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Etats-Unis

Une soirée à l'ambassade Breitbart avec Steve Bannon

En 2014, on avait passé une soirée avec la petite marge conservatrice de Washington, qui se retrouve désormais au pouvoir aux États-Unis.

par Reid Cherlin
22 Février 2017, 12:25pm

En septembre 2014, je suis allé chez Steve Bannon pour une fête. J'étais chargé par le magazine Rolling Stone de suivre l'équipe du site Breitbart.com. L'idée était de découvrir le grand monde des médias gonzo de droite. Je n'avais jamais entendu parler de Steve Bannon.

Sur le carton d'invitation, il était précisé que cela se passerait à l' « Ambassade Breitbart ». Il s'agissait en réalité d'une maison en briques rouges de Capitol Hill, à quelques pâtés de maison du siège de la Cour Suprême. L'Ambassade remplissait trois fonctions : de bureau pour les correspondants de Washington, D.C. du site, d'une belle demeure pour Bannon et d'autres barons du média, ainsi qu'un endroit pour que la petite marge conservatrice de Washington puisse frimer. Du moins à l'époque il s'agissait d'une petite marge.

Bannon, qui peut être considéré comme le vrai président des États-Unis, était encore le président du conseil de Breitbart.com. Il passait de groupe d'invités en groupe d'invités avec un grand sourire. Lorsqu'on me l'a présenté, je lui ai demandé pourquoi il avait appelé l'endroit l'Ambassade. « [Washington] DC est comme Saïgon en 68 », a-t-il dit. « Tu ne sais pas qui sont tes amis et qui sont tes ennemis. » Il m'a ensuite promis qu'il trouverait un peu de temps pour un tête-à-tête. Puis il est retourné à ses obligations d'hôte de la soirée.

Je n'ai pas reconnu grand monde à cet événement, à part la présentatrice radio de droite, Laura Ingraham, et le sénateur de l'Alabama, Jeff Sessions — de loin l'invité le plus âgé parmi la horde de millennials. J'ai posé quelques questions à Sessions quant à sa relation avec Breitbart, avant tout pour être poli envers mes hôtes. Il m'a surpris lorsqu'il a dit que Breitbart avait participé à enterrer une réforme de l'immigration qui trainait au Congrès et qu'il avait lui-même combattue. « Vous n'auriez pas pu imaginer que ça pourrait » tuer le projet de loi, a dit Sessions, « mais cela a été le cas ». Il m'a dit qu'il lisait le site presque quotidiennement et et que ses électeurs citaient régulièrement des articles de Breitbart, même par le nom de l'auteur. « De ma perspective, Breitbart publie de l'information de pointe et indépendante, destinée à l'ouvrier Américain lambda. Ces informations ont besoin d'être diffusées. »

L'invité d'honneur de cette soirée était un conservateur britannique encore peu connu, appelé Nigel Farage. L'équipe de Breitbart m'a dit avec admiration que Farage était le leader du Parti pour l'Indépendance du Royaume-Uni, soit l'UKIP, et qu'il menait une bataille pour la sortie de l'Union européenne. J'ai seulement pris des notes bien basiques sur le discours de Farage — assez pour donner de la couleur au moment, j'avais pensé —, notamment une ligne où il qualifiait l'alors Premier ministre David Cameron d'« incompétent et de lâche ». Tout cela semblait tellement inutile que j'ai supprimé le fichier audio par la suite.

Bien évidemment, j'ai loupé l'histoire. Et ce n'est pas seulement parce que Sessions est désormais procureur général, que le Brexit est la nouvelle réalité de l'Europe et que Bannon est le président suppléant des États-Unis. Mes rédacteurs-en-chef et moi n'aurions jamais pu prévoir de telles choses. Par contre, on aurait dû se rendre compte que les gens qui les soutenaient n'avaient pas encore dit leur dernier mot. Un récit sur le média favori de ce mouvement ne serait jamais aussi intéressant que le mouvement en soi et, après plusieurs brouillons au bout de quelques mois, l'article s'est ratatiné et est mort. Ce qui était bien dommage, j'avais pensé, surtout parce que j'avais trouvé que Steve Bannon faisait un très bon personnage.

Bannon a tenu sa promesse tenue lors de la fête à l'Ambassade. Nous nous sommes retrouvés deux semaines après pour un dîner à New York, à l'Odéon, un bistro sympathique de la pointe sud de Manhattan. Il est arrivé chargé en intensité, avec deux stylos accrochés au col de sa chemise. Au cours des 90 minutes que se sont suivies, il n'a pratiquement pas touché à son plat et n'a jamais enlevé son manteau. Il était trop occupé à m'expliquer avec vitesse la manière dont lui et Breitbart voyaient le monde — ce monde auquel tous les autres échappaient.

Il avait beaucoup d'infos dans la manche, mais très peu basées sur des faits réels : Bannon m'a notamment parlé ce qui était, selon lui, un groupe de 10 comtés de la région de la vallée de Rio Grande sous le contrôle absolu des cartels de drogue. Une situation que seulement Breitbart Texas avait révélée. « Ça va te couper le putain de souffle. On va t'emmener dans des trucs à Laredo et dans ces autres endroits, tu vas littéralement penser "Ça ne peut pas être en Amérique." » Selon lui, la politique d'immigration américaine avait été prévue pour miner volontairement le marché du travail. « Quand tu inondes la zone, comme Jeff Sessions dit, avec 50 millions d'ouvriers... » Puis il avait une théorie selon laquelle Ebola se répandait en Afrique de l'Ouest à cause de la négligence du président Obama : « Par ailleurs, il n'a jamais été briefé » sur le virus. Et il m'assurait aussi que le groupe terroriste État islamique prévoyait très activement d'assassiner le pape.

