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Crime

Anatomie d’un meurtre : Comment Shaimaa al-Sabbagh est morte devant le monde entier

Shaimaa al-Sabbagh est morte devant le monde entier. Journalistes et passants ont capturé le tragique de ses derniers instants après qu’un tir l’a fatalement touchée le 24 janvier, au cours d’une petite manifestation pacifique dans le centre du Caire.
12.6.15
Image de John Beck

Mise à jour le 12 juin 2015 : 

Un policier égyptien a été condamné, ce jeudi, à 15 ans de prison incompressibles pour le meurtre de la militante égyptienne Shaimaa al-Sabbagh, le 24 janvier dernier. Cette artiste de 34 ans, mère d'un enfant de 5 ans, avait été abattue par un tir de chevrotine alors qu'elle allait déposer des fleurs sur la place Tahrir, au Caire, pour commémorer les 4 ans de la révolution égyptienne. Condamné pour "coups et blessures ayant entraîné la mort", le policier peut encore faire appel.

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Il y a plusieurs mois, un journaliste de VICE News s'était rendu sur les lieux pour retracer le fil des derniers instants de Shaimaa al-Sabbagh.

La suite de cet article a été publiée à l'origine le 24 février 2015.


Attention : cet article contient des images choquantes.

La militante Shaimaa al-Sabbagh a été abattue lors d'une manifestation au Caire. Journalistes et passants ont saisi le tragique de ses derniers instants après qu'un tir l'a fatalement touchée le 24 janvier, au cours d'une petite manifestation pacifique dans le centre du Caire.

Une photo, difficile, est devenue célèbre. Elle a fait la Une de nombreux journaux et a beaucoup tourné sur les réseaux sociaux. Elle a contribué à faire de sa mort un point de convergence pour les opposants à la politique violente du gouvernement militaire.

Sur cette photo, elle est maintenue droite. Son petit corps est soutenu par un homme portant une veste noire, ses mains autour de sa taille et sa tête sur sa poitrine. Elle regarde au loin, sa bouche légèrement ouverte par l'agonie ou le choc, ses cheveux courts ébouriffés et ses vêtements tachés par la poussière du Caire. Il y a du sang qui coule de ses joues sur son pull gris. Le contenu d'une cartouche de fusil, tirée à bout portant par un membre des forces de sécurité a touché son dos, et a lacéré son coeur et ses poumons.

Le photographe Islam Osama a pris cette photo, désormais symbolique, de Sabbagh, que son ami Sayyid Abu el-Ela essaye de sauver. Image via Reuters.

L'homme sur la photo, c'est Sayyid Abu el-Ela, un ami de Sabbagh qui participait lui aussi à la manifestation de commémoration des centaines de personnes tuées dans le soulèvement qui a renversé Hosni Mubarak en janvier 2011.

Les deux amis étaient des membres actifs des groupes révolutionnaires qui ont vu le jour pendant le chaos politique qui a marqué le pays après la chute de Mubarak. Ils se sont rencontrés il y a quatre ans. Ensemble, ils ont participé à des actions de désobéissance civile, des manifestations, des rassemblements et à de violents affrontements avec les forces de sécurité. Sabbagh était pour Ela « plus qu'un frère », selon ses propres termes. Juste après que la photo a été prise, il l'a portée de l'autre côté de la route et l'a allongée sur le trottoir. Il y a d'autres clichés sur lesquels on la voit, les yeux fermés et la tête en arrière.

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Ils ne pouvaient pas rester sur ce bout de béton. Les forces de sécurité avaient déjà arrêté deux personnes qui avaient essayé de venir en aide à Sabbagh et chassaient d'autres manifestants. Un autre de leurs amis, Mustafa Abdul-Ail, a emporté son corps blessé dans une ruelle où il y avait un café devant lequel des chaises en plastique blanc étaient disposées un peu n'importe comment. Il l'a déposée sur l'une de ces chaises, puis Ela et lui ont cherché une ambulance, et comme les officiers de sécurité ignoraient leurs appels, ils ont commencé à chercher un taxi, ou même une voiture privée pour emmener Sabbagh à l'hôpital. La police était positionnée des deux côtés de l'allée, et les gens étaient réticents à les aider. La seule personne qui leur est venue en aide c'est un médecin, Maher Nassar, qui était assis au café, et qui lui a porté les premiers secours. Mais après l'avoir brièvement examinée, il a dit à Abdul-Ail et Ela qu'elle était morte. D'autres policiers sont arrivés quelques secondes plus tard, écartant la foule autour de Sabbagh et laissant son corps affalé sur une chaise.

« On sait que la liberté a un prix, mais on se demande si cela vaut le sang de Shaimaa, et on n'en est pas sûrs. »

Sabbagh avait 31 ans. Elle vivait à Alexandrie avec son fils de 5 ans, Bilal, surnommé « Bebo ». Elle était membre du parti de gauche, l'alliance socialiste du peuple (SPAP), qui avait organisé la manifestation pendant laquelle elle est morte. Elle participait, infatigable, à la vie politique et publique. Ses amis la décrivent comme quelqu'un qui aidait les membres les plus vulnérables de la société : les ouvriers, les habitants des quartiers pauvres, et les enfants des rues.

