Passion briques

« Brickstand », l'homme qui construit les stades de football en Lego

Au départ, Chris Smith a fait ça pour allier ses deux passions, le foot et les Lego. Aujourd'hui, il s'est fait une petite réputation et les commandes affluent.

par Will Magee
29 Mars 2017, 11:07am

Il y a plusieurs façons pour quelqu'un de démontrer une obsession compulsive pour le foot. Faire la collection des maillots, acheter tout l'équipement assorti, courir après les autographes des joueurs, stars ou simples joueurs de première division, dépenser des sommes astronomiques d'argent pour voyager à travers tout le pays et aller supporter son équipe à l'extérieur comme à domicile.

Il n'y a qu'avec le football qu'il est socialement acceptable d'être à ce point obsédé. Les amis et la famille des supporters fanatiques restent généralement stoïques en les voyant dépenser du temps, de l'énergie et des milliers d'euros pour le plaisir de s'immerger dans la culture du foot et du fanatisme. Faire une fixation sur des vétilles tactiques ; planifier les événements majeurs de sa vie en fonction du planning des matches ; refuser de parler à ses proches la plus grande partie du week-end parce que son équipe a perdu... Ces choses sont normales dans la vie de fans de football engagés, un peu moins pour tous les autres.

S'il y a toutefois un fan qui est tout sauf banal dans sa façon d'exprimer son amour pour le sport, c'est Chris Smith, aka « Brickstand ». Depuis quelques années, Chris s'est donné pour mission de construire tous les stades de football en Lego, recevant petit à petit des sollicitations et des commandes et étendant de temps à autre son activité à des stades écossais et non professionnels. Dans le domaine des projets créatifs, on fait difficilement plus ambitieux que d'essayer de construire autant de maquettes détaillées à partir de rien d'autre que de petites briques emboîtables. Un travail pointilleux qui demande une attention et un sens du détail incroyables pour des dizaines d'heures d'effort cumulées. En effet, quand il s'agit d'investir du temps et de l'argent à la poursuite du fanatisme absolu du football, même les supporters les plus engagés font pâle figure à côté de Chris.

Celtic Park.

Bien que peu de personnes nieraient le fait que les créations de Brickstand sont de véritables oeuvres d'art, surtout après avoir vu les méticuleuses, incroyablement précises et esthétiquement plaisantes maquettes de stades que fait Chris, il serait raisonnable de se demander pour quelle raison quelqu'un s'embarquerait dans une aventure si exigeante.

Lors d'un entretien téléphonique accordé à VICE Sports, Chris a essayé de donner quelques réponses sur les motivations de ce projet et sur les raisons qui l'ont poussé à mélanger le foot et les Lego pour donner naissance à une forme d'art peu conventionnelle. « Ça a commencé lorsque j'ai zoné sur internet et que j'ai vu beaucoup de stades de football américain et de baseball faits en Lego, raconte Chris. Je me suis dit que j'allais regarder également les stades de foot anglais, quelqu'un devait forcément l'avoir fait. Lorsque j'ai essayé de les trouver, je me suis rendu compte, qu'ils n'existaient pas, donc je me suis dit que j'allais m'y essayer. »

« Je suis supporter de Crystal Palace donc j'ai fait le Selhurst Park en premier, continue Chris. Tout est plus ou moins parti de là. Je me suis alors dit que je pouvais aussi bien essayer de faire tous les stades plutôt qu'un ou deux, parce que sinon ça me semblait un peu inutile. » Travaillant depuis sa base à Altrincham, non loin de Manchester, il a rapidement reçu des retours enthousiastes des supporters sur les réseaux sociaux. « Ensuite, je me suis dirigé vers les incubateurs de start-ups, et j'ai dû me vendre un petit peu pour pouvoir recevoir quelques fonds pour pouvoir commencer avec assez de briques. Je m'en suis sorti avec un emprunt de 5000 euros à dépenser en Lego, et ensuite ça a plus ou moins fait effet boule de neige. »

Villa Park.

Il semblerait donc qu'il y ait un marché important pour les stades de foot en Lego, et des supporters ont rapidement engagé Chris pour faire des maquettes d'Old Trafford, de Stamford Bridge, de l'Emirates et compagnie. Les enceintes deviennent des objets de collection et de décoration d'intérieur. « J'ai commencé à les faire chez moi sur la table de la cuisine, mais ça a vite dégénéré, raconte Chris. Le truc c'est la quantité de briques qu'il faut, vraiment, parce qu'il faut évidemment beaucoup de formes, de couleurs et de variétés différentes. Heureusement, aujourd'hui j'ai un petit studio donc je fais principalement l'assemblage des stades là-bas. »

Est-ce donc principalement le retour positif qu'il a des réseaux sociaux qui le motive, ou est-ce quelque chose d'autre ? « Je crois que je suis vraiment passionné de foot et que j'aime les Lego, donc c'est le projet parfait pour moi. J'essaie de ne pas trop m'inquiéter de la réaction des gens, parce que je sais plus ou moins moi-même quand les maquettes sont aussi réussies que possible pour moi, si vous voyez ce que je veux dire. Il ne s'agit pas tant du retour des gens mais plutôt de faire quelque chose dont je suis content, et que je suis content de donner à quelqu'un d'autre. Du moment que je l'ai fait de mon mieux, c'est tout ce dont je me préoccupe. »

Loftus Road.

