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Un meurtre, des milliers de témoins

Depuis des centaines d’années, les insectes aident les enquêteurs à résoudre des affaires criminelles tout à fait invraisemblables. Bienvenue dans le monde de l'entomologie médico-légale.

par Shayla Love; traduit par Marie Simon
31 Mai 2017, 7:00am

Image : Dani van Riet/Flickr

Cet article a initialement été publié sur Tonic.

Dans le Saskatchewan, en Colombie Britannique, une femme a été assassinée. La police a immédiatement porté ses suspicions sur son époux, qui l'aurait tuée trois semaines avant la découverte du corps. Pourtant, les amis du couple affirment avoir vu la défunte, en parfaite santé, une semaine auparavant. En bref, l'époux a un alibi solide.

« Comment choisir entre l'expertise de la police criminelle et la déclaration des proches ? » demande notre interlocutrice, Gail Anderson. « Moi, je n'en sais rien, bien sûr. Je me contente d'observer les insectes. »

Anderson est l'entomologiste légiste dépêchée par les autorités avant d'apporter son expertise sur l'affaire. Son boulot est d'étudier comment les insectes colonisent les corps en décomposition - dépouilles humaines et dépouilles animales. L'Association d'entomologie médico-légale d'Amérique du nord, dont elle fait partie, compte pas moins d'une centaine de membres. La plupart partagent leur temps entre la recherche académique et l'enseignement à l'université, mais quelques-uns sont parfois mandés afin d'aider la police sur des enquêtes criminelles, où ils fournissent des éléments essentiels à l'expertise médico-légale. « Les insectes ne mentent jamais », se félicite Anderson.

« Dans de nombreuses affaires, les témoignages des témoins oculaires se contredisent. Un tel a trébuché sur le cadavre le vendredi, un autre a vu la victime faire ses courses au centre commercial le samedi matin. Ce n'est pas pratique », ajoute-t-elle. « On demande ensuite au jury de décider à qui il fait confiance, vers quoi le porte son intuition. Parfois, il a très peu d'éléments solides pour se prononcer. Cela revient à demander à un simple citoyen, qui porte la responsabilité écrasante de la condamnation d'un autre citoyen, de deviner qui ment, au doigt levé. C'est beaucoup trop subjectif. Les gens mentent tout le temps, c'est dans la nature humaine. Nous, nous collectons des preuves objectives. Je suis incapable de discerner quand mon interlocuteur me raconte des bobards – par contre, j'en sais un rayon sur les mouches. »

Sur le cadavre de la femme trouvée dans le Saskatchewan, elle a trouvé des insectes vieux de trois semaines au minimum, si l'on en croit leur niveau de développement. Gail a donc rendu son expertise à la police, puis cette dernière a de nouveau interrogé les témoins. Cette fois-ci, les inspecteurs ont eu des doutes.

« Ils ont lancé mon rapport sur la table en disant : 'Nous avons des preuves scientifiques qui prouvent que vous nous avez menti, et que la victime est décédée il y a trois semaines' », explique Anderson. « Ils n'ont même pas regardé le rapport. Dès qu'ils ont compris que des preuves médico-légales pouvaient les accabler, ils ont changé de stratégie : « Oui, ok, peut-être que c'était il y a trois semaines en fin de compte, on ne se souvient pas bien. » Le suspect a vu que le vent avait tourné, et il a tout confessé en moins de deux. Il n'est même pas passé au tribunal. »

« Je suis incapable de discerner quand mon interlocuteur me raconte des bobards – par contre, j'en sais un rayon sur les mouches. »

Les calliphoridés, ces mouches vertes et bleues aux reflets métalliques, sont attirées par l'odeur des plaies ouvertes et des cadavres. Elles arrivent en premier sur les lieux en cas de décès d'un être vivant, suivies de près par les sarcophagidés, une autre famille de mouches nécrophages avides de chair plus ou moins fraîche. Dès que ces insectes ont établi leurs quartiers sur le corps afin de s'en nourrir, elles déposeront directement leurs œufs et leurs larves à l'intérieur. Au bout de 24h seulement, les premiers asticots ramperont allègrement sur le cadavre.