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Elle étudiait le folklore populaire et récoltait des informations sur les traditions de petits villages de la vallée du Nil. Elle était aussi une poète connue. Sabbagh écrivait souvent sur la vie quotidienne et la politique. Ce n'était pas toujours sérieux ; un de ses collègues se souvient, en pleurant et riant à la fois, qu'une fois, elle avait écrit des vers sur des petits pains, elle qui ne mangeait pas beaucoup.

Ceux qui connaissaient Sabbagh disent qu'elle était calme et conciliante, une source constante de soutien, malgré l'instabilité de sa vie personnelle. Elle était optimiste aussi, convaincue que l'Égypte réussirait à aller au-delà de la triste période d'histoire qu'elle traversait actuellement.

Par-dessus tout, c'était une bonne mère, disent ses amis, dévouée à Bilal — un garçon intelligent à qui elle apprenait ses droits et ses devoirs. Elle travaillait dur pour le mettre dans une bonne école. Il est à présent avec un ami de sa famille et ne sait pas encore que sa mère est morte.

Sabbagh était aimée et respectée, c'est évident. Elle évoluait dans un réseau de chanteurs, d'artistes, de réalisateurs, d'écrivains, de politiques, d'amis et de membres de sa famille, dont certains continuent de se rassembler pour poursuivre ses projets et reproduire ses poèmes.

Son enterrement a eu lieu à Alexandrie le 25 janvier, mais beaucoup de gens se sont aussi rendus à une cérémonie en sa mémoire dans une mosquée du Caire, une semaine après sa mort. Ela était là, le premier d'une rangée d'amis et de camarades du SPAP, alignés devant un portrait d'elle, posé devant l'entrée des hommes. Ela était bouleversé. « C'était un honneur de vivre à ses côtés, la chose la plus importante qui me soit arrivé c'est d'avoir été avec elle dans ses derniers instants, » a-t-il confié à VICE News, s'arrêtant de temps à autre pour essuyer ses larmes. « On sait que la liberté a un prix, mais on se demande si cela vaut le sang de Shaimaa, et on n'en est pas sûrs. »

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Plus tard, il sanglotait ouvertement, consolé par Abdul-Ail. Ils se sont pris dans les bras sous la photo.

Une semaine plus tard, il a décrit Sabbagh comme la personne la plus précieuse qu'il connaissait. « Elle était la plus belle chose de ma vie. Et après elle, il n'y a plus rien de beau. »

Ela et Abdul-Ail se prennent dans les bras sous la photo de Sabbagh pendant une cérémonie d'hommage au Caire. Photo de John Beck.

Le jour de sa mort, Sabbagh s'est réveillée chez elle à Alexandrie. Elle a confié Bilal à un ami et a pris le train de 9 h 30 pour Le Caire avec trois de ses collègues du SPAP. Ils sont arrivés sur place vers midi, ont pris un petit-déjeuner tardif, ont bu du café et du thé dans un café, a raconté à VICE News Hossam Nasr, l'un des membres du groupe qui faisait partie du voyage. Ils ont ensuite monté les cinq marches poussiéreuses qui les menaient aux quartiers généraux, tenus secrets, du SPAP. L'objet de la réunion portait sur la manière d'aborder les élections législatives qui se tiendront en mars.

C'était une discussion importante. L'armée égyptienne a renversé Mohamed Morsi, le premier président démocratiquement élu, au milieu de l'année 2013. Depuis, le régime a resserré son contrôle, criminalisant toute forme de dissidence, et persécutant les partisans de Morsi avec une brutalité systématique. Le gouvernement a aussi fait passer une loi qui autorise les autorités à interdire des manifestations, même pacifiques, à disperser les manifestants en utilisant la force, et à les emprisonner. L'ancien chef des armées, le président Abdel Fattah al-Sisi, a déclaré que les élections à venir seraient la dernière étape de la transition démocratique. Mais en réalité, on observe un retour à l'ère de Mubarak, avec un retour vers l'ordre ancien, et beaucoup de partis d'opposition ont appelé au boycott des élections.

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Les Frères musulmans de Morsi, autrefois la faction politique la mieux organisée d'Égypte, sont à présent hors la loi, et des centaines de ses partisans ont été tués lors d'affrontements avec les forces de sécurité. Des milliers sont en prison.

En plus des élections, le bureau politique du SPAP devait débattre d'une idée qui circulait depuis deux jours sur un groupe Facebook privé : envoyer une petite délégation déposer des fleurs en mémoire de ceux qui ont perdu la vie pendant la révolution de 2011, place Tahrir.

Sabbagh était de bonne humeur cet après-midi-là, elle riait, faisait des blagues, se souvient Nasr. Elle a dit au secrétaire général du SPAP, Talat Fahmi — un ainé du parti, bien habillé, les cheveux grisonnants — qu'ils chanteraient « ensemble, ensemble avec Talat Fahmi ! » dans la rue.

