Non, le nü-metal n’était pas une erreur de parcours – et il est tout à fait possible que ça recommence

Non, le nü-metal n’était pas une erreur de parcours – et il est tout à fait possible que ça recommence

De Public Enemy à Korn, de Cypress Hill à la B.O. de « Judgement Night », tout a suivi une logique aussi naturelle qu'implacable.
5.7.18

Cet article a été initialement publié sur Noisey

Le truc le plus intelligent que j’ai fait à la fac, ça a été de m’inscrire à une conférence animée par Chuck D, à qui on avait demandé de venir s’exprimer sur le campus, pour des raisons que lui-même, je crois, ne comprenait pas vraiment. Il a parlé comme ça, pendant une heure, sans s’arrêter, abordant tout un tas de sujets. Il nous a parlé des débuts de Public Enemy et de sa rencontre avec Flavor Flav. Il nous a expliqué comment, après avoir découvert qu’un joueur de football américain s’appelait Buster Rhymes, il a conseillé à Trevor Smith de prendre le nom de Busta Rhymes avant que quelqu’un d’autre ne le fasse à sa place. Il nous a appris que les États-Unis s’apprêtaient à mettre en place une union monétaire avec le Mexique et le Canada, ce qui signifiait qu’il était important que nous ayons tous des passeports. C’était hilarant, pertinent, instructif, et parfois extrêmement déroutant, mais ce que j’ai surtout retiré de cette intervention, c’est que Chuck D est un génie excentrique, et que Public Enemy est peut-être le groupe de rap le plus influent de tous les temps.

Il y a deux semaines, au milieu de tout le raffut généré par la sortie de 4:44 de Jay-Z, Public Enemy ont discrètement sorti Nothing Is Quick In The Desert, leur 14ème album, disponible en téléchargement gratuit sur Bandcamp. Le disque correspond plus ou moins à ce qu’on peut attendre d’un album de Public Enemy en 2017 – il est plein de colère, de messages politiques un peu désuets et de la voix pleine et enveloppante de Chuck D, qui rappe sans vraiment se soucier du fait que plusieurs générations de rappeurs aient relégué son flow coup-de-poing, saccadé et direct, au rang de vestige d’une autre époque. Après le départ de la team Bomb Squad, le groupe était parti à la dérive musicalement, avant d’être repêché par Khari Wynn, prodige de la guitare, qui a repris la direction musicale de Public Enemy en main en 2011. Ce qui explique pourquoi Nothing Is Quick In The Desert est bourré de riffs et qu’une bonne moitié de l’album sonne comme du bon vieux rap-rock des familles – sans parler de la pochette, qui évoque beaucoup le travail d’Ed Repka, auteur de visuels metal hyper-emblématiques.

Parce que oui, que vous le vouliez ou non, Public Enemy a toujours été un groupe de rock. Quand ils ne samplaient pas Slayer sur « She Watch Channel Zero », ou collaboraient avec Living Colour sur « Funny Vibe », ou ré-enregistraient « Bring The Noise » avec Anthrax, les scratches de Terminator X faisaient office de solos effrénés et le débit explosif de Chuck D avait moins à voir avec les inflexions jazzy de Rakim ou les prêches de KRS-One qu’avec le débit d’un chanteur de hardcore. Et puis il y avait surtout, surtout, le vrombissement cacophonique du Bomb Squad, tout en tension offensive, qui permettait à P.E. de rivaliser sans problème avec n’importe quel groupe de thrash. Et quand je dis que Public Enemy est peut-être le groupe de rap le plus influent de tous les temps, je veux dire par là qu’en plus d’avoir injecté dans le hip-hop une conscience sociale forte et un discours ultra-politisé, ils ont également géré mieux que personne le croisement entre rock et rap et préparé, de fait, le terrain au nü-metal, probablement le genre musical le plus calomnié et incompris de ces 30 dernières années.

Dans ce qui est peut-être l’article le plus involontairement hilarant que j’ai pu lire sur le sujet, le critique Steven Hyden écrivait en 2011 que le nü-metal avait « fait table rase de tout ce que le rock alternatif avait apporté à la musique au début des années 90 », racontant que le grunge avait été « dévoré par un nouveau monstre, puis régurgité aux côtés de ce qui se fait de plus nauséabond et de moins digeste dans le rap et le metal. »

