Interview

J'essaie de devenir la femme la plus tatouée au monde

« Mon but est de recouvrir d'encre chaque centimètre carré de mon corps, mais je commence à trouver que mon visage est un peu surchargé. »

par Anna Álvarez Ortega
22 Mai 2017, 5:00am

Il y a 17 ans, à une époque où se faire tatouer une lettre chinoise, un motif tribal ou un lapin Playboy dans le creux des reins était le summum du bon goût, Lidia Reyes a décidé de franchir le cap à son tour. Elle avait 15 ans et a opté pour une tarentule sur l'épaule. Aujourd'hui, elle en a 32 et vit à Mataró, une petite ville côtière de la province de Barcelone. Lidia s'est vu décerner le titre de « femme la plus tatouée d'Espagne » en 2014 et, ces dernières années, elle a gagné à maintes reprises le titre de « femme la plus tatouée d'Europe » lors de diverses conventions et compétitions officieuses. Désormais, elle essaye d'établir le record de « femme la plus tatouée au monde ».

Lorsque je l'ai contactée, elle m'a dit que si, pour elle, la clé du succès était d'avoir toujours plus de tatouages, elle était également en train de s'en faire retirer certains – notamment ceux sur le visage. J'ai trouvé ce contraste intéressant et je lui ai demandé si je pouvais l'accompagner à une séance de détatouage. Voici ce dont nous avons discuté.

Lidia Reyes (à droite) et son amie Ingrid Márquez arrivent à la clinique. Toutes les photos sont de l'auteur.

Lidia Reyes (à droite) et son amie Ingrid Márquez arrivent à la clinique. Toutes les photos sont de l'auteur.

VICE : Tout d'abord, si vous essayez de devenir la femme la plus tatouée au monde, pourquoi êtes-vous sur le point de vous faire enlever certains tatouages sur le visage ?
Lidia Reyes :
Mon but est de recouvrir d'encre chaque centimètre carré de mon corps, mais je commence à trouver que mon visage est un peu surchargé. Je ne veux pas tous les enlever, juste quelques-uns. Je préfère me refaire tatouer à d'autres endroits. J'en ai fait certains il y a moins d'un an, quand je me suis fait tatouer les yeux en Suisse.

Quand avez-vous fait votre premier tatouage, et pourquoi ?
Quand j'avais 15 ans, un ami s'est fait tatouer et j'ai trouvé ça très beau. Ma mère ne voulait pas que je m'en fasse un, mais je me suis dit que je pouvais prendre cette décision moi-même – mon père ne vivait plus avec nous à l'époque, je travaillais déjà et j'allais à l'école. Donc je me suis fait tatouer, et je n'y ai plus trop pensé pour être honnête. À l'époque, les tatouages d'insectes étaient très à la mode, du coup j'ai demandé au gars de me faire une tarentule sur l'épaule.

Vous voulez dire que vous avez choisi de vous faire votre premier tatouage juste parce que c'était la mode ?
Oui, et ça a été une erreur. Une fois que j'ai compris l'importance des tatouages, j'ai recouvert la tarentule par un tatouage de Cléopâtre.

Les tatouages sont-ils addictifs ?
Pendant mon premier tatouage, je me rappelle avoir pensé que ce n'était pas si douloureux et je me suis mise à réfléchir à mon prochain motif. Je voulais un scorpion – ne me demandez pas pourquoi je ne pensais qu'à des arachnides à cette époque. Pour moi, le fait de se faire tatouer est l'un des sentiments les plus agréables au monde, et je suis fière de dire que je suis accro à l'encre – au cas où vous ne l'auriez pas remarqué ! Ça fait un bail que je ne les ai pas comptés, mais je dois en avoir entre 206 et 207. Je ne les paye plus depuis longtemps : la plupart des tatouages sont faits en collaboration avec des artistes et des amis qui veulent m'aider. La plupart ont une grande valeur sentimentale.