Elle a notamment chanté Ana Bahebak Ya Biladi, une chanson populaire de la révolution, écrite du point de vue d'un martyr qui s'adresserait à sa mère :

« Dis à ma mère, ne sois pas triste.

Promets sur ma vie que tu ne pleureras pas.

Dis-lui je suis désolée ma mère.

Je suis mort, mais notre pays est en vie. »

On n'aurait pas cru que quelqu'un mourrait pour le pays ce jour-là. Les leaders des partis ont décidé de maintenir leur marche. Ils savaient qu'ils violeraient la loi contre les manifestations, mais ils ont insisté pour avoir une petite délégation, qui resterait pacifique, et qui éviterait les provocations. Le but était de se retrouver brièvement, de déposer une couronne de fleurs avec une banderole du SPAP et de partir.

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Les slogans antigouvernementaux et anti-forces de sécurité devaient être évités et remplacés par le mantra révolutionnaire peu controversé demandant du « pain, de la liberté et de la justice sociale ». Ils se sont mis d'accord pour se retrouver au quartier général du parti s'ils recevaient l'ordre de se disperser. Le timing de la marche avait été choisi avec soin, d'après Fahmi. L'anniversaire officiel du soulèvement avait lieu le 25 janvier, mais les Frères musulmans avaient décidé de faire une action ce jour-là. Pour éviter d'avoir des problèmes, le SPAP avait donc décidé d'organiser sa manifestation 24 heures plus tôt.

Les forces de sécurité, comme souvent pendant les périodes tendues, avaient bloqué l'accès à la place Tahrir avec du fil barbelé et des voitures blindées. Les manifestants ont donc décidé de se retrouver place Talaat Harb, au carrefour entre six rues, devant la statue du fondateur de la banque Misr, qui a donné son nom à la place.

Le groupe a quitté les bureaux du SPAP en emportant sa gerbe de fleurs et une grande banderole un peu après 15h30. Il y avait environ 30 personnes. 13 d'entre elles avaient plus de 60 ans, et deux plus de 70 ans, explique Fahmi. Plusieurs témoins racontent qu'ils ont commencé à marcher vers la place en prenant la rue Hoda Shaarawy, en respectant ce qu'ils s'étaient fixé comme ligne : ne pas entonner de chants provocateurs.

C'était un week-end, et les rues étaient vides, mais ils sont restés sur le trottoir pour ne pas bloquer la circulation. Quand ils ont pris Talaat Harb Street vers la place, ils ont vu devant eux des policiers en uniforme, des officiers en civil et des membres des Forces de la sécurité centrale — une escouade paramilitaire anti-émeutes. Ils ont traversé la rue pour éviter la confrontation et ont attendu devant les bureaux d'Air France, au sud-ouest de la place.

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Mais il semble que les forces de sécurité étaient en train de se préparer, ajustant leurs fusils et prenant position.

Fahmi s'est séparé du groupe pour parler à l'officier responsable sur les lieux, identifié par les avocats et les groupes des droits de l'homme comme le brigadier général de la police, et lui a dit qu'ils déposeraient des fleurs sous la statue, puis qu'ils partiraient sans manifester plus. Le secrétaire général du SPAP se souvient que le commandant était furieux, et qu'il a menacé de disperser violemment les manifestants. Fahmi a essayé d'expliquer à nouveau mais il a été interrompu. « Il [l'officier] réitérait sa menace alors à la fin, je lui ai dit "ok, on va partir…" Je n'avais même pas fini ma phrase qu'une salve de tirs est partie. »

Quand Fahmi s'est déplacé vers les manifestants pour leur demander de partir, les sirènes se sont mises à hurler, les forces de sécurité se sont avancées et les tirs ont commencé : des gaz lacrymogènes rapidement suivis par des tirs de grenaille.

Les manifestants se sont dispersés. La plupart d'entre eux du moins. Sabbagh insistait pour qu'ils restent. Ses compagnons inquiets essayaient de la faire partir. « Je disais Shaimaa "courons, parce qu'ils commencent à tirer de manière soutenue, » dit Nase, que l'on voit en vert près de Sabbagh dans la vidéo et sur les photos de l'incident. « Elle a dit : "non, on a commencé et maintenant on doit finir, leur but est de nous faire peur" » se souvient-il. Ela ne se trouvait pas loin, et avec Nasr, ils l'ont à moitié amadouée à moitié tirée de force plus loin dans la rue. Ils n'ont pu s'éloigner que de quelques pas.

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Nasr raconte qu'ensuite le brigadier général les a montrés du doigt, comme s'il donnait un ordre à un officier masqué qui tenait un fusil de chasse. Le tireur a levé son arme, il a tiré des plombs au moins trois fois dans leur direction. Les plombs du premier et du deuxième coup de feu ont touché Mohammed Sherif, un autre membre du parti originaire d'Alexandrie, à la tête et au bras.

