Culture

Une ancienne star explique pourquoi ça craint d’être une star

Dans son dernier livre, l’ancienne star de sitcom Justine Bateman explique comment la célébrité a complètement détruit sa vie.
24.10.18
ancienne star raconte
Left photo of Justine Bateman in Family Ties by Herb Ball/NBC. Right photo by Steven Meiers courtesy of Akashic Books

Au début des années 1980, lorsqu’elle était adolescente, Justine Bateman jouait dans la sitcom de NBC Family Ties. C’était bien avant l’époque des plateformes de streaming et des centaines de chaînes du câble, et des dizaines de millions de gens regardaient chaque épisode, ce qui a rendu Bateman super célèbre.

Dans son dernier livre, Fame : The Hijacking of Reality, Bateman parle de cette expérience, et du thème de la célébrité en général. C’est le livre le plus effrayant que j’ai lu cette année. On dirait une histoire d’horreur où la célébrité serait une entité sinistre qui aurait le pouvoir de déformer la réalité, de se remettre en question sans cesse, et de retourner ses amis, sa famille et son public contre soi.

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Il y a, bien sûr, beaucoup de bonnes choses qui vont de pair avec la célébrité. Dans le livre, Bateman (qui est la sœur de Jason Bateman) parle des hélicoptères, des limousines, des accès VIP, et du pouvoir de faire sauter les amendes reçues.

Mais elle consacre plus de lignes négatives au mauvais côté. Elle décrit la célébrité comme un « univers parallèle qui recouvre le nôtre. » Un univers où sa présence changeait l’atmosphère des pièces dans lesquelles elle rentrait. Où les gens la regardaient et parlaient d’elle comme si elle n’était pas là.

A cause d’une dispute avec un mec qui la harcelait, elle ne pouvait pas être à l’aise en public, et les gens passaient à côté de chez elle la nuit en criant le nom de son personnage, ce qui fait qu’elle ne se sentait pas en sécurité dans sa propre maison. Les journaux publiaient de fausses informations à son propos et des années après le pic de sa célébrité, quand on tape son nom sur Google, on atterrit sur des forums où les gens débattent d’une photo d’elle en disant qu’elle ressemble à une sorcière, une droguée ou à Jim Carrey dans The Mask.

« Vous êtes différent et vous n’êtes même pas réel, » écrit Bateman. « Vous n’êtes même pas là. Vous changez tout quand vous rentrez dans une pièce, mais vous n’êtes pas là. On peut parler de vous comme si vous n’étiez pas là, parce que vous n’êtes pas une personne. On peut s’en prendre à vous parce que vous n’êtes pas réel. C’est comme dans un film, quand on tue un robot, une sorte de réplique. Est-ce qu’on devrait se sentir mal, moralement ? »

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J’ai discuté avec Justine de son livre, d’être célèbre, et de ce que ça a fait de ne plus l’être. L’interview a été éditée pour des questions de longueur et de clarté.

VICE: Est-ce qu’être célèbre était aussi horrible que le livre le laisse paraître ? Genre, des gens qui venaient vers vous au supermarché en disant qu’ils s’étaient masturbés sur vous, des gens qui vous harcelaient, des gens qui parlaient de vous comme si vous n’étiez pas là, vous écrivez que c’était comme être dans une dimension différente de la réalité des autres. C’était désagréable ?
Justine Bateman : Bah je suppose que chacun aura une expérience différente. Moi, je n’ai jamais eu l’impression que je maîtrisais les choses. C’étaient les choses qui me maîtrisaient. J’essayais juste de suivre. J’étais assez jeune. À 16, 19, 20 ans, vous acceptez un peu tout ce qui se passe. Vous n’êtes pas aussi proactif qu’à mesure que vous vieillissez. Et surtout que le célébrité est un truc qui arrive si vite – les demandes d’interview et de séances photo pleuvent, il y a plein d’opportunités différentes – ça va trop vite. C’est comme si vous étiez sur un tapis de course dont on augmente constamment la vitesse. Les gens écoutent ce que vous dites. Vous pouvez faire plein de choses et à 20 ans, rentrer dans n’importe quelle boîte est un bon côté de la célébrité. Mais vu que je faisais face à tant d’autres choses à la fois, c’était dur d’envisager d’en profiter. Ça serait comme courir un marathon sous 40 degrés avec un mec qui vous montre des belles photos tout du long. C’est dur de se concentrer sur un truc quand il faut tout de suite se concentrer sur le suivant.

