divorce est interdit par la loi – les Philippines en font partie.

par Justin Heifetz​​
19 Avril 2017, 5:00am

Merle Moran, Maviv Millora et Melody Alan, militantes du DAP (Divorce Advocates of the Philippines, comité qui lutte pour que le divorce soit légalisé aux Philippines)

Les Philippines et le Vatican sont les deux seuls pays au monde où le divorce est interdit par la loi ; aux Philippines, des femmes essaient de convaincre leur gouvernement, notoirement violent, de le rendre légal.

Melody Alan est connue pour son travail avec les populations défavorisées dans l'agglomération de Manille, où elle donne des cours en maternelle et organise des séances de thérapie pour les couples en crise. Mais un jour, son fils cadet est rentré de l'école en pleurs, terrifié par les rumeurs qui circulaient sur la prétendue consommation de drogues de son père : dans un pays où les meurtres de toxicomanes sont devenus monnaie courante, de simples rumeurs peuvent mener à l'irréparable ; c'est à ce moment que la propre crise de couple de Melody a atteint un point de non-retour.

Le mari de Melody vit depuis quelque temps avec une autre femme, mais ils n'ont pas réussi à se mettre d'accord sur la pension alimentaire. Pourtant, pour le restant de leurs vies, ils vont sûrement devoir s'accommoder de cette séparation indéfinie, où ils vont être officieusement séparés mais sans possibilité de se remarier. Après tout, le divorce est illégal dans ce pays.

Le Vatican est le seul autre État où le divorce est illégal. Mais aux Philippines, pays largement catholique où les avortements sont interdits et où le sexe est un sujet extrêmement tabou, un sondage montre que la majorité des Philippins souhaitent légaliser le divorce pour les couples séparés.

En août dernier, le groupe de défense Gabriela Women's Party a, pour la cinquième fois, déposé le projet de loi House Bill N°2380 (ou « Divorce Bill ») visant à légaliser le divorce. Ce projet de loi a encore un long chemin à parcourir : malgré la relation qui se détériore entre le président populiste et trublion Rodrigo Duterte et l'Église Catholique, il a exprimé à plusieurs reprises son opposition au divorce.

Néanmoins, des militants pour la légalisation du divorce voient leur président volatile comme une opportunité. Un groupe d'activistes appelé les Divorce Advocates of the Philippines (DAP), composé principalement de citoyens Philippins qui croient au droit de tout un chacun à mettre un terme à un mariage qui prend l'eau, est déterminé à profiter de l'opportunité qu'offre ce nouveau paysage politique.

Les DAP, qui comprennent désormais près de 10 000 adhérents et en accueillent de nouveaux chaque jour, sont entièrement financés par leurs propres membres.

Melody est désormais la secrétaire-générale du groupe et elle travaille avec eux depuis 2015. « Nos membres sont en faveur du divorce, mais beaucoup n'osent pas en parler : ils ne veulent pas que leurs familles soient au courant, particulièrement leurs enfants », m'explique-t-elle. « Le divorce ne sera jamais légalisé si nous refusons d'en parler. »

La peur de révéler ses positions fait partie des problèmes liés à ce projet, mais il y en a d'autres encore plus importants : proposer un tel projet devant un Congrès à majorité masculine entraîne des difficultés d'ordre culturel qui ont souvent retardé la loi.

« Aux Philippines, on ne critique pas les hommes riches et puissants qui ont des maîtresses, parfois on les applaudit même », raconte Jean Encinas-Franzo, un maître de conférences à l'Université des Philippines-Diliman (UPD) qui se spécialise dans le droit des femmes et la politique législative. « Si les hommes au pouvoir peuvent s'en sortir sans problème, pourquoi est-ce qu'ils ratifieraient une loi autorisant le divorce ? »

Aux Philippines, un mariage peut être annulé. Mais, comme partout ailleurs, une annulation de mariage est très compliquée : en général, il faut prouver les troubles psychologiques d'une des deux parties. Le tribunal est très strict quant aux autres cas exceptionnels d'annulation de mariage : une MST grave ou un mariage forcé, par exemple. Le malheur, les violences ou l'infidélité ne sont pas des motifs valables aux yeux de la loi.

Le processus peut prendre des années, et il coûte très cher. Une annulation de mariage religieux peut coûter jusqu'à 600$, selon le Tribunal Métropolitain de Manille. Les annulations de mariages civils peuvent aller jusqu'à 4 000$, ou plus. Pendant ce temps-là, plus de 26 % des Philippins vivent sous le seuil de pauvreté, selon un sondage des autorités du pays, et le salaire moyen est d'environ 300 dollars par mois.