D'autres balles sont venues se loger dans le dos et le visage de Sabbagh, dit Nasr. Le troisième coup l'a touchée directement dans le dos. La douzaine de plombs dans une cartouche de grenaille est censée se disperser dans la trajectoire. Mais le tir était fait de si près que presque tout le contenu de la cartouche est rentré dans son corps, déchirant son coeur et ses poumons et causant une importante hémorragie interne, d'après les rapports d'autopsie.

Osama s'est enfui pour éviter de se faire arrêter après avoir pris ces photos. Il dit qu'à présent, il est hanté par l'image de Shaimaa. Photo via Reuters.

Pendant un temps, Nasr n'a pas remarqué que son amie avait été blessée. Il s'est interposé entre elle et les forces de sécurité pour la protéger d'autres tirs. Elle s'est évanouie. « J'ai cru qu'elle s'était évanouie parce que je la tirais dans la direction opposée, » se souvient-il. « Le fait qu'elle ait pu être touchée ne m'a pas traversé l'esprit. » Il a essayé de la soulever du sol, criant qu'ils devaient partir, qu'ils devaient courir. Mais les membres des forces de sécurité, dont un officier en civil avec une veste crème — on le voit dans la vidéo — l'ont tiré et jeté contre le rideau de métal du bureau d'Air France puis l'ont laissé pour se précipiter vers une voiture blindée. Il a regardé en arrière et a vu Ela portant Sabbagh ensanglantée. C'est la dernière fois qu'il l'a vue.

Ela dit qu'il était tout près quand Sabbagh s'est effondrée sur le sol. Il s'est précipité pour l'aider mais lui non plus n'a pas compris qu'elle avait été touchée avant de voir du sang en haut de son dos. Quand il s'est aperçu qu'elle ne répondait plus, il a mis ses bras autour de sa taille et a essayé de la relever. C'est à ce moment-là qu'Islam Osama, un photographe du journal local Youm El Sabea a pris cette photo, désormais célèbre.

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Osama était derrière Sabbagh quand elle est tombée. Il a pris deux photos, s'est rapproché et en a pris plus alors qu'Ela essayait de l'aider, puis Osama s'est échappé pour ne pas se faire arrêter. Plus tard, il a dit à VICE News que l'impact international de sa photo l'avait flatté professionnellement, mais que le sort de Sabbagh le touchait toujours — il n'arrête pas de voir l'expression sur son visage : « J'ai tellement de peine pour Shaimaa, et ma photo… Elle était… C'est devenu un fantôme qui ne cesse de me hanter, » dit-il.

Ela décrit Sabbagh comme « la seule belle chose de ma vie » et la personne la plus précieuse qu'il connaissait. Photo via Reuters.

Ela a porté alors Sabbagh de l'autre côté de la rue et l'a déposée près du Café Riche, une institution du Caire, vieille de cent ans, lieu qui a vu nombre de moments clés de l'histoire politique de l'Égypte.

Là, il a cherché à savoir si elle avait été gravement touchée. « Je ne savais pas quel genre de blessures elle avait, et si elles étaient dangereuses ou pas, » se souvient-il, «… [mais] quand du sang a commencé à sortir de son nez et de sa bouche, j'ai compris que c'était grave. »

Il raconte avoir demandé à un officier de police qui était à proximité d'appeler une ambulance, mais celui-ci l'a ignoré. Fahmi se souvient d'avoir retrouvé Ela et Abdul-Ail devant le Café Riche, entourant Shaimaa, paniqués et confus. « J'ai demandé ce qu'il se passait, » a-t-il raconté à VICE News depuis son bureau quelques jours plus tard. « Ils ont dit qu'elle était en train de mourir et j'ai commencé à hurler pour trouver une ambulance. »

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Il raconte avoir demandé sèchement à un jeune policier qui avait un talkie-walkie d'appeler des secours. Le policier s'est exécuté mais personne n'est venu. Fahmi a continué à crier jusqu'à ce que le brigadier général le remarque et vienne l'arrêter. C'est le deuxième à avoir été retenu pour avoir essayé d'aider Sabbagh.

Abdul-Ail, un homme imposant et barbu, les cheveux bouclés qui était habillé en orange ce jour-là, comme le montrent les photos, a soulevé la blessée, et s'est dirigé vers le passage al-Bostan al-Sidi. Ela courrait devant, essayant de trouver quelqu'un pour appeler une ambulance ou un taxi.

Ensuite, ils ont déposé Sabbagh dans une chaise devant un autre café. Les deux disent qu'elle essayait encore d'attraper leurs mains.