(En réalité, Obama avait appelé les leaders de la Sierra Leone et du Libéria sur l'épidémie un mois auparavant, et Breitbart en avait parlé. Et le Vatican avait qualifié les rumeurs sur le plan de l'EI comme une promesse en l'air.)

« Il y a une population de centre-droit partout dans le monde qui est anti-système, qui est anti- Davos », a-t-il dit. Il a continué, en parlant tellement vite qu'il se coupait la parole : « Et par ailleurs, beaucoup de ces mecs ont du poil. N'est-ce pas ? Ce ne sont pas des anges », a-t-il dit en parlant spécifiquement du Front National français et des Britanniques de l'UKIP. « On veut être sur le devant de la scène », a-t-il dit. « Si tu prends l'EI, si tu prends Common Core [Ndlr, une initiative américaine sur ce que les élèves doivent apprendre jusqu'à la fin du lycée], si tu prends l'immigration, si tu prends — et tu peux parler à d'autres gens sur toutes les histoires qu'on a couvertes. On a un dicton interne que dit "Avant que ça soit sur les Unes, c'est sur Breitbart." »

Je savais que la couverture de Breitbart de l'actualité était pour le moins incendiaire, mais cela était avait que le suprémacisme blanc ne fasse son comeback sous la forme du mouvement « alt-right » (droite alternative). Je ne lui ai pas demandé son opinion sur la race et la religion, ni l'approche de son site sur ces thèmes. Cet oubli semble de plus en plus flagrant désormais, surtout après les révélations sur les projets de film de Bannon, ou sur les histoires racistes et islamophobes (et transphobes, homophobes et misogynes) que Breitbart a relayées. Mais il était parfaitement conscient de ce qu'il faisait.

« Les gens nous considèrent comme un site xénophobe, raciste et néo-Confédéré », a-t-il dit, sorti de nulle part. Il a démenti les accusations seulement vaguement, en disant que, dans le fond, son public n'était que curieux des réalités du monde. « Les histoires sur Ebola marchaient bien, depuis le premier jour », a-t-il dit. L'épidémie de 2014 battait son plein, et Breitbart avait profité des peurs que des patients avec le virus se propagent dans les États-Unis à partir des frontières non-surveillées. Le site a simplement transformé l'affaire de ce virus en une affaire d'immigration. « Les gens étaient intéressés », a dit Bannon.

Parmi ceux qui s'y sont intéressés on retrouvait Donald J. Trump — neuf mois avant de déclarer sa candidature à la présidentielle. « Un seul porteur de l'Ebola infecte deux autres, au moins », lit-on sur un de ses nombreux tweets de l'époque sur ce sujet. « ARRÊTEZ LES VOLS ! PAS DE VISAS POUR DES PAYS FRAPPÉS PAR EBOLA ! » Le président Obama a refusé de prendre en compte cette suggestion. Et les États-Unis n'ont finalement connu que quatre cas du virus.

L'emprise de Bannon sur la liste des priorités de Trump est désormais formelle et actée. Au cours de notre dîner il a profité de trois occasions différentes pour parler des meurtres — il a même parlé de « génocide » à un moment — de chrétiens vivant dans des pays à majorité musulmane. Le décret anti immigration et réfugiés que Trump a signé la première semaine après son investiture était une promesse que le milliardaire avait faite pendant sa campagne et bien avant que Bannon ne fasse partie de son équipe. Mais ce décret comprenait aussi une directive largement interprétée comme créatrice d'un statut privilégié aux chrétiens du Moyen-Orient.

Le serveur a fini par reprendre la soupe de Bannon, et il a commandé un double expresso. Il m'a dit qu'avant la mort de son associé et co-conspirateur Andrew Beitbart, celui-ci avait promis de mener le site au-delà de la haine populiste de la droite extrême, et le mener vers l'action. « Un jour, avec ce média, on va se retourner et la jouer à l'offensive », a-t-il dit en citant son ami avant de rajouter « c'est ça Breitbart Texas. C'est l'article sur l'immigration, c'est l'article sur Ebola. C'est le génocide au Moyen-Orient. C'est l'UKIP en Angleterre. »

« Le monde est en fusion, en ce moment », a-t-il continué. « Je veux dire, le monde est en feu. Tout d'un coup, les gens vont le comprendre, ce n'est pas un problème des mecs au Moyen-Orient. C'est un problème pour toi à Kansas City. »

J'ai rencontré Bannon seulement une autre fois, lorsque je suis retourné à Washington quelques jours plus tard pour interviewer des membres de son équipe. Il a répondu à l'interphone de l'Ambassade, habillé avec un short cargo et m'a fait signe d'entrer. Il m'a ensuite parlé de nouvelles personnes qu'il avait embauchées. Un subordonné est ensuite venu me chercher, et c'était la dernière fois que je l'ai vu.

Pendant le peu de temps que j'ai passé avec lui, je n'ai jamais perçu la moindre animosité personnelle ou méchanceté. Il a été amical et gentil. Il était clair qu'un sentiment d'amertume l'a poussé vers une zone extrême, où il parfois — peut-être souvent — prenait ses rêves pour des réalités. Toutefois, je l'ai pris pour quelque chose de réel. Alors que j'écoute notre interview maintenant, je suis surpris par combien de fois je m'entends rigoler ou acquiescer à ses propos. Qu'il ait voulu étriper le système me paraissait plutôt espiègle que sinistre. Clairement, je n'ai pas compris ce qu'il essayait de me dire.


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