Qu'est ce que ça fait d'être la femme la plus tatouée en Europe ?
Je me sens jugée très souvent. On dit que les tatouages ne sont plus tabous, mais ce n'est pas vrai. Heureusement, depuis que je suis active sur les réseaux sociaux, je remarque que de plus en plus de gens apprécient et admirent mes tatouages. Sur les réseaux sociaux, je documente ma vie quotidienne et ma quête du record de femme la plus tatouée au monde. Je reçois des messages de soutien, des questions de gens que j'intéresse. D'autres questionnent mon style de vie, m'envoient des insultes ou même des menaces de mort. J'ai eu droit à des gens qui m'approchaient dans la rue pour prendre une photo avec moi, puis qui essayaient de me piquer mon sac. Tout ça pour un peu d'encre.

C'est déjà très compliqué de trouver un job en Espagne en ce moment, ça doit être l'horreur pour vous, étant donné que 80 % de votre corps est recouvert de tatouages ?
Quand vous vous lancez dans ce projet, vous savez dès le début que vous ne pourrez pas avoir un boulot traditionnel. J'ai commencé à travailler dans l'industrie porno en 2007. J'avais quelques tatouages à l'époque, mais bien moins qu'aujourd'hui. Ça se passait bien au début, j'avais beaucoup de fans qui appréciaient mon style. Mais en 2009, au moment où je commençais à avoir de plus en plus de tatouages – certains étaient d'ailleurs faits par un ami, chez lui, pour pas cher – les producteurs ont commencé à me dire que je vendais moins.

Comme j'avais de moins en moins de propositions, je me suis lancée dans une carrière de strip-teaseuse lors d'enterrements de vie de garçons, puis je suis devenue une cam girl. Mais j'ai réalisé que je ne suis pas faite pour rester assise derrière mon ordinateur, à attendre que quelqu'un se connecte pour me voir danser et me dénuder. Du coup, j'ai arrêté tout ça. J'ai essayé de devenir tatoueuse pendant un moment – je me suis entraînée sur de la peau de cochon. La première personne que j'ai tatouée était ma belle-sœur, et je l'ai complètement ratée. Je m'en suis lassée au bout de deux ans. En ce moment, j'essaye de vivre de mes transformations physiques.

Peut-on vivre de ses tatouages ?
C'est compliqué. Je n'ai pas été payée pour la plupart de mes performances récemment, mais cela va changer une fois que je serais apparue dans le Guinness Livre des Records. Je ne m'arrêterais pas tant que je n'ai pas gagné le titre. En fin de compte, mon but est de devenir un personnage public et de prouver que les gens tatoués de la tête aux pieds restent des êtres humains : nous avons bon cœur, et nous aimons nos enfants nous aussi.

Que pensent vos filles de votre passion pour les tatouages ?
La plus grande va bientôt entrer à l'école et elle les adore. La plus petite ne parle pas encore, mais je sais que mes filles m'aiment pour ce que je suis. Et je les aime autant qu'une mère peut aimer ses enfants. Je pense qu'en grandissant, elles ne vont pas juger les gens sur leur look.

Pour terminer, peut-on parler de vos yeux roses ?
Ce genre de modifications corporelles est interdit en Espagne, donc c'est un ami, Oscar Márquez, qui me l'a fait en Suisse – il m'a également fait ma langue de serpent. C'est réalisé à l'aide d'une aiguille spéciale qui injecte de l'encre permanente dans la sclérotique. On fait deux petites piqûres dans l'œil et l'encre se répand dans le globe. Ce n'est pas quelque chose que n'importe qui peut faire : un tatoueur français a récemment failli aveugler son patient en faisant l'opération n'importe comment. Il ne faut pas que le client bouge l'œil pendant l'opération, l'injection doit être contrôlée de manière à ce que ni l'iris, ni la cornée ne soient touchés. Ça s'est bien passé pour moi, même si j'ai pleuré des larmes roses pendant des jours ! Je suis tatouée là où les femmes ne le sont généralement pas : les yeux, le crâne, les parties intimes, la paume des mains. C'est pour ça que je suis sûre de décrocher le titre cette année.

Merci, Lidia !

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