Abdul-Ail raconte aussi qu'il a demandé de l'aide à la police de façon répétée. « J'ai d'abord demandé aux forces de sécurité d'appeler une ambulance mais ils n'ont rien fait. J'ai demandé plusieurs fois. Et après je l'ai portée… Et je leur ai à nouveau demandé une ambulance, mais ils ont refusé. Je l'ai déposé sur une chaise… Je ne savais pas qu'elle était déjà morte. »

Le docteur Nassar — un homme d'une soixantaine d'années, à la barbe blanche, et aux cheveux longs, qui porte d'épaisses lunettes noires — venait de finir son café et s'apprêtait à demander l'addition quand les tirs ont commencé. Quand il a vu Sabbagh, il s'est précipité pour voir s'il pouvait l'aider. Il ne pouvait pas. Nassar raconte avoir cherché un signe de vie chez Sabbagh, mais il s'est rapidement rendu compte que ses blessures étaient mortelles. « Je ne pouvais rien faire, je n'avais pas d'instruments, pas de pansement, pas de sang et je leur ai dit qu'elle était morte. »

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« Il a regardé ses yeux, et il a dit elle est morte, » se souvient Ela. « On lui a hurlé dessus, on n'était pas convaincus que c'était le cas. »

Les forces de sécurité sont arrivées des deux côtés de l'allée et ont attrapé un par un les hommes qui entouraient Sabbagh, Nassar compris. Les hommes continuaient de demander de l'aide. « Quand ils nous ont arrêtés, on leur a dit " ok, arrêtez-nous [mais] s'il vous plaît, aidez-la d'abord. On a dit « on est ses frères, s'il vous plaît, ne la laissez pas en sang sur le trottoir, » dit Ela. Leurs supplications n'ont pas eu d'effet, les forces de sécurité les ont poussés dans des voitures blindées, mais ont laissé Sabbagh affalée sur une chaise.

Seulement quatre minutes s'étaient écoulées depuis que Sabbagh avait été touchée, et à peu près quinze depuis le début de la marche.

En jaune: Le trajet de la marche.En rouge : Le trajet de Sabbagh, blessée.

Tout le monde n'a pas été arrêté. Nagwa Abbas, membre du bureau politique du SPAP, qui a pris part à la manifestation a confié à VICE News avoir vu Sabbagh être emmenée vers le passage al-Bostan al-Sidi, suivie d'une voiture de police et du brigadier général, ce qui suggérait que ceux qui essayeraient de l'aider seraient arrêtés.

Abbas, une femme plus âgée, les cheveux poivre et sel, s'est caché dans les toilettes du café où Sabbagh est morte, jusqu'à ce qu'un de ses collègues du parti, Mohammed Salah ne l'appelle pour lui demander d'accompagner sa collègue blessée dans la voiture de quelqu'un qui avait proposé d'emmener Sabbagh à l'hôpital. On avait menacé Salah de l'arrêter. Il avait essayé de s'enfuir, mais il a été finalement retenu.

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Abbas s'est précipitée dehors et a vu un jeune portant Sabbagh vers une voiture conduite par un homme plus âgé. Les deux étaient des inconnus, alors elle s'est installée à l'arrière avec la tête de Sabbagh sur ses genoux, tandis que le jeune homme s'est assis devant, à côté du chauffeur. Sabbagh ne donnait « aucun signe de vie, » rapporte-t-elle.

L'homme les a conduits près du Kidney Center du Caire, où ils ont mis Sabbagh dans un fauteuil roulant, puis ils sont partis rapidement. Les amis et collègues de Sabbagh ne savent pas qui sont le chauffeur et le jeune homme qui ont aidé Sabbagh, mais Abbas pense qu'ils étaient affilés aux forces de sécurité, parce qu'au check point qu'ils ont croisé sur la route, le chauffeur a discuté avec les officiers, et les a appelés par leurs noms.

Azza Matar, une autre collègue et amie de Sabbagh est arrivée à l'hôpital peu après. Elle était en retard pour la manifestation et avait essayé d'appeler Sabbagh plusieurs fois alors qu'elle marchait vers la place Talaat Harb depuis chez elle.

Mais quand elle est arrivée rue Hoda Shaarawy, elle a vu ses collègues du SPAP se faire poursuivre par des voitures de police et crier qu'on leur avait tiré dessus et qu'ils s'étaient fait gazer avec des lacrymogènes, raconte-t-elle à VICE News. Elle a cherché Sabbagh, mais ses amis lui ont dit de se réfugier dans le bureau, parce qu'elle se ferait sûrement arrêter si elle restait dans la rue.

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De l'intérieur des quartiers généraux, elle a appelé Sabbagh encore et encore, jusqu'à ce que quelqu'un décroche. Une inconnue a répondu. « Elle m'a dit " la propriétaire de ce téléphone est toute seule dans le café, personne ne l'aide et elle doit être emmenée à l'hôpital", » se souvient Matar. Elle et d'autres membres du parti ont dévalé les escaliers et sont sortis.

