Pourquoi est-ce que les pays en guerre au Moyen-Orient se soucient de l’environnement ?

On pourrait penser qu’ils ont d’autres sujets bien plus urgents à traiter, mais des pays comme l’Irak et le Yémen participent aux négociations de la COP21, parce que les questions sécuritaires et environnementales ne sont pas dissociables.

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déc. 10 2015, 1:50pm

VICE News / Etienne Rouillon

Dernière ligne droite ce jeudi pour la COP21, avec le passage en revue depuis mercredi soir d'une ultime version du projet d'accord. Parmi les pays participant aux négociations parisiennes sur le climat, certains doivent dans le même temps faire face à des conflits dévastateurs chez eux.

On pourrait penser que pour des pays comme l'Irak ou le Yémen qui ont bien d'autres sujets d'inquiétudes, celui de la hausse des températures passerait à la trappe. Pourtant, ils se sont déplacés jusque dans les salles feutrées du Bourget pour discuter d'un futur environnemental lointain et pas toujours perceptible, alors que des milliers de leurs concitoyens périssent actuellement sous les balles ou les bombardements.

Pourquoi se soucier du climat ? Parce que tout comme les conflits, le réchauffement climatique met en péril ces pays.

« La situation dans mon pays est particulièrement difficile, parce que nous avons connu une détérioration de notre environnement », déclarait lundi dernier, à la tribune de la COP21, le président irakien Fuad Masum. Les effets du réchauffement climatique sont déjà très concrets et visibles dans son pays : une intensification combinée des sécheresses, de la désertification et des tempêtes de sable.

Même son de cloche lors de l'allocution du vice-président yéménite, Khalid Mahfuz Bahah, devant le parterre de chefs d'État présents pour le jour d'ouverture de la COP21. « Vous pouvez constater les effets du changement climatique sur le Yémen, » d'après Bahah, qui explique que quelques semaines auparavant, deux cyclones ont dévasté son pays et l'île de Socotra au large d'Aden, « l'un des joyaux de la biodiversité dans le monde ».

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Ainsi, les deux responsables politiques ont appelé de leurs voeux à un accord ambitieux — le vice-président du Yémen souhaitant un « accord juridiquement contraignant » en espérant que la « convergence l'emportera. »

Dans les couloirs du Bourget, difficile de tomber sur des membres de leurs délégations — pas de pavillons dédiés, et nos prises de contact sont restées lettres mortes — mais au vu de l'enjeu, l'Irak et le Yémen ont bien envoyé à Paris leur contribution nationale pour la COP21 (« Intended Nationally Determined Contribution » ou INDC) — sorte de promesse d'objectifs à tenir pour chaque pays — prouvant leur implication dans le processus des négociations.

D'autres pays en proie à de graves conflits, comme notamment la Syrie, n'ont en revanche pas soumis d'INDC, ni envoyé de représentants à Paris.

Le réchauffement climatique et les conflits, des problématiques convergentes

« Deux des plus grands facteurs de changement au niveau mondial — aujourd'hui et pour le futur — sont le changement climatique et l'évolution de la nature des conflits » explique à VICE News Kishan Khoday, responsable des politiques et programmes liés au climat pour le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) dans les pays arabes.

Le PNUD est la source de subventions la plus importante pour les défis liés au changement climatique au sein des Nations unies. Aujourd'hui, le programme finance différents projets à hauteur de 2,3 milliards de dollars, dans 140 pays, pour les aider sur les problématiques climatiques. Dans les différents pays arabes, Khoday aide les États à développer leurs politiques climatiques et il soutient la mise en place des mesures qui permettent de réaliser les objectifs inscrits dans leurs INDC.

« Ces deux problématiques — le réchauffement climatique et les conflits — convergent dans certaines parties du monde, notamment au Moyen-Orient, » nous explique Khoday dans les couloirs de la COP21. « Les zones qui font face à des conflits sont aussi parmi les plus menacées par le changement climatique, avec des sécheresses graves et fréquentes, une terre qui se dégrade et un manque d'eau. Ce qui aggrave la vulnérabilité sociale [des populations], et constituent des freins à la sortie de crise sur le long terme. »

L'exemple le plus récent de cette convergence, du double défi des effets de la guerre combinés à ceux du réchauffement climatique, se trouve en Syrie et en Irak, où se joue une guerre avec des acteurs multiples parmi lesquels l'organisation terroriste État islamique (EI), des groupes rebelles, une armée régulière et une coalition internationale qui peine à se présenter sous un front commun. Pour Khoday, les problèmes liés à l'environnement peuvent faire office d'amplificateur de conflits.