Les calliphoridés sont toutes petites : leurs œufs font la taille d'un minuscule grain de riz. Après éclosion, les asticots se glissent dans les ouvertures naturelles du corps afin de le dévorer de l'intérieur. Ces charmantes bestioles se nourrissent 24 heures par jour, et sont si voraces qu'ils auront multiplié leur masse corporelle par 300 ou 400 une fois atteint le dernier stade de leur développement, la pupe (l'équivalent de la chrysalide chez les papillons). Les sarcophagidés sont beaucoup plus massives, à l'image de leurs asticots qui atteignent généralement les 2,5 cm de long : on peut les voir grouiller sur le corps à bonne distance. Les asticots finiront par se transformer en pupes puis en mouches adultes, et le grand cycle de la vie des nécrophages se répètera encore et encore jusqu'à ce que le cadavre soit entièrement décomposé.

« La plupart des gens sont effrayés, repoussés, voire dégoûtés par le commun des insectes. Quand je leur dis que je bosse exclusivement avec des insectes qui dévorent le corps humain, ils ont parfois du mal à saisir l'intérêt et la beauté de mon activité », explique Dave Rivers, entomologiste légiste à l'Université Loyola du Maryland.

Bien qu'elle soit utilisée dans un cadre judiciaire depuis une vingtaine d'années seulement, l'entomologie médico-légale n'est pas une discipline récente. Les techniques d'observation des insectes étaient déjà utilisées par des enquêteurs il y a plusieurs siècles – et la plus vieille mention d'une activité apparentée remonte au 10ème siècle. Les historiens mentionnent notamment des manuels d'investigation chinois du 13ème siècle détaillant l'art l'observer les mouches pour résoudre des affaires de meurtre à la faucille dans le milieu paysan.

Du 13ème au 19ème siècle, les biologistes ont étudié et classé les étapes du développement des différentes familles de mouches. Ces informations se sont rapidement avérées très utiles dans le domaine de l'investigation, et les naturalistes ont pu briller à de nombreuses reprises en résolvant des affaires épineuses, comme ce cas célèbre d'un bébé trouvé assassiné et emmuré dans une cheminée, en 1850. À l'époque, Marcel Bergeret, médecin et naturaliste de son état, a réussi à prouver que le corps avait été scellé dans la cheminée en 1848, avant que les papillons de nuit n'envahissent l'espace confiné de la cheminé en 1949. Cette chronologie a permis, entre autres, de disculper les derniers occupants de la maison.

En 1935, des membres féminins ont été trouvés dans une rivière à proximité d'Édimbourg, en Écosse. Après les avoir identifiés, les enquêteurs ont découvert des larves de mouches au troisième stade de leur développement sur les restes du corps - cela implique que les œufs ont éclos avant que le corps ne soit jeté dans la rivière. Cette information a permis, avec d'autres éléments de preuve, de condamner l'un des compagnons de la victime.

Que le cadavre soit dissimulé dans une cheminée ou jeté dans un cours d'eau, les insectes trouveront toujours un moyen de l'atteindre. Aucun corps n'est à l'abri des nécrophages, même si la mort a lieu dans une voiture de luxe hermétiquement fermée ou dans un appartement ultra-moderne verrouillé de l'intérieur. « Quand il s'agit de se nourrir, les insectes sont très ingénieux », ajoute Rivers. « Même si un meurtrier tente d'effacer les traces de son crime en enfermant sa victime dans un lieu clos, en l'enfouissant, en la plaçant dans une benne, en l'enveloppant dans du plastique ou encore en la jetant à l'eau, il n'empêchera jamais les insectes de se frayer un chemin jusqu'au corps. Cela leur prendra le temps nécessaire, mais ils trouveront toujours comment parvenir jusqu'aux chairs. »

Les enquêteurs ont découvert que les œufs avaient éclos avant que le corps ne soit jeté dans la rivière. Cela a permis de condamner l'époux de la victime.

Parce que les asticots naissent sur les cadavres et s'en nourrissent pour se développer, ils constituent une sorte d'horloge du devenir du corps humain après la mort : « Le développement des mouches est étroitement lié à l'évolution du cadavre, » explique Rivers. Cela permet de répondre à la question la plus fréquemment posée à un entomologiste légiste : Depuis combien de temps la personne est-elle décédée ?

La façon la plus simple d'y répondre est d'identifier les espèces d'insectes présentes sur le cadavre, ainsi que leur stade de développement. Ce dernier dépend de nombreux facteurs tels que la température et les conditions climatiques, et le rythme de développement est propre à chaque espèce, explique Eric Benbow, entomologiste légiste à l'Université de l'État du Michigan. Benbow a fait une thèse sur les cycles de vie des insectes des ruisseaux de Hawaï, et a étudié comment l'humidité et la température influaient sur la rapidité de leur croissance.