Sur le chemin, elle a rencontré d'autres membres du SPAP qui ont dit qu'Abbas était partie avec Sabbagh à l'hôpital. Ils ne savaient pas lequel, alors Matar s'est mise à téléphoner frénétiquement à Abbas. Pendant qu'elle essayait de la joindre, une ambulance est enfin arrivée à l'autre café. Ça avait pris au moins trente minutes. Abbas a fini par répondre, sa voix tremblait. « Shaimaa ne va pas bien, » a-t-elle dit à Matar. « Et je ne sais pas quoi faire. »

Matar s'est ruée au Kidney Center. Quand elle est arrivée, les docteurs avaient déjà prononcé la mort de Sabbagh, et étaient debout en cercle, à discuter. « Je l'ai retrouvée [Sabbagh] dans une chaise roulante, du sang sortant de sa bouche et de son nez, et son pull, rouge de sang. Elle avait deux blessures dans sa joue gauche, » dit Matar. « Elle était morte, c'était évident, et elle était morte depuis longtemps. »

Ela et Abdul-Ail ont essayé d'aider Sabbagh, mais ils se sont fait arrêter. Photo via Reuters.

Plus tard, elle a téléphoné aux autres membres du parti pour leur apprendre la nouvelle. Au début, certains ne l'ont pas cru, ont pensé que c'était une blague, l'ont insultée et maudite. Matar s'est ensuite mis à chercher le téléphone de Sabbagh pour éviter qu'il soit confisqué par la police. Un autre membre du parti qui est arrivé à l'hôpital le lui a tendu. La mère et la s?"ur de Sabbagh n'arrêtaient pas d'appeler. Matar a fini par décrocher et leur a dit ce qu'il s'était passé. « C'est moi qui leur ai appris la nouvelle, « se souvient-elle. « Quand elles téléphonaient, elle [Sabbagh] était sous mes yeux. J'ai essayé de ne pas répondre, mais elles ont continué à m'appeler. »

Bilal a appelé aussi, mais cette fois-ci, elle n'a pas répondu. « Le garçon, je ne pouvais pas…, » dit-elle en pâlissant.

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C'est vite devenu chaotique dans la toute petite salle d'attente de l'hôpital. D'autres membres du parti et d'autres amis ont commencé à arriver, accompagnés d'avocats des droits de l'homme. La police a aussi fait irruption, elle a mis le corps de Sabbagh à la morgue. Le chef du commissariat de Qasr al-Nile, qui était responsable de cette zone, se trouvait à leurs côtés. Matar et Abbas affirment qu'il s'agissait du brigadier qui avait donné l'ordre de tirer place Taalat Harb, mais les avocats qui travaillent avec le SPAP disent que ce n'est pas lui.

Les gens présents à l'hôpital en étaient toutefois convaincus, et ils ont commencé à l'invectiver, à le traiter d'assassin et à demander les papiers de Sabbagh, que le personnel de l'hôpital avait pris.

Pendant ce temps, quelqu'un a hurlé que la police était en train de déplacer son corps par une porte à l'arrière. C'est la procédure après une mort violente, mais Matar dit qu'ils ont paniqué, se sont dit que si les autorités avaient à la fois les papiers et le corps, les amis et la famille de Sabbagh ne pourraient pas prouver jusqu'à son existence, sans parler des circonstances de sa mort.

Le groupe s'est précipité vers la porte arrière de l'hôpital, et a trouvé des officiers assurant un passage sûr au corps de Sabbagh, qui était à présent sur une civière. Abbas a essayé de les approcher. « Je leur ai dit que je voulais finir ma mission, et que s'ils voulaient m'arrêter parce que je voulais le corps, très bien, mais ils devraient me prendre avec le corps, » dit-elle.

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Elle affirme que le chef de police lui a donné un coup d'épaule dans la poitrine qui l'a fait tomber, alors que le corps de Sabbagh était déposé dans l'ambulance. Mais les membres du SPAP et leurs soutiens ont bloqué la route du véhicule jusqu'à ce qu'Ahmad Raghib, un avocat du centre des droits de l'homme Hisham Mubarak puisse lui aussi monter dans l'ambulance. Il a accompagné le corps à la morgue Zeinhom.

Matar et d'autres, dont beaucoup d'avocats, les y ont rejoint vers 18 heures et sont restés auprès du corps jusqu'à ce que les médecins légistes les chassent pour pouvoir procéder à l'autopsie. Ils ont attendu pendant sept heures, jusqu'à ce que l'oncle de Sabbagh vienne chercher le corps.

Six personnes ont été arrêtées pendant que Sabbagh était en train de mourir : Fahmi, Ela, Abdul-Ail, Nasr, Nassar et Salah. Nasr, le premier à avoir été arrêté dit avoir été frappé quand il a été emmené dans un véhicule blindé. Fahmi, le deuxième à avoir été capturé raconte lui aussi avoir été maltraité quand il a été emmené, bien qu'il n'ait pas résisté. Il raconte qu'il a été jeté aux pieds des officiers, dans le même fourgon que Nasr.

Les hommes ont été transférés dans un véhicule de police, où ils se sont retrouvés avec Ela et les autres, qui leur ont appris que Sabbagh était morte. Les six ont été emmenés au commissariat Qasr al-Nile et transférés au district d'Abdeen, où ils ont passé la nuit avant d'être redirigés vers le bureau du procureur plus tard dans la journée.