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C’est assez mal vu de se plaindre d’être célèbre. Ça vous a rendu nerveuse d’écrire ce livre ? À un moment vous vous excusez en disant que vous ne voulez pas être vue comme la fille qui ne peut plus doubler tout le monde au restaurant.
C’est juste que je connais suffisamment certaines réactions du public pour savoir que des gens vont réagir ainsi. Et c’est ok. Donc oui, ce n’était pas du tout mon but d’écrire un livre pour se plaindre. Comme je l’ai dit, je n’en fais même plus vraiment l’expérience. C’était vraiment pour montrer aux gens ce que c’est de devoir faire face à la célébrité. De ma théorie sur les raisons de la réaction du public par rapport à la célébrité et des théories sociologiques qui s’appliquent à ce moment, puis à tous les autres moments dans le cycle de la vie d’une personne célèbre. De vraiment parler de ce cycle de vie et d’étudier pourquoi on place la célébrité à un tel niveau d’importance.

Vous êtes toujours au contact de gens célèbres, et bien sûr vous avez un frère qui est souvent dans l’œil du public. Dans quelle mesure pensez-vous que la célébrité et le traitement des stars a changé depuis l’époque où vous étiez très célèbre ?
Alors. Quand j’étais très célèbre, il y avait une vraie différence entre le traitement des gens qui étaient à la télé et de ceux qui étaient dans des films. Je ne pense pas qu’il y ait toujours une telle distinction aujourd’hui. Parce que c’est facile de passer de l’un à l’autre, et aujourd’hui – je le répète, je ne suis plus connue donc je ne sais pas vraiment ce que c’est. Mais d’après ce que j’observe – une grande partie de cette adulation se fait via internet. À l’époque, ça n’existait pas. La seule manière de voir des fans, de percevoir cette adulation, c’était en personne ou via le courrier postal. On voit ce genre de truc sur internet, non ? « Je t’aime tellement <3 <3. » Et probablement une quantité aussi importante de messages et de forums remplis de haters.

Je pense qu’une des parties les plus horribles du livre, c’est quand vous parlez de la fois où vous avez tapé votre nom sur Google et que vous avez vu les suggestions.
Ouais c’était vraiment une expérience merdique. J’ai fait une erreur, vous savez, j’aimerais pouvoir remonter dans le temps et ne pas le faire. Quand j’ai tapé mon nom et que les suggestions sont arrivées, genre « Justine Bateman vieille », j’ai oublié quel âge j’avais.

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Je crois que le livre dit que vous aviez 44 ans.
Ok. Et j’ai toujours fait jeune pour mon âge. En vrai, au risque de paraître arrogante, je pense que mon apparence faisait partie de mes atouts. Genre, les cheveux bruns. Plus précisément, c’est la société qui a décidé que mon apparence était belle. C’est une sorte de mode, non ? Il y a 100 ans mon apparence n’aurait peut-être pas paru comme aussi attirante vu que ça dépend de ce que la société définit comme beau à tel moment, pas vrai ?

C’est vrai.
Donc j’ai toujours été désignée comme belle. Je n’avais jamais été critiquée pour mon physique et aujourd’hui c’est le cas. Et j’ai toujours fait plus jeune que mon âge. En commençant à 20 ans, je ne pouvais pas attendre de ressembler à Anna Magnani, Isabelle Huppert, toutes ces grandes actrices européennes – Charlotte Rampling – les pommettes, les paupières lourdes et les yeux ridés, vous savez. Donc à la quarantaine, j’ai commencé à avoir un visage marqué et j’étais contente. À mon insu, alors que je pensais être belle, la société a pris la direction inverse. À travers la chirurgie esthétique, le maquillage et maintenant les filtres Instagram, on efface toutes les marques du visage. Il faut ressembler le plus possible à ses photos de bébé.

Donc quand j’ai tapé mon nom sur Google et que la recherche est apparue, je me suis dit Attends, quoi ? Et ensuite j’ai cliqué. Grave erreur. Parce que je ne comprenais pas ce qu’ils voulaient dire. Parce que je ne pensais pas être vieille ou ne pas être belle. Comme je l’ai dit, je n’ai jamais vraiment pensé à mon apparence parce que tout le monde la considérait. J’ai regardé ce que les gens disaient et c’était pire que ce que je pensais. Je me disais que ça serait : « Ah, elle a l’air vieille. » Mais c’était horrible. Vraiment vraiment horrible. Et j’étais sous le choc. Surprise aussi, surtout quand j’ai regardé la photo à laquelle ils faisaient référence parce que je ne voyais pas ce dont ils parlaient.