« La plupart des gens souhaitant divorcer font partie des populations défavorisées », explique Maviv Millora, présidente de l'association DAP. « Les frais d'annulation sont exorbitants, et il faut remplir énormément de papiers. »

À travers tout le pays, des tribunaux ont été accusés par la justice philippine d'accorder des divorces à la chaîne, pour permettre aux juges, aux avocats et aux psychologues de profiter d'un petit bonus financier.

« Les annulations sont onéreuses. Au final, ça se rapproche d'un divorce, mais les pauvres ne peuvent pas y avoir accès », raconte Jean Encinas-Franco.

Un autre membre de DAP, qui a préféré rester anonyme car son nom est connu de la justice philippine, a fait une demande d'annulation, sans succès. D'après les membres de DAP, elle a rempli les papiers en 2013 et a vu son annulation autorisée en 2015 par le tribunal de Angeles City. Seulement, la justice est revenue sur l'annulation car l'infidélité n'est pas un motif valable pour la dissolution d'un mariage.

« Même lorsque vous dépensez des milliers de dollars pour une annulation, ce n'est pas sûr qu'elle vous soit accordée, même après avoir patienté des années », m'a expliqué Millora.

Le DAP estime qu'en plus de lutter contre la corruption, les autorités adoptent une position encore plus ferme sur le mariage en rendant les annulations si compliquées. L'avocat général Jose C. Calida a refusé de commenter tant les annulations que les divorces.

Jan Robert Go, maître de conférences en science politique à l'UPD, explique que les divorces dans les classes moyennes et populaires se résument en des séparations informelles, comme pour Melody et Maviv.

Le projet de loi que le groupe cherche à faire voter présente une version du divorce « à la philippine », comme l'explique Maviv. Plutôt que de payer une pension alimentaire, les conjoints ayant un bon salaire ou une bonne situation devraient subvenir aux besoins de l'autre pendant un an ; quant aux enfants, ils pourraient choisir avec quel parent vivre à leurs 7 ans.

« On se bat pour le droit de quitter un mariage qui prend l'eau », m'a expliqué Gloria Mandap, trésorière de l'association DAP.

Mais pour les militant(e)s aux Philippines, l'obstacle quasi-infranchissable qui se dresse entre eux et la légalisation du divorce reste l'Église Catholique : aux yeux de la religion, l'annulation est acceptable mais le divorce est un péché.

« Le divorce autorise une personne déjà mariée à prendre un nouveau conjoint, malgré leur précedent échec » a expliqué en 2015 Socrates Villegas, le président de l'Association des Prêtres Catholiques aux Philippines (APCP). « C'est comme essayer une voiture avant de la remplacer par un modèle supérieur. »

L'APCP a refusé de nous répondre lorsqu'on leur a demandé pourquoi l'annulation est acceptable, mais pas le divorce.

« Si c'est un péché de se séparer de l'autre, alors quelle est la différence entre annulation et divorce ? » se demande Melody. « La triste vérité dans cette histoire, c'est qu'ils refusent le divorce car ils se font beaucoup d'argent avec les annulations : si le divorce est légalisé, l'église n'aura plus son mot à dire. »

Pendant ce temps, la minorité musulmane du pays (les gens qui ne sont donc pas mariés par l'Église) peut divorcer sans trop de problèmes. Pour certains, la conversion du Catholicisme à l'Islam est donc utilisée comme technique de divorce.

D'après le professeur Go, même si le mouvement citoyen en faveur du divorce se développe et regroupe de plus en plus de partisans, la loi aura malgré tout besoin de l'approbation du président pour que le Congrès commence à la prendre au sérieux. « Peut-être que si Duterte change d'avis, la loi pour le divorce sera votée ; et ça ne serait pas étonnant, il change d'avis comme de chemise », explique Jan Robert Go.

Le propre mariage du président a été annulé lorsque son ex-femme a réussi à prouver qu'il était psychologiquement incapable d'être un bon époux. Et les membres de DAP se servent également du mépris que le président Duterte a publiquement affiché pour l'Église Catholique.

« Rodrigo Duterte souhaite une séparation complète de l'Église et de l'État. Avec l'ancien président, l'Église était très influente », explique Gloria Mandap. « Ce gouvernement est plus favorable à nos idées. »

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