Culture

L’empoisonnement en direct : la nouvelle tendance des blogs bien-être

Combien de fois faudra-t-il le répéter? Ce n'est pas parce que c'est "naturel" que c'est bon pour la santé.
11 juillet 2017, 11:00am

La tendance "bien-être" a envahi notre doux Internet jusqu'au ridicule. Instagram, Tumblr, Facebook sont désormais remplis de conseils totalement absurdes destinés à vous transformer en une personne plus saine, plus pure, plus digne, comme si la Réforme protestante du 16e siècle avait resurgi brutalement et s'était combinée au fitness pour préserver les âmes d'un mode de vie dissolu.

Hélas, la mode du tout-healthy est loin d'être inoffensive.

Récemment, une jeune femme a dû aller à l'hôpital après s'être filmée en direct tandis qu'elle consommait une plante extrêmement toxique qu'elle avait confondue avec de l'aloe vera.

Manger de l'aloe vera cru est très à la mode et depuis le mois dernier, en Chine, des dizaines de demoiselles se filment en train de manger des feuilles crues devant un public fasciné.

La victime, une Chinoise de 26 ans, posait entre deux tiges de la plante exotique dans une vidéo baptisée "festin d'aloe vera", avant de mordre l'une des feuilles à pleine dents. Dans le clip, qui est rapidement devenu viral, on peut l'entendre dire "eh, c'est pas si mal" avant de mastiquer une nouvelle bouchée. Elle ajoute ensuite "Wow, c'est quand même amer, très amer", puis le stream s'interrompt brutalement.

Les feuilles consommées par la jeune femme n'appartenaient pas à un pied d'aloe vera, mais à l'agave d'Amérique, une plante toxique qui peut causer des brûlures et des irritations. Plusieurs rapports indiquent que la victime a dû se rendre à l'hôpital suite à des blessures importantes à la bouche et au niveau de la gorge.

Nous n'avons pas été en mesure de vérifier que la victime était effectivement une "blogueuse bien-être" comme cela a été signalé dans de nombreux articles. Cependant, la consommation d'aloe vera est très populaire dans le petit monde des blogueurs. Nombre d'entre eux affirment qu'il s'agit-là d'un "super-aliment" qui peut tout soigner, voire "stopper la croissance des tumeurs cancéreuses". En réalité, les effets bénéfiques de l'aloe vera sur la santé n'ont jamais été mis en évidence. Même ses vertus apaisantes et hydratantes (en cas de coup de soleil, par exemple) devraient être remises en cause. Enfin, l'aloe vera peut vous donner une diarrhée carabinée si vous vous risquez à le manger cru en quantités importantes.

Évidemment, le pire que vous pourriez faire est de confondre l'aloe vera avec une plante toxique. Rappelons pour l'occasion que les "médecines alternatives" peuvent être dangereuses pour ceux qui suivent des conseils et prescriptions "santé" de manière aveugle sous prétexte qu'un produit ou une substance "vient de la nature". Cela fait beaucoup de guillemets pour une seule phrase, et ils sont pourtant tous extrêmement nécessaires.

"Il existe une idée extrêmement répandue selon laquelle ce qui est naturel est plus sain et plus sûr que ce qui est produit par l'homme. Or, ce n'est pas du tout le cas", explique Tim Caulfield, titulaire de la Chaire de recherche en droit et politique de la santé à l'Université d'Alberta. En bref, il vaut mieux manger un Prince de Lu bien industriel que la plante en pot de votre mémé, même si ses feuilles sont appétissantes.

Heureusement, certaines pratiques estampillées "bien-être", aussi pseudo-scientifiques soit-elles, sont inoffensives. Si vous pensez qu'acheter un sac de cailloux à 85€ vous permettra de vous sentir plus en phase avec votre moi supérieur, faites-le. Mais par pitié, réfléchissez avant de consommer des substances qui n'ont pas été testées par une agence de santé, et ne mettez pas de collier d'ambre autour du cou de votre nouveau-né comme le recommande Gwyneth Paltrow : il risquerait de s'étouffer. Ne placez pas non plus d'oeuf de jade ou de paillettes dans votre vagin, c'est nul. Enfin, n'essayez pas de vous faire piquer intentionnellement par des abeilles, vous ne vous transformerez certainement pas en Beeman, le superhéros rayé.

Hélas, ces tendances ignorent superbement toute forme de recommandation médicale, et sont agitées par les ficelles ordinaires de la société de consommation.

Dans certains cas extrêmes - on pense aux parents dont le fils est mort après avoir essayé d'utiliser des échinacées pour soigner sa méningite, ou encore au blogueur "wellness warrior" décédé après avoir tenté de traiter son cancer avec du marc de café - l'issue de la mode "healthy" est dramatique. Et plutôt contre-productive.

"Lorsque vous combinez le mythe 'le naturel est mieux' avec son pendant 'les produits chimiques, c'est de la merde', vous créez une dichotomie absurde qui favorise les comportements inconséquents", ajoute Caulfield. "Au final, toutes ces tendances sont orientées par l'industrie, par le marché. Tant qu'il faudra vendre des produits, naturels ou non, les marques n'hésiteront pas à tout mettre en oeuvre pour influencer le comportement des blogueurs et des personnalités publiques."