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Ouais.
Et j’ai regardé la photo, encore et encore, j’ai regardé les commentaires, et je ne comprenais pas ce qu’ils voulaient dire. C’était un peu comme l’histoire de la robe bleu/dorée. On vous disait « elle est bleue » et vous répondiez « mais non ! » C’était ça mais en pire. Là, ce n’était pas juste une moitié de gens qui la voyait bleue.

Ça me rappelle une super expérience. Ils font entrer un gars dans une pièce et ils lui montrent une série de lignes. La ligne A est très longue et les lignes B, C et D sont plus courtes. Ils lui demandent laquelle est la plus longue et il répond la A. Ensuite ils font entrer d’autres personnes dans la pièce et chacun répond que c’est la C la plus longue. On lui repose la question et le gars, embrouillé, répond « la A ? » mais il n’est plus sûr. Ils redemandent aux autres et ils disent clairement « Non, c’est la C. » Finalement le premier gars change sa réponse, parce qu’il ne comprend pas comment il peut voir quelque chose de différent des 3 autres personnes. Et c’est ce qui m’est arrivée. Je ne comprenais pas comment ils pouvaient tous voir une chose que je ne voyais pas. J’ai décidé que je m’étais trompée et j’ai intégré ce qu’ils disaient de moi. Je suis allé de l’avant et j’ai vu les choses de leur perspective. Et ça m’a fait chier pendant très longtemps.

Comment avez-vous tourné la page ? Parce que vous avez dit que ça a duré pendant des années, non ?
Oui. Ma peur de base était simplement que toute cette partie de ma réalité – ma célébrité en l’occurrence – ait disparu. Et pas du genre, « Oh non, je ne suis plus une star ! » Si un de vos proches meurt, ou que vous devez soudainement déménager dans une autre ville, ou que vous perdez votre emploi – alors ces choses faisaient partie de votre réalité et elles vous ont été enlevées – pour beaucoup de gens ça peut être traumatisant. Donc si vous prenez quelque chose comme la célébrité, qui est une autre composante qui englobe la réalité d’un individu, vous commencez à perdre le centre de l’attention et c’est très déconcertant, c’est le moins qu’on puisse dire.

C’était comment de passer du niveau de star que vous aviez à celui que vous avez maintenant ? Ça s’est fait petit à petit ? Ou ça a été un truc que vous avez remarqué un jour, genre Ah, c’est terminé ?
Ça s’est vraiment fait petit à petit. Mais au début j’avais l’impression que c’était un de ces trucs où on se dit « Oh, ça se comprend. » On a toujours un niveau très haut de célébrité mais ce n’est plus la folie que c’était et on se dit, « Bon, je suis plus dans une série qui passe régulièrement, genre tous les jeudis. » Et on se dit « C’est pas grave. » On pense qu’on fera un autre truc qui aura du succès et que la notoriété, la célébrité vont remonter. C’est comme les actions de la bourse. Ça monte et ça descend, mais ça ne va pas chuter. À aucun moment on se dit que ça va tomber en chute libre.

La vraie descente c’est quand ça commence à te glisser entre les doigts. C’est comme un kart qui dévale une colline, sans freins, sans marche arrière, tu peux juste essayer de le conduire et de pas t’écraser. Comme avec le kart, tu peux essayer de balancer deux ou trois trucs inutiles. Ton identité et ton estime personnelle, comment tu te vois, ton égo, tes inquiétudes quant à ta carrière. J’ai dû faire un gros travail, j’ai beaucoup écrit. Dès qu’une chose qui m’ennuyait arrivait, même à une fête où j’avais l’impression d’être la lépreuse de service. Ceux qui avaient un niveau de célébrité actuel aussi haut que celui que j’avais me parlaient un peu avec des sourires en coin, tu vois. Comme s’ils voulaient passer à quelqu’un d’autre. Et comme la célébrité est si imprévisible et incontrôlable, je pense qu’il y a une peur. Vu que la plupart des revenus en dépendent, je pense que pour certains parler de la célébrité, de sa disparition ou être avec des gens à qui c’est arrivé, ça ne met pas à l’aise. C’est peut-être un peu effrayant.

Une des journalistes à qui j’ai parlé m’a dit, « Alors qu’est-ce ce que ça ferait si ce livre vous rendait, d’un coup, célèbre à nouveau ? » Parce que j’avais dit qu’il y avait très peu de chances que je redevienne connue pour ce que j’écris, ce que je réalise ou ce que je produis, toutes les choses que je fais maintenant. Mais quand elle a dit ça j’ai immédiatement senti une petite crainte. J’ai dit « En fait, je ne veux pas que ça arrive. » Si on me disait, « Tiens, vas-y… », je dirais Mais dans quel but ? Qu’est-ce que j’en tirerais ?

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