La première chose que fait un entomologiste légiste quand il arrive sur une scène de crime, c'est de mesurer la température ; il note également toutes les données météo concernant le lieu sur les dernières semaines, voire les derniers mois – avant de calculer les moyennes de températures. Des tableaux croisés comparant le taux de croissance de différentes espèces en rapport avec l'évolution des températures permet alors de déterminer de manière extrêmement précise depuis combien de temps les insectes ont colonisé le cadavre. L'expert récupère ensuite un échantillon de larves qu'il ramène au laboratoire, en met une moitié au congélateur, et nourrit l'autre moitié pour pouvoir l'observer à l'âge adulte.

Il y a rarement un seul type d'insectes sur un cadavre. Au cours de sa décomposition, celui-ci connaît des changements biologiques et chimiques. Chaque nouvelle transformation attire un type spécifique de bestioles, qui ont chacune leurs préférences : certaines ont un faible pour les corps tout frais, d'autres les corps tout secs, d'autres encore un corps humide rempli de pourriture. Et puis il y a celles qui ne mangent que les os, la peau ou les yeux.

Les choses se compliquent lorsque l'on prend en compte des variables spatio-temporelles. « Les insectes ne seront pas les mêmes et ne travailleront pas de la même façon si vous êtes à Francfort ou dans le désert australien, à l'ombre, au soleil, dans un marais, en pleine ville, à l'automne ou au printemps. Tous ces paramètres influent sur les techniques de colonisation des insectes. »

L'enquête de l'entomologiste légiste devient rapidement très complexe, puisqu'il doit jongler avec des dizaines et des dizaines de variables, observer et comparer des dizaines d'espèces, effectuer des tests biologiques et prendre en compte les données et le contexte judiciaires ; on comprend mieux pourquoi on en peut pas demander au premier flic venu de lire deux ou trois bouquins sur les insectes avant d'évaluer l'âge d'un cadavre. Il faut consulter quelqu'un qui vit, littéralement, par et pour les insectes.

D'ailleurs ces derniers changent parfois le cours d'une enquête du tout au tout. Rivers se rappelle d'une affaire où un corps avait été retrouvé dans une zone boisée de Minneapolis. Le cadavre était recouvert de mouches, qui avaient à leur tour attiré des guêpes parasites. Quand il a regardé les guêpes de plus près, il a découvert que leur stade de développement ne correspondait ni à la saison, ni à la température. Il a conclu que le corps avait été déplacé, peut-être depuis une région lointaine. Lors de l'analyse détaillée des espèces de mouches, il s'est rendu compte qu'elles étaient typiques du sud des États-Unis, et non du Minnesota.

Son rapport a contribué à fournir des preuves scientifiques contre le tueur, qui avait commis son crime au Texas, avant de charger le corps dans le coffre de sa voiture et de rouler plusieurs centaines de kilomètres. « Si un corps a été déplacé, les mouches me le diront, » explique Rivers. « J'habite dans le Maryland et ici, la faune des mouches change radicalement lorsque vous vous déplacez d'une centaine de kilomètres d'est en ouest. »

Parce que les asticots se nourrissent sur le cadavre, ils peuvent également fournir des échantillons de l'ADN de la victime dans les cas où le corps est introuvable. Ils permettent également de déterminer si la victime était sous l'emprise de la drogue, de l'alcool, ou d'un quelconque poison juste avant sa mort. Parfois, les larves consomment également les résidus de balles, ce qui est très utile quand le cadavre est dans un état de décomposition trop avancé pour que les blessures et impacts de balles soient visibles. Plus incroyable encore : de nouvelles études ont montré qu'il était possible de déceler des résidus de bombes dans les intestins de certains asticots, et même de déterminer quel genre de bombe avait tué la victime. Enfin, les punaises de lit ayant mordu un suspect durant son sommeil peuvent révéler, par l'intermédiaire de l'ADN trouvé dans leur sang, que ce dernier se trouvait à tel lieu à tel moment.

Bientôt, les entomologistes légistes pourront déterminer l'âge d'une larve avec une précision encore plus grande en étudiant l'expression de ses gènes. Chez certaines espèces, des gènes précis sont activés et désactivés sous certaines conditions, ce qui laisse espérer Benbow que bientôt, il sera ainsi possible de déduire l'âge des insectes au jour près. Enfin, les outils utilisés en en génétique des populations permettent de tracer la provenance des insectes – et donc du cadavre – avec une précision croissante.