Pour des pays comme le Yémen et l'Irak, l'environnement n'est pas qu'une question de bonne conscience, mais un vrai enjeu de développement, nous explique Khoday. « Les conséquences néfastes du changement climatique peuvent perturber les trajectoires de développement de ces pays d'ici le milieu du siècle », précise le spécialiste.

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Kishan Khoday pointe par ailleurs les conséquences directes pour l'environnement des conflits en Syrie et en Irak, notamment les destructions d'usines et d'installations pétrolières qui polluent l'eau, les terres et affectent les habitants directement avec de graves conséquences sur leur santé.

« Ainsi, les écosystèmes se retrouvent bousculés et les habitants de la région touchée sont obligés de migrer, » indique le spécialiste — il s'agit des conséquences cachées.

Les populations touchées s'installent alors parmi d'autres communautés, en Syrie, en Irak, mais aussi au Liban ou en Jordanie, alors même que ces host communities (communautés d'accueil) vivent déjà souvent dans une situation précaire. Ces pays sont marqués par l'extension des terres arides, par des manques en eau et en sources d'énergie.

Ainsi, ces déplacements et migrations compliquent une situation environnementale déjà fragile dans les pays d'accueil voisins de la Syrie et de l'Irak.

Relancer le développement

Ce n'est pas la première fois qu'un conflit a un impact négatif sur l'environnement dans la région.

La guerre du Golfe en est un exemple parmi d'autres. Pendant ce conflit, les installations pétrolières ont été visées, les zones côtières ont été touchées tout comme les écosystèmes. Ainsi, la santé des populations s'est dégradée, puis les terres arables et les ressources en eau sont venues à manquer.

C'est justement ce que le président irakien pointait lors de son allocution de lundi dernier, en déclarant que la détérioration de la situation environnementale en Irak est due à « la succession de conflits armés », mais aussi à une certaine négligence des autorités depuis 40 ans et aux « effets pernicieux du changement climatique ».

Ainsi l'objectif du PNUD est d'aider ces pays à relancer leur développement, de manière propre et respectueuse de l'environnement.

« Par exemple en Irak, nous avons une initiative qui permet de financer le développement de l'énergie solaire dans le pays, afin de réduire l'utilisation de leur pétrole pour leur consommation nationale., » explique Khoday.

On pourrait penser que des pays comme l'Irak, qui a une des plus grosses réserves de pétrole au monde, n'ont pas grand-chose à gagner en passant à un mode de consommation plus respectueux de l'environnement. La réalité est autre pour le responsable du Pnud. 

« Il y a un intérêt pour un pays comme l'Irak de se convertir à des énergies moins polluantes que le pétrole. Notamment parce que cela leur permet réduire la demande intérieure en énergie, et ainsi de consacrer ces réserves énergétiques à l'export », explique Khoday. Ainsi les revenus du pétrole permettent de financer le développement du pays. Et c'est d'ailleurs ce que plusieurs pays du Golfe ont adopté comme stratégie.

"Nous soutenons aussi le développement de solutions énergétiques respectueuses de l'environnement au Liban et en Jordanie dans les communautés qui accueillent des réfugiés," explique Khoday. "Dans le cadre du Regional Refugee and Resilience Plan (3RP) des Nations unies, le PNUD aide à la création d'initiatives pour développer le recours à l'énergie solaire, afin de répondre aux besoins de ces communautés d'accueil."

L'accord attendu par les participants à la COP 21 doit être signé par toutes les parties ce vendredi en fin d'après-midi et parvenir à limiter le réchauffement climatique. Beaucoup soulignent le caractère concis mais encore inabouti du dernier brouillon qui a été présenté mercredi soir. Durant les prochaines 24 heures, les cerveaux vont chauffer pour trancher sur les « options » et « crochets » qui empêchent pour le moment la rédaction d'une mouture aboutie.

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Suivez Pierre Longeray sur Twitter : @PLongeray

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