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La curieuse bagarre des ultras de Kiev et de 20 Bretons

Un expert des supporters de foot dans les pays de l’ancien bloc soviétique nous explique la rixe la plus brouillonne de la saison, sur fond de conflit ukrainien.
Pierre Longeray
Paris, France
27.2.15
Capture d'écran du Facebook du En Avant de Guingamp

Un match de football ce jeudi entre le Dynamo Kiev et l'En Avant Guingamp (EAG) a été marqué par des incidents entre les supporters français et ukrainiens dans les dernières minutes du match.

Vers la 80ème minute du match, un groupe d'ultras ukrainiens masqués passe la barrière de stadiers qui les maintenaient dans leur tribune, pour se rendre sur la piste d'athlétisme qui entoure la pelouse. Ils ont ensuite tenté d'attaquer les supporters guingampais, situés à une centaine de mètres. Les Français ont dû quitter le stade en quelques secondes, alors que les ultras ukrainiens échangeaient des coups avec les stadiers. D'autres ultras qui ne cautionnaient pas cette attaque sur les Français se sont ensuite mêlés à la bagarre. Finalement des joueurs ukrainiens qui craignaient de perdre le match sur tapis vert (pour cause d'incident) ont essayé de séparer tout le monde. Le gardien de but avec son maillot jaune s'est particulièrement illustré, se jetant dans la mêlée.

Les échauffourées entre les ultras ukrainiens, les stadiers et le gardien de but de l'équipe de Kiev qui essaye de séparer les ultras ukrainiens.

Certaines sources ukrainiennes rapportent que les supporters français ont déployé « un drapeau d'un des États illégitimes de l'Est ukrainien [probablement de la République populaire de Donetsk], » aurait dit le vice président du club de Kiev, Oleksiy Semenenko.

D'autres commentaires sur Twitter penchent pour une autre piste peu assurée qui veut que les Guingampais aient accroché un drapeau français dans le mauvais sens, laissant penser qu'ils déployaient un drapeau russe — une provocation dans cette partie de l'Ukraine. Les deux emblèmes ont les mêmes couleurs — rouge, bleu et blanc — mais pas dans le même ordre, ni dans le même sens.

La vingtaine de supporters de l'EAG dans le stade ukrainien jeudi soir.

Joint par VICE News, ce vendredi après-midi, le directeur de la communication du club breton réfute, « Nous n'avions ni drapeau français ni drapeau russe. Simplement un drapeau de la Bretagne et des banderoles du club. Je prenais des photos depuis la piste d'athlétisme quand l'incident est arrivé. Pour moi, c'est un acte prémédité, mais nous étions préparés. Notre directeur de la sécurité a reçu un texto quelques minutes avant l'attaque, le prévenant que quelque chose se tramait dans la tribune d'en face. Donc heureusement, nos fans ont eu la chance de quitter le stade assez rapidement. Ils sont rentrés à l'hôtel par petits groupes de deux pour éviter d'attirer l'attention. »

Toujours selon le directeur de la communication de l'EAG, les rumeurs lancées coté ukrainien à propos des drapeaux seraient un moyen d'échapper aux sanctions de l'UEFA — l'instance de gouvernance du football européen — faisant croire à une provocation de la part des Bretons. Une invasion de pelouse (ou de ce qui l'entoure) est en effet punie par les règlements de l'UEFA.

Le président de l'EAG, Bertrand Desplat a déclaré sur les ondes de RMC, quelques minutes après l'incident, « Ce ne sont pas des supporters, ce sont des miliciens, » en parlant des ultras ukrainiens.

Ronan Evain est doctorant spécialisé des questions de supportérisme dans les pays de l'ex-Union Soviétique. Il analyse pour VICE News les images. « Le groupe qui a essayé d'attaquer les Français était très jeune. Ce sont probablement des têtes brûlées qui ont essayé de se faire remarquer. Je comprends que les fans de Guingamp ont pu avoir peur, mais il ne s'est pas passé grand-chose. Personne n'a vraiment essayé de les atteindre, ils visaient probablement leurs banderoles, » nous explique le chercheur.

Bienvenue à Kiev

Le club français n'avait pas organisé de voyage de groupe comme c'est généralement le cas pour des matches de cette importance. Christophe Gautier, le directeur de la communication du club, avait même conseillé les supporters de l'EAG de ne pas se rendre en Ukraine pour des raisons de sécurité.

