L'étrange accord de cessez-le-feu des factions ennemies de Centrafrique

Le projet signé à Nairobi entre les anti-balaka et les ex-Seleka a été écrit sans consulter le gouvernement de transition qui le refuse, compliquant le fragile processus de paix en Centrafrique.

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févr. 2 2015, 11:50am

Nairobi. Photo via Flickr / Demosh

Le gouvernement de transition centrafricain présidé par Catherine Samba-Panza a rejeté jeudi 29 janvier l'accord de cessez-le-feu signé la veille entre les deux principales forces qui s'opposent dans le pays — les anti-balaka d'un côté et les ex-Seleka de l'autre. Pourtant à l'origine des négociations, et médiateur officiel de celles-ci, le président du Congo Brazzaville, Denis Sassou Nguesso, en a lui aussi dénoncé le contenu. Cet accord trouvé entre les rebelles à majorité musulmane de l'ex-Seleka et les milices principalement chrétiennes des anti-balaka est surprenant, aux vues des divergences qui existent entre les deux groupes rivaux.

La Centrafrique est marquée depuis deux ans par des affrontements interreligieux de grande envergure, qui ont poussé la France à intervenir en décembre 2013. La Seleka, une alliance de milices à tendance musulmane, avait renversé François Bozizé et placé Michel Djotodia à la tête de la RCA début 2013. S'en est suivie une période de conflits ouverts avec un autre groupe dit des « anti-balaka » formé principalement de paysans chrétiens. La Seleka est en principe dissoute depuis janvier 2014, date à laquelle les anti-balaka chassent Michel Djotodia du pouvoir.

Le 17 janvier dernier, un communiqué du ministère des Affaires étrangères congolais saluait les « avancées enregistrées lors des discussions de Nairobi (capitale du Kenya). » Pourtant, dans un courrier daté du 29 janvier, adressé au président kényan, Uhuru Kenyatta, qui accueillait à Nairobi les négociations, Sassou Nguesso expliquait son retrait du processus, « Cet accord qui s'écarte du schéma de la médiation internationale ne saurait donc être validé. »

Joint ce vendredi par VICE News depuis Nairobi, Thierry Vircoulon, directeur de la région Afrique Centrale à l'International Crisis Group note que « cet accord a été conçu dans le dos de la plupart des parties prenantes : les Nations Unies, l'Union Africaine, les États-Unis, la France et évidemment le gouvernement de transition. » Les autorités centrafricaines ont immédiatement refusé l'accord, n'ayant jamais été consultées.

Le ministre du Travail du gouvernement de transition de Centrafrique, Gaston Mackouzangba nous a confirmé que « Le gouvernement n'a pas été consulté, ni en amont, ni pendant les négociations. »

Un accord en catimini

À Nairobi, l'accord a été négocié en présence des deux anciens présidents centrafricains qui ne sont pas apparus publiquement. François Bozizé, soutenu par les anti-balaka, avait donc été chassé en mars 2013 de la présidence centrafricaine par Michel Djotodia qui mène l'ex-Seleka.

Au cours d'une conférence de presse tenue jeudi à Nairobi, Hilaire Youseft de la Seleka a déclaré, « En premier lieu laissez nous régler le problème de l'insécurité. Comment voulez vous organiser des élections dans ce cadre-là sinon ? » La Seleka et les anti-balaka, estiment qu'il est difficile de satisfaire cette exigence dans les temps du calendrier électoral, les prochaines élections sont prévues en août 2015. Dans un communiqué à quatre mains, les deux groupes ont estimé que ces accords de Nairobi étaient le seul espoir que le pays avait.

Thierry Vircoulon nous confie que « Les personnes rassemblées à Nairobi représentent en réalité une petite minorité des deux groupes [ex-Seleka et anti-balaka]. Ce sont des « seconds couteaux » qui sont apparus en conférence de presse. »

Les discussions ont été arbitrées et organisées par Denis Sassou Nguesso et Kenneth Marende, ancien président de l'Assemblée nationale et médiateur kényan. Ce denier a déclaré mercredi à l'AFP après l'adoption de l'accord que « Les parties ont adopté un cessez-le-feu, une cessation des hostilités et un accord de DDR (Désarmement, démobilisation, réintégration). » 

Pour Vircoulon, cet accord ne marque pas un tournant dans la résolution de la crise centrafricaine. Faisant référence aux précédents accords négociés à Libreville, N'Djamena, Brazzaville et donc Nairobi, Vircoulon constate qu'on « va pouvoir continuer à faire le tour des capitales africaines. »

Un cheval de Troie

La mesure phare mise en avant par les anti-balaka et ex-Seleka, c'est le « processus de DDR » qui signifie « Désarmement, Démobilisation et Réintégration ». Le ministre centrafricain Gaston Mackouzangba indique à VICE News que « Le DDR permettrait d'amener la paix. La paix dépend de deux choses : de la volonté des groupes armés de déposer les armes, et de l'effort du gouvernement de transition. » Si le document issu de cette « alliance contre-nature » selon le Ministre propose d'enclencher un processus de DDR, Mackouzangba doute de leur sincérité, « Les deux groupes sont encore dans une dynamique guerrière. »

Pour le ministre ce rendez-vous de Nairobi est « Un coup d'État contre le gouvernement de transition. »

Un des points centraux de l'accord de Nairobi — en plus de la promesse de cessez-le-feu — concerne la « révision de la Charte de transition, » les anti-balaka et ex-Seleka souhaitant « la reconstitution du gouvernement national de transition, » donc la mise en place d'un nouveau gouvernement de transition. Ce serait le troisième.

Autre disposition problématique selon Mackouzangba, l'amnistie générale réclamée par les deux parties pour « toutes les personnes et parties engagées ou impliquées dans des combats durant le conflit, » comme le précise l'article 20 de l'accord qui est publié par Le Point et lisible ici. Le ministre craint que les deux anciens présidents ne veuillent obtenir ces amnisties « pour pouvoir se représenter. »

« Cet accord est un Cheval de Troie pour revenir au pouvoir de manière contournée, » nous annonce le ministre, qui souhaite la tenue d'une consultation par la base du peuple centrafricain.

Thierry Vircoulon note que « cet accord n'engage que ceux qui l'ont signé, » c'est-à-dire peu de parties. « Il s'agit d'un accord parcellaire. Le Forum de Bangui [ NDLR, nouvelle réunion de toutes les parties le mois prochain] comptera plus de participants, par contre ceux qui étaient présents à Nairobi ne feront probablement pas le déplacement. »

Suivez Pierre Longeray sur Twitter @PLongeray

Photo via Flickr  / Demosh

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