La façon dont Chris parle du projet Brickstand en fait presque un exercice de catharsis. Il semble être globalement d'accord avec cette idée, ajoutant que cela est en lien avec ces intérêts professionnels d'avant, même s'il n'a jamais été engagé dans des arts créatifs auparavant. « J'ai travaillé longtemps dans des écoles primaires et des crèches, et j'ai également beaucoup travaillé avec des enfants atteints d'autisme ou en situation de handicap. On jouait souvent aux Lego, même si je ne les avais jamais utilisés pour faire des constructions comme celles que je fais aujourd'hui. J'imagine que de construire des choses à partir de Lego est un processus logique, cela demande beaucoup de patience et – quand tu construis quelque chose d'aussi compliqué qu'un stade de football – il est facile de s'y perdre pendant quelques heures, et c'est vraiment un truc sympa à faire. »

Cependant, construire des stades de football en Lego entraîne son lot de frustrations. « Le seul truc ennuyeux c'est que tu ne peux jamais avoir assez de briques, dit-il. Je ne dessine aucun plan avant de commencer, je prends juste quelques photos de ce que j'essaie de représenter et je commence ensuite presque aussitôt à construire. En termes de briques, tu ne sais jamais ce dont tu vas avoir besoin jusqu'au moment où tu en as besoin, donc c'est assez frustrant d'avoir une bonne idée et de savoir exactement comment t'y prendre pour que ça ait l'air parfait, jusqu'au moment où il te manque une brique en particulier ou certaines pièces. Tu dois ensuite les commander et attendre qu'elles arrivent, donc de temps en temps ça casse un peu ton rythme. »

Southend's Roots Hall.

En attendant la livraison d'éventuelles pièces additionnelles, il faut entre une demie journée et un jour et demi à Chris pour finir un stade d'une seule traite. En plus des stades de Premier League, son répertoire comprend Loftus Road, Villa Park, Ibrox, Parkhead et The Den, et il s'est même aventuré dans les bas-fonds de la ligue anglaise avec le Victoria Park, Bloomfield Road et Roots Hall, respectivement les stade de Hartlepool, Blackpool et Southend. « Je commence par la pelouse, qui fait toujours la même taille, puis je continue avec l'intérieur du stade, explique Chris. Ensuite s'il y a des slogans dans les tribunes c'est ce que je fais d'abord, et je travaille ensuite vers l'extérieur à partir de là, construisant le stade progressivement. »

« C'est bon de rester le plus simple possible, il y a beaucoup de confiance en jeu, ajoute Chris. J'essaie évidemment de les rendre les plus fidèles possibles, mais une partie du défi réside dans le fait de travailler dans les limites de ce que peuvent réaliser les briques Lego et dans la gamme de couleur disponibles. De ce côté-là tu es restreint, mais ça te force presque à être un peu plus créatif. Je crois que les gens apprécient cela, parce qu'ils voient l'effort que tu as mis à vouloir être précis, même si l'imitation ne sera jamais parfaite. »

Hartlepool's Victoria Park

Pour Chris, il est important de faire en sorte que ses stades puissent être appréciés dans les maisons des gens, qu'ils soient d'une taille ni dérangeante ni envahissante, mais qui leur permettent de l'exposer dans leurs cuisines, salons ou ailleurs. En ce sens, Brickstand est une expression de passion pour le foot comme une autre, dans le sens où ce qui rend tous les efforts utiles est le sens d'interconnexion entre les gens, l'appréciation mutuelle d'un club de foot et le sentiment de quelque chose de chéri en privé mais largement partagé. Il reste à Chris des dizaines de stades à réaliser avant de compléter sa mission. Le projet Brickstand pourrait donc continuer pendant des années, puisqu'il y a sans doute encore beaucoup de fans qui souhaiteraient voir leur propre stade construit en Lego. Aussi excentrique que le projet Brickstand puisse être, il y a quelque chose de profondément plaisant dans le fait voir un stade foot familier construit à partir de rien d'autre que des briques de jouet.