à poil

Promenons « nus » dans la ville

Clubs, bowling, musées, restaurants… Aujourd’hui, le naturiste n’attend plus d’être à la plage pour se désaper. Mais le nudisme urbain a lui aussi ses codes. Décryptage.

Hubert Prolongeau

Des naturistes pratiquant le yoga, le 24 juin 2018, au coeur du bois de Vincennes. Photo : Philippe Lopez / AFP

L'idée est simple : si la nudité est un art de vivre, écologique et désexualisé, elle peut se pratiquer partout – et pas seulement sur la plage. Les naturistes urbains investissent donc les lieux les plus improbables (musées, bowlings, parcs, Fête de l'Huma....) pour y pratiquer nus, des activités que nous avons plutôt pour habitude de faire habillés.

Où ?

Un peu partout… Ce sera la tendance lourde de l’été 2018 et clairement, il sera difficile d’y échapper. Depuis plusieurs années déjà, la piscine Roger Le Gall, dans le XIIème arrondissement, accueille tous les soirs, de 21 heures à 23 heures, un créneau naturiste. Si le concept de baignade à poil n’est pas nouveau, le phénomène s’étend vers des lieux plus inattendus. Depuis 2016, certains bowlings – comme celui de la Porte de Champerret ou celui d’Ozoir-la-Ferrière – organisent des soirées naturistes.

Mais le grand événement fut l'ouverture à l'automne 2017 d'une zone du bois de Vincennes ouverte aux pique-niques et aux bronzettes en tenue d’Adam et Eve. Grand pré situé au milieu des arbres, la zone est accessible par quatre chemins, sur chacun desquels une signalétique précise que le lieu est naturiste. Difficile donc de prétendre ne pas savoir où l'on va. Quelques « textiles », comme on dit – et aussi quelques voyeurs – s'y aventurent parfois, mais les incidents ont été rares. Tentée pour deux mois, l’expérience a été reconduite cette année pour une durée de six mois. Les jours de grand soleil, l’espace a reçu parfois plus de 300 personnes.

En novembre 2017, un restaurant naturiste a ouvert dans le XIIe arrondissement parisien. Chez « O naturel », on mange donc nu, et même dévêtu de son… téléphone. Ce qui est, peut-être, la vraie nudité de notre époque... Après un vestiaire, qui évoque plus les piscines municipales que les grandes tables, on entre dans une salle à la lumière artificielle. D’autres sont attablés. Petits regards curieux mais rapides, pour regarder les nouveaux, puis on s’assied et, très rapidement, on se désintéresse des autres, qu’ils soient sur des tables de dix d’où fusent rires et conversations, ou à des tables de deux occupées par des couples. L'endroit n’est pas donné (50 euros le menu, quand même) mais la nourriture est bonne. La clientèle est constituée de quelques habitués et de beaucoup de touristes, qui viennent tenter dans le « gay Paris » cette aventure qu'ils n'oseraient peut-être pas chez eux.

L'Austerlitz de cette conquête a été atteint lors de la visite nue du palais de Tokyo – initiée par le musée lui-même. A peine mise en ligne l'insolite proposition, les 161 places disponibles se sont envolées plus rapidement que celle d'un concert de Jay-Z. 28 000 personnes ont ainsi manifesté leur désir de participer ! Parmi eux, pourtant, moins de naturistes purs et durs que de volontaires tentés par l‘expérience – et son côté gentiment transgressif. Le passage à l’acte n’a d’ailleurs pas toujours été facile. Rebecca, 22 ans, étudiante en histoire de l’art, est restée une bonne demi-heure en culotte dans le vestiaire, avant d’oser se lancer. Mais deux minutes plus tard, elle déambulait en toute décontraction (et dans le simple appareil) dans les allées du musée. « On ne voit pas les œuvres de la même façon », nous avait-elle expliqué. « Nue, on se sent plus vulnérable. Alors, cela permet de mieux entrer dans l’univers de l’artiste, surtout quand son travail est assez violent ». Mais tout le monde n’a pas vécu l’expérience de façon aussi cérébrale. Elise, 25 ans, étudiante en droit, se souvient surtout de l’ambiance chaleureuse qu’a très vite crée cette nudité partagée : « Tout le monde s’est mis à se parler, à se marrer. C’est rare qu’une telle convivialité naisse aussi simplement ».

Depuis, les initiatives se sont multipliées : journée du jardinage nu le 5 mai, soirée clubbing naturiste au Point Ephémère le 9 juin, journée du naturisme parisien le 24, ouverture du parc « Aventure Land » aux seuls naturistes le 1 er juillet et atelier tir à l’arc à poil le 8 juillet…

Et ça n’est pas prêt de s’arrêter : tout l’été sera jalonné d’événements réservés à ceux qui ne craignent pas de tomber la chemise.

