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L'inextricable galère des étudiants sans papiers

« C'est notre quotidien d'avoir la trouille. Est-ce qu'il y a des contrôleurs dans les transports ? Est-ce qu'il y aura la police ? Est-ce que, est-ce … On est très stressés, tous les jours. »

par Henrique Valadares
07 Février 2017, 3:15pm

« Quand tu n'as pas de papiers, tu n'as le droit à rien », pose Dame Syll. Dame étudie dans une université française, mais ne peut pas travailler pour financer ses études. Il n'a pas non plus droit aux bourses ni aux logements étudiants : il est sans-papiers.

L'université de Paris 8 a accepté Dame, il a payé les droits d'inscription comme tout le monde et il a de bonnes notes. Mais Dame n'a pas les mêmes droits que les autres. Il n'est pas seul dans ce cas.

Pour faire entendre leurs voix, la centaine d'étudiants en situation irrégulière inscrits à l'Université de Paris 8 ont formé le « Collectif des étudiant-e-s étrangèr-e-s de Paris 8 », dont nous avons rencontré plusieurs de leurs membres, dont Dame.

« On n'a pas le droit de subvenir à nos besoins. Et si on le fait, c'est de manière illégale », se plaint cet étudiant sénégalais de 27 ans, en deuxième année de philosophie à Paris 8. Dame est arrivé en France après avoir vécu en Italie, où son père habite. Comme les autres étudiants sans-papiers, il est contraint soit à la précarité, soit de travailler au noir. « Vous imaginez la galère ? J'ai été obligé, étant étudiant, de faire de la vente à la sauvette ! C'est une vraie entrave », s'énerve-t-il.

Un mois au centre de rétention

Ce grand étudiant aux lunettes noires et au langage riche a passé un mois dans le Centre de détention administrative de Vincennes. Le 4 novembre dernier, il vendait des souvenirs à la tour Eiffel lorsque des policiers débarquent. « Je n'ai pas couru assez vite », nous raconte Dame avec une voix tremblante. « J'ai essayé d'expliquer que j'étais étudiant, mais je n'en avais aucune preuve : j'avais oublié ma carte d'étudiant. Alors, ils m'ont emmené. »

« C'était vraiment choquant et humiliant d'y être » poursuit-il. « Je ne peux pas me dédouaner, mais je ne suis pas quelqu'un de dangereux, je suis étudiant ! »

Entretemps, ses camarades du collectif menaient bataille. Le 2 décembre, vingt étudiants ont essayé de manifester devant la Préfecture de police de Paris, où une trentaine de CRS les attendaient. « Ils nous ont encerclés dès qu'on est sortis du métro, ils ne nous ont pas laissés faire un seul pas », nous racontait une jeune manifestante sur place. Ils ont fini par négocier avec les forces de l'ordre et se sont installés à la sortie du métro.

Lors de la manifestation du 2 décembre. (Photo d'Henrique Valadares/VICE News)

Immobiles à une centaine de mètres de l'entrée de la Préfecture de Police, ils ont scandé des slogans dans un climat tendu : « Une carte d'étudiant, un titre de séjour », « Liberté pour Syll », ou encore « Tout le monde déteste les frontières ».

Les quelques étudiants sans papiers présents se tenaient à l'écart, contraints à la discrétion. « Je vais me réfugier dans le métro : je suis noir et ils viendront me contrôler direct si ça dégénère » glissait l'un d'entre eux.

Dame a finalement été libéré le 6 décembre dernier. Quelques jours auparavant, trois membres du collectif avaient essayé de rendre visite à l'étudiant retenu à Versailles pour lui apporter des notes des cours. Mais les policiers, craignant une manifestation, les ont empêchés. « Ils ont voulu être fermes, mais l'ont été un peu trop : quand on est en centre de détention, on a droit aux visites », nous a expliqué en janvier Margot Walther, avocate spécialisée dans le droit des étrangers et qui conseille le collectif depuis un an. « Le juge des libertés et de la détention a alors constaté que ses droits avaient été violés et il a été libéré ».

« C'est notre quotidien d'avoir la trouille »

« On a tous deux types d'angoisse », nous raconte Kades, étudiant ivoirien de 45 ans en sciences politiques, également membre du collectif. « On a peur de se faire arrêter par la police et d'abîmer la propriété d'autrui et qu'on nous dise de payer. » François, un autre étudiant sans papiers dont le prénom a été changé, est d'accord. « C'est notre quotidien d'avoir la trouille », nous explique cet étudiant ivoirien de 26 ans. « Est-ce qu'il y a des contrôleurs dans les transports ? Est-ce qu'il y aura la police ? Est-ce que, est-ce que ... On est très stressés, tous les jours. »

Sans ressources financières, ils doivent souvent frauder pour pouvoir aller à l'université. Le matin même de notre rencontre, François a été contrôlé dans les transports : « Soit tu restes chez toi et y meurs, soit tu poursuis tes études et viens. J'ai fait mon choix de venir et si j'ai les moyens, je vais payer cette contravention. ».

