Culture

Quand les artistes s’en prennent à Jésus

Représenté avec un flingue, avec des oreilles de Mickey ou crucifié dans un verre de pisse : la relation de l'art contemporain au fils de Dieu n’est jamais vraiment simple.
17 mai 2016, 6:55am
Del Paisaje y Sus Reinos by Norton Maza. Image courtesy of Jorge Brantmayer

Ces dernières années, l’art contemporain a largement pris ses libertés sur la figure de Jésus Christ, posant la question non seulement de la moralité de la religion mais aussi de son autorité et les associations culturelles qui sont à l’œuvre autour d’elle. Pour pas mal d’artistes, représenter le Christ est déjà un défi en soi mais aussi théologique et politique, donnant souvent lieu à des créations provocatrices qui questionnent la validité de la religion et les règles qui lui sont associées. Bien que controversés, ces artistes nous rappellent que les croyances et opinions religieuses sont des concepts idiosyncrasiques et que, dans notre monde occidental, les individus sont libres de choisir leurs sujets de représentation et ce qu’ils souhaitent débattre.

À l’instar de l’art chrétien, l’art contemporain nous permet d’identifier les transformations sociales à travers les époques. De nombreux artistes contemporains ont mis l’accent sur l’hypocrisie de la religion et ses associations avec la violence et la politique dans l’histoire. Prenez par exemple Jesus The Hunter de Michele Castagnetti, qui porte un fusil en bandoulière, ou l’installation Del Paisaje y Sus Reinos de Norton Maza, qui représente le Christ sous les traits d’un combattant pour la liberté contemporain.

Jesus the Hunter de Michele Castagnetti. Image publiée avec l'aimable autorisation de l'artiste.  

Russell Oliver a, quant à lui, peint Jésus sous la forme d’une tête d’agneau écorchée couronnée d’épines. Il explique sa démarche à The Creators Project : « The Monstruosity of Christ est ma critique de la chrétienté en tant que culte du sacrifice humain — une rédemption de bouc-émissaire par procuration. » De manière similaire, la statue en chocolat de près de deux mètres de Cosimo Cavallaro pointe les liens entre la chrétienté et la société de consommation. Comme le dit Cavallaro à The Creators Project : « My Sweet Lord a été décrite par le président de la Catholic League, Bill Donohue, comme “l’un des pires assauts contre les sensibilités chrétiennes jamais faits” ».

My Sweet Lord de Cosimo Cavallaro. Image publiée avec l'aimable autorisation de l'artiste.

Jugé objet à sensation par certains, l’utilisation de médiums non-orthodoxes et de formes d’expression non-conventionnelles a et continue de défier les conceptions préconçues. L’une des représentations les plus controversées du Christ reste le Piss Christ d’Andres Serrano, une photographie d’un crucifix dans un verre rempli, selon les dires de l’artiste, par ses propres urine et sang. En ayant recours aux fluides humains pour représenter et faire allusion aux concepts divins, Serrano fait en réalité une référence biblique au corps mortel et au sang du Christ. Depuis sa création en 1989, Piss Christ a fait pas mal de remous, dont des actes de vandalisme, des agressions et de nombreuses réactions des intégristes catholiques à Avignon en 2011, lors d’une exposition consacrée à l’artiste américain à la Collection Lambert, où l’œuvre « blasphématoire » est exposée.

Piss Christ d'Andres Serrano. Image publiée avec l'aimable autorisation de l'artiste.

Repousser les limites pour apporter des réponses spirituelles et sociétales est souvent synonyme de frustration chez les artistes dont les œuvres sont souvent incomprises ou mal interprétées. Mideo Cruz a imaginé un Jésus Christ affublé des oreilles de Mickey ou d’un pénis. Il dit : « Certaines personnes aiment mon travail mais la majorité de la population est toujours à la recherche de formes d’expression conventionnelles, ce qui me complique encore plus la vie. » Il en est de même pour le Jésus recouvert des mots « Fuck Only » de Kendell Geers. Comme Geers nous l’explique, « Les réactions ont été à la fois négatives et positives, selon les préjugés des spectateurs. Le mot “Fuck” a toujours le pouvoir et la force de générer des réponses émotionnelles. C’est un mot qui a deux significations complètement contradictoires selon le contexte. Toute vie est basée sur le principe de la baise et toute vie sera détruite si on continue à niquer les cycles naturels. »

Image publiée avec l'aimable autorisation de Mideo Cruz.

Toutes les réactions à un art chrétien controversé ne sont pas négatives pour autant : la Pietà (The Empire Never Ended) de Paul Fryer en fait partie, avec une représentation de la mort du Christ par électrocution. Comme le dit Fryer, « La pièce est une remise à jour de la crucifixion. Deux mille ans plus tard, on cloue toujours des gens à des machines en bois et on les tue. » Bien que controversées, la Pietà a provoqué un débat positif dans les cercles religieux et non-religieux, comme le rapporte Fryer à The Creators Project. « J’ai vu deux types de personnes s’effondrer en larmes devant elle. Des connaissances. De total étrangers, en ma présence même ; bien que je ne pense pas qu’ils aient réalisé que j’étais l’artiste. Quand la Pietà a été montrée à la cathédrale de GAp en 2009, les réactions ont été globalement positives. J’ai été surpris car je pensais que l’Église catholique était plus conservatrice que ce qu’on la décrit. La réaction globalement cependant à été plus marquée en Europe qu’au Royaume-Uni où il semble que l’iconographie religieuse est moins prise au sérieux. »

Jesus Fucking Christ de Kendell Geers. Image publiée avec l'aimable autorisation de l'artiste.

Que vous acceptiez, compreniez — ou même appréciez — ces représentations ou non, les images controversées continuent de nous rappeler que, en tant que sociétés tolérantes, nous devons protéger la liberté d’expression, les opinions et les croyances des croyants comme des non-croyants. Après tout, les représentations artistiques ont sans doute une plus longue histoire que n’importe quelle religion ou foi.

Pietà (The Empire Never Ended) de Paul Fryer. Image publiée avec l'aimable autorisation de l'artiste. 

The Monstrosity of Christ de Russell Oliver. Image publiée avec l'aimable autorisation de l'artiste.