Les conflits dans l'est ukrainien et en Crimée entre pro-Russes et les forces ukrainiennes ne sont pas la raison principale qui a poussé les dirigeants de l'EAG à décourager leurs supporters de venir voir leurs joueurs à l'autre bout de l'Europe.

Le 11 décembre dernier, une douzaine de supporters de Saint-Étienne ont été hospitalisés après des affrontements violents avec des hooligans de Dnepropetrovsk en Ukraine, avant un autre match d'Europa League. Les ultras ukrainiens sont connus pour être parmi les plus violents d'Europe avec les Serbes, Russes et Polonais.

En 2012, l'Ukraine a coorganisé l'Euro avec la Pologne. De nombreuses fédérations dont la fédération anglaise (dont certains supporters sont connus pour des faits de houliganisme) avaient averti leurs fans de la dangerosité des hooligans locaux, alors que l'Ukraine était encore en paix.

Peu d'incidents ont été à déplorer pendant la compétition européenne. Néanmoins, des hooligans ukrainiens sont connus pour des faits d'antisémitisme, de racisme, d'homophobie, ainsi qu'une tendance à embrasser l'iconographie néonazie pour certains d'entre eux. Andrew Lubimov avait suivi entre septembre 2012 et août 2013 pour VICE une douzaine de groupes de hooligans en Ukraine. Ils passaient la plupart de leurs journées à se battre entre eux ou à chercher de nouveaux membres.

Les ultras de Maidan

Beaucoup de choses ont changé en Ukraine depuis 2013. Et les ultras ukrainiens pourraient bien avoir aussi évolué.

Un article du magazine Esquire révèle qu'entre 15 000 et 30 000 ultras seraient actifs en Ukraine. Comme le reste de la population, ils se sont retrouvés entraînés dans la crise politique qui secouait le pays fin 2013.

« Si vous ne vous vous intéressez pas à la politique, la politique finira par s'intéresser à vous, » explique un ultra à Marc Bennets, le journaliste d'Esquire qui a passé plusieurs mois avec des ultras de Kiev et Donetsk. Les ultras devaient faire un choix : soit soutenir l'ancien président ukrainien Viktor Yanukovich  ou rejoindre les manifestants de la place Maidan qui se battaient pour l'intégration européenne.

Bien que tous les ultras ne soient pas sur la même longueur d'onde concernant l'adhésion à l'UE, la grande majorité a choisi de défendre les manifestants de Maidan. Les ultras sont habitués à sillonner l'Europe pour suivre leurs clubs, à Londres, Paris ou encore Madrid. « Comment cela se fait que le niveau de vie soit si bon ici [dans l'UE] ? On voulait avoir la même chose chez nous, » explique un ultra à Bennets.

Ronan Evain nous précise que « Les ultras étaient opérationnels dès les premiers jours du conflit. Leur capacité à se battre et leur organisation hiérarchique leur ont permis de sécuriser et d'organiser les manifestations. Quelques mois après la destitution de Yanukovich, de nombreux bâtiments à proximité de la place Maidan sont encore sécurisés par des ultras. Ils ont joué un rôle collectif dans ces manifestations : ils ont démontré leur savoir-faire et leur capacité d'organisation. » Ce nouveau rôle de contrôle peut expliquer pourquoi l'initiative de jeudi soir d'un petit groupe a été rapidement punie par le reste des ultras de Kiev.

Alors qu'ils passaient la majeure partie de leur temps à se battre avant, pendant et après les matches, les groupes d'ultras ont commencé à se réunir pour une cause commune (alors que la Crimée entrait en pleine crise) : combattre les vecteurs de l'influence russe dans le pays. Evain explique que « Les ultras ukrainiens ont même organisé des matches amicaux et des marches communes pour l'unité ukrainienne. C'était totalement inconcevable il y a quelques mois de ça. »

Evain révèle que même « Les groupes d'ultras russes soutenaient l'initiative des ultra ukrainiens pro-Kiev (à l'époque des manifestations de Maidan) au nom du nationalisme panslaviste et au nom de la défiance des autorités fédérales russes. Deux sentiments largement partagés au sein des ultras russes. »

Suivez Pierre Longeray sur Twitter @PLongeray 

Capture d'écran du Facebook du En Avant de Guingamp