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Les procureurs ont commencé par dire qu'ils seraient d'abord interrogés en qualité de témoins, mais ils ont été accusés d'avoir attaqué des forces de sécurité, bloqué la circulation, et d'avoir entamé des chants antigouvernementaux.

Plusieurs autres, dont Abbas, ou encore Azza Suleiman, qui n'ont pas été arrêtées avec les six hommes sont venus donner leur témoignage et ont été accusés d'avoir commis les mêmes infractions.

Toutes les accusations, sauf celle de violation de la loi régulant les manifestations, ont depuis été retirées après que les vidéos ont prouvé à quel point elles étaient mensongères. Les accusés encourent toujours des peines de prison.

L'enterrement de Sabbagh dans la ville d'Alexandrie. Photo via Reuters

Les témoignages de tous ceux qui ont été interviewés — dont certains ne sont pas nommés dans cet article — convergent sur tous les points importants et presque sur tous les détails, bien qu'il y ait de petites divergences.

Osama est certain qu'Ela est la première personne qui a essayé d'aider Sabbagh. Mais c'est Nasr qui est à ses côtés dans les photos prises quelques secondes avant qu'elle soit touchée, et c'est lui qui est arrêté quelques instants plus tard. Fahmi est certain que l'on n'a pas tiré de gaz lacrymogène, convaincu qu'il l'aurait senti. Mais Osama a des photos de gaz et tout le monde a rapporté que des gaz ont été tirés avant le plomb.

La contradiction la plus frappante vient d'Atef Salama, serveur au café du passage al-Bostan al-Sidi. Il venait de commencer son service avant les événements. Il a d'abord fait à VICE News exactement le même récit que les autres, disant que les hommes entourant Sabbagh ont été arrêtés dans les « trois ou quatre » minutes après leur arrivée au café, et à quel point elle n'était « déjà plus là. »

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Mais plus tard, quand l'interview a commencé à aborder son interrogatoire par la police, il a blâmé ceux qui étaient avec elle, disant qu'ils ne l'avaient pas aidé, et qu'ils avaient refusé les propositions d'une voiture et d'une moto pour emmener Sabbagh à l'hôpital Il a dit ensuite que quinze minutes s'étaient en fait écoulées avant que les arrestations n'aient eu lieu. « Ils [la police] m'ont interrogé à trois reprises… Et je leur ai dit les mêmes choses qu'à vous » dit-il. « J'ai essayé de l'aider et j'accuse les gens qui étaient avec elle avant sa mort. »

Il est quasi certain que ce sont les forces de sécurité qui ont tué Sabbagh. De nombreux témoins décrivent le même homme masqué soulevant son fusil et faisant feu dans sa direction avant qu'elle ne s'effondre à terre, et on voit cette scène dans la vidéo.

Le rapport d'autopsie vient confirmer cette thèse, on peut lire que le plomb que l'on a retrouvé dans son corps a été tiré à moins de trois mètres de distance, ce qui laisse place à peu d'autres possibilités.

Même Sisi a fait allusion dans un discours au fait qu'un membre de la police pourrait être responsable. Dans cette déclaration il décrit Sabbagh comme sa « fille ». Il a toutefois ajouté que la réputation de toute une institution ne devait pas être entachée par les actes d'un seul individu. Les autorités ont ouvert une enquête sur ce meurtre.

Mais tout cela n'a eu lieu qu'après une importante médiatisation, et une condamnation de la part des médias d'État, ce qui est rare. Au début, on avait l'impression que, comme beaucoup d'autres, sa mort serait classée.

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Un responsable du ministère de l'intérieur, le Général Gamal Mokhtar a déclaré aux journalistes le 28 janvier que la police n'utilisait pas la force pour disperser ce genre de petite manifestation. Il a suggéré que les vidéos la montrant blessée pourraient être une mise en scène. Le ministre de l'intérieur Mohamed Ibrahim a dit que les policiers ne transportaient que des gaz lacrymogènes et que les fusils de chasse étaient « strictement interdits » dans les manifestations. Ces affirmations sont fausses. Des fusils de chasse ont été vus par tous les témoins à qui VICE News a parlé et on peut les voir dans les photos et la vidéo de la manifestation.

Des médias pro gouvernementaux ont suggéré que les Frères musulmans pourraient être plus ou moins responsables du meurtre de Sabbagh. Les Frères musulmans sont souvent accusés de tout et n'importe quoi, même pour des choses — comme des attaques de soldats dans le Sinaï par exemple — que d'autres groupes ont revendiqué.

Des vidéos ont commencé à circuler parmi les pro armée, suggérant que le véritable tueur était un grand homme portant une veste marron que l'on avait vu calmement quitter les lieux. L'homme avait la main dans sa poche et, affirment-ils, avait tiré avec une arme dissimulée.

Cet homme c'est le vice-président du SPAP et le leader Zohdy el-Shami, qui a lui aussi participé à la manifestation. Il a été frappé à la tête dans la cohue qui a suivi les tirs et s'en allait un peu étourdi, dit-il.