Un homme nu dans l'espace naturiste du Bois de Vincennes, à Paris, © Bertrand Guay / AFP

Merci qui ?

À l’origine de cette vague, on trouve deux associations. Créée en 2007, l’APNEL, Association pour la promotion du naturisme en liberté, a initié le mouvement en lançant les premières randonnées pédestres entièrement à poil – les désormais célèbres « randonues »,dont on vous a déjà parlé. Mais à l’époque, il n’était pas encore question de quitter les sentiers ruraux ou forestiers pour se promener dévêtus en pleine ville.

C’est plutôt l’ANP (l’Association des naturistes de Paris) qui s’est imposée comme le fer de lance du naturisme urbain. Crée en 1953, le collectif a été repris en main il y a quelques années par une direction plus jeune, plus inventive et résolument tournée vers la version citadine de l’exercice : « Le naturisme peut être déconnecté de la nature – à condition de conserver ses valeurs : découverte de soi, respect de l'autre, tolérance. En ville ou à la campagne, l’idée est toujours d’apprendre à se redécouvrir, loin du rythme effréné de la vie moderne et de la fascination pour l’apparence », assure ainsi Julien Claudé-Penegry, de l'ANP.

Ça dérange qui ?

Les naturistes old school pour qui faire du tir à l’arc à poil n’a aucun sens : « Se baigner nue dans la mer ou se promener nue en forêt est une façon de se reconnecter avec la nature. Mais quel est l’intérêt de se déshabiller pour jouer au bowling », se demande Christelle, 26 ans, habituée des plages naturistes. « La fusion avec la nature est la base de notre philosophie de vie », précise Geneviève Marton, propriétaire d'un bungalow au camping CHM Montalivet, en Gironde, le tout premier centre naturiste ouvert en France dan les années 50. « De plus en plus de résidents ne se déshabillent plus seulement pour aller à la plage. À coté de ça, ils assistent à des spectacles tout nus. Mais n'est pas ça, le naturisme ! Et puis, je trouve cela très agressif. Gagner du terrain en ville revient à sacrifier nos principes de base. Cette dérive est inquiétante ».

Le mot est fort, mais Geneviève l'assume. À ses yeux, le naturisme est avant tout un retour aux sources. Elle raconte : « J’ai connu l’époque où l’on débattait pour savoir si l’on avait le droit d’utiliser de l’eau chaude, puisque l’eau coule naturellement froide ». Des considérations qui n’étaient effectivement pas au cœur des conversations des naturistes du Palais de Tokyo…

Où sont les femmes ?

Le constat est récurrent. Quel que soit le discours avancé (désexualisation de la nudité, tolérance et bienveillance du regard....) le naturiste urbain est majoritairement masculin. Si la visite du Palais de Tokyo a été une réelle exception – car elle a surtout attiré des étudiants amusés que de militants purs et durs –, la parité est souvent peu respectée.

Doit-on en déduire que les femmes ont plus de difficultés à se montrer nues parce que la société sexualise plus fortement leur corps que celui des hommes ? Sans doute. Mais les liens fort entre l’ANP et les milieux gays jouent aussi. C'était flagrant lors du « clubbing naturiste » du Point Éphémère, où une vingtaine de femmes étaient mêlées à dix fois plus d'hommes. Et la zone du bois de Vincennes, qui était avant sa récente reconversion une zone de drague gay, réunit encore essentiellement des couples d'hommes.

Mais les choses évoluent : l'APNEL veut centrer la prochaine Fête de l'Humanité, où elle aura pour la troisième année consécutive un stand, sur une présence plus grande de femmes.

Et après ?

Face à l’essor du naturisme urbain, certains misent déjà sur l’abolition de l’article 222-32 qui assimile la nudité publique à l'exhibition sexuelle et la punit de un an de prison et 15 000 euros d'amende. Ce qui reviendrait donc à autoriser la « nudité non sexuelle » partout en ville, comme c’est déjà le cas en Belgique ou en Espagne. L'APNEL ne cache pas que tel est son but ultime. L'ANP, elle, est beaucoup moins militante sur la question. C'est un peu le bulldozer contre le diplomate.

Verra-t-on un jour la nudité autorisée partout ? En Belgique, un nommé Jerôme Jolibois profite du vide juridique de la loi belge pour se rendre régulièrement nu au restaurant, à des réceptions, et à la télévision, où il va régulièrement témoigner de son mode de vie. Courtois, bel homme et s’exprimant avec beaucoup d’élégance, c’est le naturiste idéal. Si la loi française vacillait, les naturistes urbains les plus convaincus pourraient faire comme lui et s’installer, nouveaux Adam et Eve, aux terrasses des bistrots. Et ça, ça serait sacrément marrant.

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