Comme Dame, d'autres ont travaillé au noir. Sia Ahmed, étudiant algérien de 24 ans à Paris 13 nous dit avoir déjà travaillé sur les marchés et pour faire des dépannages. « Mais maintenant je n'ai plus de travail ». Pareil pour Kades. Il a eu un master en droit et a été entrepreneur dans une boîte de communication et de publicité à Abidjan. Mais les conflits après la présidentielle de 2010 l'ont obligé à quitter la Côte d'Ivoire. À Paris, « j'ai travaillé dans une entreprise de sécurité pendant 4 mois, à surveiller les supermarchés », nous raconte-t-il début décembre. « J'ai travaillé avec les papiers de quelqu'un d'autre. » Ce qui arrive souvent : l'employeur est au courant mais fait semblant de ne pas le savoir, et en profite pour payer ces salariés avec énormément de retard. Kades a finalement été viré faute de vrais papiers.

« Tu ne peux pas demander à quelqu'un de t'héberger gratuitement »

« Depuis, c'est la galère : je vis au jour le jour », embraye Kades. Hébergé par un cousin, l'homme aux cheveux poivre et sel a dû dormir dans la rue, en face du Stade de France. Depuis, il a trouvé un toit à quelques minutes de son université. Dame a déjà dû dormir dehors lui aussi. Ou encore dans la cage d'escalier de son ancien immeuble — et ce pendant un mois — avant de trouver un foyer à Sevran, en Seine-Saint-Denis. « C'est très compliqué de rester chez quelqu'un quand tu n'as pas de revenus », explique François. Cet étudiant en troisième année de sociologie a été hébergé à droite et à gauche « mais je ne reste jamais plus de deux mois. »

Il n'est pas non plus simple de demander de l'aide à des compatriotes installés en France. « C'est pas facile, il y a une question de dignité. Tu ne peux pas demander à quelqu'un de t'héberger gratuitement », nous explique Kades. Selon lui, le regard de sa communauté d'origine change lorsqu'ils apprennent qu'il est en situation irrégulière. « Si je le dis, tout le monde s'écarte : ils me prennent pour l'incarnation du mal », nous raconte-t-il sur un banc de Paris 8. « Il se peut que des gens changent leur numéro pour ne pas qu'on les appelle. »

Pour être régularisés, « on nous demande d'être exemplaires », explique Kades. Sans revenus, loin de sa famille, ce n'est pas gagné. « Il faut avoir les moyens pour avoir de bons résultats scolaires », déplore François.

Une fois que les étudiants sans papiers arrivent en master, la galère s'intensifie. Sandra (le prénom a été modifié) le sait bien. Étudiante en M2 de commerce international, marketing et export, cette Camerounaise de 27 ans doit valider un stage. « Certains collègues ont enchaîné un CDI après le leur. Moi, je ne peux même pas trouver un stage, car je n'ai pas de titre de séjour », nous expliquait-elle début janvier à Paris 8. « Je vais devoir recommencer mon année, alors que j'ai de bonnes notes ! »

« Je suis vraiment inquiet, ma situation devient de plus en plus difficile, je n'en peux plus », répète Dame à plusieurs reprises pendant notre entretien. Pourtant son seul but est de finir ses études. « J'essaie d'aller jusqu'au bout, puisque c'est ce qui m'intéresse, mais je n'ai jamais voulu rester en Europe toute ma vie », raconte-t-il. « Je me suis dit que si j'ai un diplôme français, cela me permet de travailler n'importe où », explique François. « Mais je me demande sérieusement si je vais pouvoir continuer comme ça : sinon, je n'aurai pas d'autre choix que celui de rentrer et d'arrêter mes études. »

La seule alternative ? Un dépôt collectif à la Préfecture

Selon le syndicat étudiant Unef, joint par Libération, « en principe, vous pouvez vous inscrire dans une fac ou une école, l'administration n'est pas tenue de demander le titre de séjour. On vous demande une pièce d'identité, c'est tout ». Pourtant, en région parisienne, la plupart des universités demandent un titre de séjour, selon Maître Walther.

L'université de Paris 8, connue pour son ouverture aux étudiants étrangers, ne fait pas ce contrôle. « J'ai pu constater que certaines filières les acceptent parce qu'elles ne sont pas pleines », pointe l'avocate.

Pour pousser la préfecture à analyser leur situation, le Collectif des étudiant-e-s étrangèr-e-s de Paris 8 a décidé de regrouper le dossier de tous ses membres et de faire un dépôt collectif. « C'est toujours très compliqué d'être régularisé individuellement : c'est seulement par des mouvements collectifs qu'on peut obtenir quelque chose », résume l'avocate. « Cela permet d'instaurer un rapport de force et diminue le côté arbitraire des décisions [préfectorales]. » Selon l'avocate spécialiste des droits des étrangers, un autre dépôt collectif a été réalisé, en 2013. À ce moment-là, au moins 76 pour cent des centaines d'étudiants auraient été régularisés. Les autres ont pu avoir la garantie ne pas recevoir une Obligation de quitter le territoire (OQTF) de la préfecture.

Dame, encore traumatisé du centre de détention et désespéré par sa situation, ne fera pas partie de ce dépôt. « Il a encore une OQTF », reçue le jour de son arrestation, nous explique Me Walther, « et toute OQTF peut être exécutée pendant un an ». Dame n'a donc d'autre choix que celui d'attendre décembre 2017 avant d'essayer de régulariser sa situation.

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