C’est, selon moi, une mauvaise façon d’appréhender le fonctionnement de la musique populaire – pas comme un combat entre authenticité et camelote corporate, mais comme un genre de pendule esthétique, oscillant entre bon goût évident et mauvais goût tapageur. Si le grunge avait tué le hair metal en fusionnant punk et indie-rock avec le cynisme propre à la génération X, alors il était évidentqu’un mouvement ridicule et tape-à-l’œil allait forcément suivre et le faire disparaitre. Comme me l’a expliqué il y a quelques années Mike Shinoda, de Linkin Park, (qui, je tiens à le préciser, est un des musiciens les plus intelligents qu’il m’ait été donné d’interviewer) « l’alternative à l’alternatif, c’était le nü-metal. »

Le nü-metal est né au milieu des années 90 mais ses sources remontent au tout début de la décennie – une période marquée, entre autres, par un désir d’assimilation et d’hybridation culturelle. Bill Clinton a remporté les élections présidentielles de 1992 en empruntant des idées aux Républicains. Après la chute de l’Union Soviétique, la République Populaire de Chine a étouffé la révolution en instaurant une économie de marché dans son système communiste. Michael Bay, un jeune diplômé en cinéma de l’université Wesleyenne, a redéfini le concept de blockbuster avec son premier film Bad Boys, en associant un rappeur célèbre (Will Smith) à un comédien célèbre (Martin Lawrence) dans le cadre d’un film d’action hyperspectaculaire. Et le nü-metal reposait sur une idée similaire : mêler l’agressivité et l’intensité du hip-hop à celle du rock, pour créer quelque chose de deux fois plus massif.

Avec l’émergence de groupes comme Public Enemy, les Beastie Boys ou Run-DMC, qui flirtaient ouvertement avec le rock, et de gens comme les Red Hot Chili Peppers, Faith No More et Anthrax, qui intégraient le rap à leur son, il était finalement assez naturel qu’une nouvelle vague de groupes débarque un jour et propose un hybride parfait. « L’influence n’est en aucun cas une forme de copie, c’est une permission inopinée pour faire les choses différemment », a écrit l’universitaire Fredric Jameson, et les premiers groupes mélangeant ouvertement rap et rock à parts quasi-égales, comme Korn, Rage Against The Machine et les Deftones, débordaient de cette « énergie des possibles ». Shinoda, lors de ma discussion avec lui, me l’a expliqué ainsi : « Quand j’étais ado, j’écoutais Public Enemy, N.W.A, Rakim. Et quand j’ai fini par m’intéresser au rock, ça a été via Metallica et Alice In Chains. Ce truc nü-metal, ça vient de gens comme moi qui s’inspiraient de tous ces gens-là. »

Chose étonnante, l’émergence du nü-metal a coïncidé avec celle des start-ups venues « semer le chaos » dans l’industrie – théorie qui, aussi douteuse qu’elle ait pu s’avérer par la suite, a néanmoins fait son chemin. De la même manière que des entreprises comme Google ou Blackberry considéraient internet et la puissance accrue des microprocesseurs comme des outils capables de radicalement bouleverser notre vie quotidienne, les groupes de nü-metal utilisaient les nouvelles technologies pour créer un genre musical résolument nouveau – pour le meilleur comme pour le pire. Une fois la première vague nü-metal passée, le marché s’est retrouvé inondé de poseurs et de groupes dont le seul objectif était de faire du fric. « Quand une scène explose, personne n’a envie d’être mis de côté », a expliqué le vétéran Gordon Conrad à Decibel, en 2015. « Les groupes veulent tous la même chose : aller le plus loin et le plus haut possible. Et quand, au sommet du marché, tu n’as pratiquement que du nü-metal… [Difficile] de ne pas se laisser tenter. » Au milieu des années 90, même des groupes légendaires comme Sepultura et Slayer se sont essayés au genre. Ce qui, rétrospectivement, a peut-être été le premier signe que le nü-metal connaîtrait une fin rapide et abrupte. Alors que la bulle internet explosait, la musique pop était inondée de nü-metal – à tel point que ce qui avait pu paraître frais et nouveau quelques années auparavant semblait déjà fade et dépassé.

