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20 ans plus tard, « Lost Highway » est toujours la meilleure B.O. de David Lynch

Angelo Badalamenti, David Bowie, Rammstein, Lou Reed, Nine Inch Nails, Marilyn Manson, les Smashing Pumpkins et même ce diable d'Antonio Carlos Jobim - il vous faut quoi de plus comme argument ?

par Maxime Delcourt
28 Juin 2017, 8:18am

« Deborah Wolliger, l'attachée de presse de la production, avait trouvé dans un livre le terme de « fugue psychogénique », que je trouve très beau ; c'est musical et ça désigne un état où une personne adopte une identité et une vie totalement différentes, tout un monde nouveau. Cette personne a toujours les mêmes empreintes digitales et le même visage, bien sûr, mais intérieurement, pour cette personne, tout est nouveau. » Voilà comment David Lynch tentait de définir Lost Highway peu de temps après sa sortie en février 1997. C'est assez complexe pas hyper clair, mais ça colle assez bien à la mentalité du bonhomme. Surtout, cette définition donne une idée assez précise de ce à quoi l'on s'expose lorsqu'on écoute du soundtrack du film.


Loin de ces bandes-son qui compilent les titres connus de tous pour faire plaisir aux boites de productions, Lost Highway n'est d'ailleurs pas à proprement parler une simple BO. Pour toute une génération, c'est avant tout un visa pour découvrir, éberlué, le cerveau complètement retourné, un vaste monde qui va bien au-delà du rock ou de ses déclinaisons. C'est un véritable score, parfaitement agencé, qui s'imbrique à merveille avec les différentes scènes du film. Comme le souligne aujourd'hui Barry Adamson, producteur du projet : « Pour avoir revu le film récemment, je peux te dire que c'est un classique absolu, avec une sensibilité un peu tordue et une véritable distorsion du réel. Et ça, je pense que ça été possible grâce à un gros travail sur la musique, très importante dans le film. Elle fait clairement partie de sa structure et je pense que c'est ce qui lui permet d'avoir un tel impact, de résonner encore aujourd'hui avec les amateurs du film. »

À la base, le pari est pourtant risqué. Habitué à travailler presque exclusivement avec Angelo Badalamenti une fois studio, David Lynch confie cette fois-ci les clés à Barry Adamson. L'auteur des BO de Twin Peaks et de Blue Velvet est bien sûr présent sur de nombreux titres - sept au total, tous utilisés lors des scènes dites mystiques -, mais c'est bien un vent nouveau que souhaite ici le réalisateur américain. Pareil : depuis Blue Velvet, David Lynch ne cesse de déclarer son amour aux fifties américaines à travers des morceaux qui se réfèrent directement à cette époque - en interview, il a d'ailleurs avoué avoir commencé à aimer la musique vers 1956-1957. Sur Lost Highway, ces allusions sont plus nuancées : à peine doit-on se contenter d'une reprise d'« I Put A Spell On You » de Screamin' Jay Hawkins par Marylin Manson ou du titre même du film, Lost Highway, piqué à une chanson de Leon Payne, célèbre chanteur de country outre-Atlantique.

En clair, David Lynch est ici prêt à faire péter les fondations, à la grande joie de Barry Adamson : « J'ai reçu un appel de David disant qu'il avait écouté mon travail pendant plus de dix heures (Adamson a fait partie de Magazine et des Bad Seeds durant un temps, ndr) , qu'il travaillait sur un nouveau film et qu'il voulait m'envoyer le script. Quand je l'ai lu, j'ai tout de suite adoré, bien sûr. Je lui ai dit et, une chose en entrainant une autre, il m'a proposé de m'envoyer une scène pour que je commence à travailler sur la BO. Ce qui est drôle, c'est que je bossais sur un morceau avant son appel, et celui-ci collait étrangement à la scène proposée. C'est devenu « Mr. Eddy's Theme 1 » ». Très vite, la confiance s'installe entre les deux hommes. Contrat en poche, Barry Adamson se rend alors à Los Angeles pour rencontrer son nouvel employeur. Ça parle, ça boit du café, ça rigole et, surtout, ça crée de nouvelles affinités. Barry Adamson n'a absolument aucune idée de qui peuvent bien êtres Nine Inch Nails, Marylin Manson ou Ramnstein ( « ça été une révélation totale pour moi »), mais il sait qu'il a carte blanche pour les scènes sur lesquelles Angelo Badalamenti ne compose pas.

Durant un mois, à Londres, Barry Adamson balance ainsi ses meilleures idées, sans qu'il n'est à se soucier une seconde de l'aspect économique ou autre. « Comme on avait les moyens de réaliser ce que l'on voulait, j'ai eu l'idée de créer une multitude d'atmosphères qui pourraient être utilisées de façon aléatoire dans le film, sans que celles-ci ne soient composées pour des scènes précises. J'ai fini par les appeler les "scary beds" ».

Sauf que la BO de Lost Highway ne saurait être limitée aux simples thèmes composés par Barry Adamson. Si elle est toujours aussi importante vingt ans après sa sortie, c'est aussi et surtout grâce à son casting, XXL et improbable : Nine Inch Nails, Bowie, Lou Reed, Marylin Manson, Rammstein, tous réunis autour d'un même album avec des morceaux impurs, pervers, dérangés (le titre chanté par Bowie ne s'appelle-t-il pas « I'm Deranged » ?)et atmosphériques, que l'on pourrait presque qualifier de lynchéen - bref, on est loin des bandes-originales mastodontes types Les Gardiens de la Galaxie.

On est loin également de ce à quoi nous avait habitué David Lynch jusqu'ici : pas de blues à la « In Dreams », ni de dream-pop à la « Falling » de Julee Cruise ou de romantisme à la Chris Isaak, mais un ensemble de morceaux à l'ambiance pesante, aux riffs lourds et à l'atmosphère aussi oppressante que déviante - à l'image des bandes jaunes sur la pochette.

L'air de rien, Lynch se paye même le luxe de ne pas faire figurer sur sa BO l'une des chansons les plus intenses et émotives du film : « Song To The Siren », ce morceau de Tim Buckley qu'il souhaitait déjà utiliser dans Blue Velvet avant de se rétracter, la faute à des droits d'auteurs exorbitants. Ici, c'est la version de This Mortal Coil qui est choisie, celle-là même qui a servi d'inspiration à Lynch et Badalementi lors de la conception des deux premiers albums de Julee Cruise. Autant dire que le réalisateur américain a de la suite dans les idées, le sens du détail et une oreille musicale que l'on aurait aimé retrouver dans ses albums solos.


Maxime Delcourt est sur Noisey.

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