La spécialité de Benbow, c'est l'examen des microbes portés par les insectes. Quand un corps se décompose, il n'abrite pas les mêmes microbes 24h ou 72h après le décès. Son but est de mieux comprendre les différences entre ces différentes communautés microbiennes, et leur relation avec les insectes ayant colonisé la dépouille. « Toutes ces nouvelles études ne permettront pas de résoudre des crimes, mais elles donneront aux enquêteurs l'opportunité de se poser des questions auxquelles ils n'auraient pas songé », ajoute Benbow.

Nous pouvons aujourd'hui identifier des résidus de bombe absorbés par les asticots.

Le laboratoire de Rivers développe actuellement un test d'anticorps qui permet de reconnaître les protéines, uniques, qui peuplent la bouche et les matières fécales des insectes. On ne les trouve pas dans le sang ou d'autres liquides du corps humain. Cela permettra, à terme, d'éviter de confondre le sang humain avec les régurgitations des mouches, qui empruntent parfois le même aspect que du sang coagulé après une blessure par balle ou par arme blanche. Les enquêteurs pourront alors distinguer avec certitude "les bulles des mouches" d'une plaie ouverte.

Michelle Stanford, entomologiste légiste au Harris County Institute of Forensic Sciences à Houston, est très enthousiaste à l'idée que l'on puisse bientôt tester avec précision les déchets laissés par les mouches. Depuis quatre ans qu'elle travaille à l'Institut, elle a participé à améliorer les outils d'analyse de sa discipline, et peut se vanter de quelques réussites impressionnantes en résolution d'affaires criminelles. Elle a par exemple réussi à déterminer la localisation d'un meurtre à partir du seul sang contenu dans l'estomac des tiques qui avaient mordu le cadavre. Elle a également réussi à déduire la cause de la mort d'un individu dont le corps était dans un tel état qu'il n'avait plus forme humaine : les asticots colonisent d'abord les blessures ouvertes, et quand elle voit un tas d'asticots accumulés au niveau des intestins, elle sait que la victime a probablement pris un coup de couteau dans le ventre.

Récemment, Michelle a résolu une affaire particulièrement mystérieuse. Deux personnes âgées ont été trouvés mortes, sans blessures apparentes, dans un appartement. Que s'est-il passé ? En analysant les insectes qui les couvraient, elle a pu déduire que l'une des femmes, aide à domicile, était morte brutalement. Sa patiente était décédée peu après, faute de soins. Grâce à ses examens, elle a ainsi pu prouver aux enquêteurs que les deux femmes étaient mortes à 4 jours d'intervalle, de causes bien différentes.

Ayant suivi des études de biologie et d'entomologie, son quotidien est maintenant fait de scènes de crime, d'autopsies, de fermes à corps et de morgues. Elle ne s'attendait pas vraiment à un tel destin quand elle a choisi un cursus de biologie après le lycée, mais aujourd'hui, elle est ravie de faire ce métier. "Il faudrait un entomologiste dans tous les départements de médecine légale", affirme-t-elle.

Jeff Tomberlin, de l'Université A&M au Texas, a sans doute le plus beau tableau de chasse de la profession. Il résout environ 12 affaires par an, pour un total de 120 affaires depuis le début de sa carrière. Après avoir grandi dans une ferme en Géorgie où il élevait du bétail, il a décidé de changer de voie.

"Ma vie de fermier m'a bien préparé à ce nouveau métier", explique-t-il. "Je suis habitué à observer le cycle de la vie chez les animaux, de leur naissance à leur mort dans les abattoirs. En entomologie médico-légale, un cadavre n'est pas vraiment un cadavre, c'est un lieu de vie pour des milliers d'autres animaux. C'est ça qui me plait le plus."

Selon lui, les entomologistes légistes sont les experts de la vie dans la mort. Même si l'idée de voir ses proches dévorés par une masse grouillante d'asticots est un brin rebutante, cette discipline scientifique est absolument passionnante et nous offre une nouvelle perspective sur l'interdépendance des espèces.

"Même pour un biologiste, l'idée est fascinante", conclue Benbow. "La mort d'un seul individu permet la naissance de milliers d'autres. C'est comme ça que je perçois mon métier : je suis le spécialiste de la succession des âmes."

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