Cette ascension fulgurante suivie d’un rejet rapide et massif montre parfaitement comment nos jugements qualitatifs influencent les termes employés pour décrire la musique. Au départ, Limp Bizkit et Rage Against The Machine pouvaient sans problèmes être cités dans la même phrase – Limp Bizkit finissaient d’ailleurs régulièrement leur set par une reprise de « Killing In The Name Of » – mais, très vite, les critiques se sont mis à rapprocher RATM du punk ou du hardcore et ont sanctionné Limp Bizkit avec l’étiquette nü-metal. Un des détails de l’époque, que beaucoup ont tendance à oublier, c’est qu’elle a donné lieu à des collaborations non négligeables entre les acteurs du genre et de vrais rappeurs. Ice Cube a enregistré le morceau « Fuck Dying » avec Korn ; on retrouvait Chino Moreno de Deftones sur le « (Rock) Superstar » de Cypress Hill et même Crazy Town ont réussi à convaincre KRS-One de rapper sur leur premier album The Gift Of Game. Le succès massif de Limp Bizkit leur a carrément permis d’aligner une invraisemblable sérié de feats avec (*profonde inspiration*) Method Man & Redman, Swizz Beatz, DMX, Xzibit, Snoop Dogg, Neptunes, E-40, 8-Ball, Timbaland, Diddy, Bubba Sparxxx, DJ Premier, Ice Cube, Birdman, Run-DMC, Lil Kim, Rock de Heltah Skeltah et Lil Wayne. Quant à Linkin Park, ils ont carrément enregistré un EP avec Jay-Z – Collision Course – et fait défiler tout le gotha du rap underground west coast, dont Shinoda était fan, sur l’album de remixes Reanimation.

Peu importe ce qu’on pense d’un son, si suffisamment de gens intelligents et talentueux s’y attellent, il en sortira quelque chose de bon – ou du moins, d’intéressant. La fantastique B.O rap-rock du film Judgement Night a ainsi affiché une dizaine de collaborations incroyables entre – pour n’en citer que deux – Cypress Hill et Sonic Youth (« I Love You Mary Jane ») et Del The Funkee Homosapien et Dinosaur Jr. (« Missing Link »). Biohazard et Onyx (également présents sur la B.O.) ont tourné ensemble sous le nom BIOnyx, et ont sorti un remix de « Slam » que je conseille vivement à toutes celles et ceux qui ont prévu de péter une table dans les minutes à venir. Les premiers Marilyn Manson, Korn et Deftones ne sonnaient vraiment comme rien d’autre d’existant à l’époque, et il suffit de jeter un oeil aux vidéos de Kid Rock sur scène au festival de Woodstock 1999, pour comprendre pourquoi il est devenu une superstar crossover – avant d’opérer une transition vers une carrière essentiellement consacrée à la musique country et au soutien de trucs globalement indéfendables.

Et de la même manière que le nü-metal mit un terme au grunge, le pop-punk mainstream de Blink-182 et le rock ultraréférencé des Strokes et d’Interpol ont signé l’arrêt de mort du nü-metal – avant d’être à leur tour supplantés par toute une vague de groupes folk et électro. Aujourd’hui, le rock grand public est une musique ultra-accessible, avec peu de guitares, peu d’aspérités et truffée de gimmicks accrocheurs – une musique qui ne veut surtout pas faire peur aux parents (ironiquement, le hit actuel de Linkin Park, « Heavy », est un morceau synth-pop qui est tout sauf heavy). Parallèlement les critiques et musiciens qui ont grandi en écoutant du nü-metal s’en souviennent désormais avec tendresse, même s’ils tendent à enrober leur nostalgie dans une sérieuse dose d’ironie. Cette reconnaissance est légitime – et un jour, dans un futur pas si lointain, on réalisera que ce rock bien sage, taillé pour les festivals, qui domine la musique populaire actuelle, a été remplacé par un genre aussi pété, absurde et nouveau qu’a pu l’être le nü-metal en son temps.

Ces derniers temps, les gens ont d’ailleurs commencé à se faire de nouveau à l’idée que fusionner rap et rock n’était pas une idée si terrible que ça. Un des disques les plus viscéraux paru ces derniers mois est le premier album de Powerflo, dans lequel Billy Graziadei de Biohazard et Christian Wolbers de Fear Factory avoinent des riffs brutaux sur lesquels Sen Dog, de Cypress Hill, rappe comme un damné. Cold World, groupe de hardcore obsédé par le hip-hop a collaboré avec Kool G Rap, Meyhem Lauren et Sean Price. Antwon et Kerry McCoy, de Deafheaven, amis et collaborateurs occasionnels, ont réinterprété le morceau « In Dark Denim » du rappeur pour en faire une version shoegaze. Et au cours de la phase préparatoire du Beautiful Thugger Girls de Young Thug, un tweet de son ingé son déclarait que Thug « pourrait faire un album de death metal, et qu’à ce stade, ça serait une tuerie. » Et quand on connaît la propension de Thug à se laisser embarquer dans les expérimentations, il n’est pas exclu qu’il s’y essaie vraiment un jour. Et si cela devait arriver, soyez bien certains d’une chose : Chuck D ne sera pas loin – avec un peu de chance sur l’estrade d’un amphi, devant un parterre de gens médusés.

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