Il était à l'enterrement de Sabbagh à Alexandrie, puis est rentré chez lui près de Damanhour.

Mais le 31 janvier, le procureur du district Qasr al-Nil a demandé qu'il soit présent au Caire, puis l'a interrogé en tant que suspect pendant des heures, l'accusant d'avoir été armé et d'avoir agressé des civils. Shami est un homme d'une soixantaine d'années élancé, un peu maniéré. Il reste diplomate, mais il est déconcerté par cette affaire. « L'enquête a négligé ceux qui avaient de vraies armes et a donné de l'importance à des tours de passe-passe, » dit-il à VICE News.

Ce serait facile de prouver sa responsabilité, s'il a tué Sabbagh avec un pistolet caché dans sa poche, sa veste porterait au moins les traces de résidus de poudre. Les procureurs se sont donc rendus à la maison de Shami à Damanhour pour chercher le vêtement. Mais ils ont procédé sans mandat et sans que Shami soit sur place, deux violations de la loi. Ali Soliman, un avocat du front de défense des manifestants égyptiens qui travaille avec le SPAP sur ce cas confirme ce point et ajoute que les autorités ont ensuite affirmé que la famille de Shami avait volontairement donné la veste. Mais Shami vit seul, et des témoins ont vu les officiers du procureur enfoncer sa porte.

L'avocat a ajouté qu'il avait peur que les officiers ne tirent dans la veste pour créer une fausse preuve pour piéger Shami. Après que les dirigeants du SPAP, avec des dirigeants d'autres partis politiques ont rencontré Sisi, il a été libéré.

Sisi s'est exprimé sur ce sujet, juste après cet entretien et cela a eu un « effet magique, » dit Soliman, ajoutant que, sans ça, il est sûr que le vice-président du SPAP aurait été le bouc émissaire. « Sans cette rencontre, ils auraient mis un fusil là [dans la poche de la veste] et ils auraient tiré, et ça aurait été fini ! » dit il se frappant les mains.

Le docteur Nassar reproche aux collègues de Sabbagh de l'avoir déplacée, ce qui aurait pu aggraver son cas. Au milieu des coups de feu, Ela et Abdul-Ail n'avaient pas beaucoup d'options, et c'est un procédé habituel en Égypte, où peu de gens ont un entraînement médical et où les corps ensanglantés des blessés et des mourants sont souvent transportés à l'arrière d'une moto, dans les bras d'un ami.

Des portraits du président Sisi et de d'autres responsables du gouvernement avec le mot « assassin » sont brandis par des manifestants sur un pont du Caire le 14 février. Photo via Reuters.

Le bureau du procureur de Qasr al-Nile avait annoncé le 10 février que le tueur de Sabbagh était en garde à vue et qu'il serait identifié quelques jours plus tard, ont dit les médias d'État.

Deux jours plus tard, le procureur général Hisham Barakat a ordonné un embargo médiatique jusqu'à ce que l'enquête soit terminée, et a demandé une couverture médiatique « précise ». Le communiqué décrit aussi l'affaire comme mineure, ce qui veut dire que même si le tueur est condamné, sa peine ne sera que de trois ans.

Le grand nombre de photos et de vidéos accablantes, recoupées par l'autopsie établit la façon dont elle est morte. Son image publique de mère, de poète et d'activiste laïque rend d'autant plus difficile pour les autorités de l'accuser d'avoir été violente ou d'accuser un autre parti.

À la place, l'image d'une manifestante pacifique, sur qui on a tiré alors qu'elle allait déposer des fleurs pour commémorer des morts a provoqué de nombreuses critiques, ce qui a forcé le pouvoir à réagir. Sans doute pas pour des raisons morales, mais parce que les autorités se rendent de plus en plus compte que la violence policière est l'une des causes de la révolution de 2011 et que cela représente toujours une menace.

Des centaines de personnes sont mortes dans les mains des forces de sécurité depuis la révolution, mais les meurtriers coupables sont rarement tenus pour responsables devant la justice. Cette année seulement, 26 personnes sont mortes autour de l'anniversaire de la révolution et plus de 20 personnes ont perdu la vie dans une bousculade, quand du plomb et des gaz lacrymogènes ont été tirés par la police sur des fans de foot, devant un stade du Caire, le 8 février dernier. Cette fois, personne n'a été décrit comme l'enfant de Sisi, et, si l'on en juge par les anciennes affaires, personne ne sera soumis à une véritable enquête.

Une jeune fille de 17 ans, Sondos Ridha, a été tuée par la police dans une manifestation islamiste à Alexandrie, la veille de la mort de Sabbagh. Ses liens avec les Frères musulmans, qui sont autant honnis par le pouvoir que les groupes politiques laïques, montrent que la colère a des limites. Il n'y a eu que peu de condamnations, pas de mouvements de sympathie et pas d'autopsie. À la place elle a été enterrée en silence, à côté de ses droits.

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