Russie

L'épidémie des alcools de substitution prend de l'ampleur en Russie

Le weekend dernier, des dizaines d'habitants de la ville d'Irkutsk en Sibérie ont bu de l'huile de bain toxique qui contenait de l'alcool. 72 personnes sont mortes, laissant 3 enfants orphelins.
23 décembre 2016, 10:16am

Le problème des alcools de « substitution » en Russie a pris un virage mortifère le weekend dernier. Des dizaines d'habitants de la ville d'Irkutsk en Sibérie ont bu de l'huile de bain toxique qui contenait de l'alcool. 72 personnes sont mortes, laissant 3 enfants orphelins, et 46 autres ont été hospitalisées dans cette ville qui borde le lac Baikal, le plus profond du monde.

Cette intoxication de masse rappelle que la Russie n'est pas au mieux économiquement, à cause de la baisse du prix du pétrole et les sanctions imposées par les pays occidentaux, et que cette crise des alcools de substitution prend des proportions inquiétantes. Près de 12 millions de Russes boivent des alcools de substitution, qui peuvent contenir du parfum, de l'after-shave, de l'antigel ou encore du lave-vitre.

« Les gens n'ont pas assez d'argent pour acheter de l'alcool en magasin, donc ils cherchent quelque chose de moins cher comme l'alcool de substitution, » explique Alexander Nikishin, le directeur du Musée national de la vodka russe. « Ce problème vient du fait que les gens n'ont pas d'argent. »

Ce dernier incident a commencé samedi dernier quand plusieurs personnes « présentant des symptômes d'intoxication aiguë » ont été transportés dans les hôpitaux de la région d'Irkutsk, a expliqué un docteur à Reuters. À l'origine de cette intoxication de masse, on trouve un mauvais lot de Boyaryshnik, une huile de bain traditionnelle à l'aubépine qui contient de l'alcool. Cette huile contient généralement de l'éthanol, mais ce lot présentait des traces de méthanol ou d'alcool de bois, utilisé dans l'antigel et qui peut être mortel — même à petite dose.

Ce mercredi, le président russe Vladimir Poutine a demandé au gouvernement de réglementer plus étroitement la fabrication et la vente de produits qui contiennent de l'alcool, mais aussi de créer un système d'étiquetage national obligatoire. Les producteurs et vendeurs vont avoir besoin d'un permis pour travailler avec des produits qui contiennent plus de 25 pour cent d'éthanol — dont les produits cosmétiques, les parfums, les produits chimiques ménagers et les produits d'hygiène personnelle.

Poutine a aussi exigé des règles plus strictes concernant la vente de médicaments qui contiennent de l'alcool. Des sanctions plus lourdes seront également imposées à ceux qui transgressent la loi en matière de vente ou de production de produits à base d'alcool. Ce jeudi, devant le parlement, le président a condamné la réduction des taxes sur les alcools visant à aider les industries nationales comme les cosmétiques et les produits pharmaceutiques.

« En pratique, nous voyons que cette baisse des taxes fait que des dizaines de gens meurent comme des mouches, » a dit Poutine avant d'annonce une hausse de ces taxes. « Les produits cosmétiques couteront plus chers, mais la vie des gens n'a pas de prix. »

Vladimir Zhirinovsky, un membre nationaliste du parlement, a suggéré de prendre le problème à l'envers : encourager les gens à boire de la vodka moins chère plutôt que des contrefaçons. « Donnons-leur de la vodka pas chère, » a dit le député. « Aujourd'hui, on ne trouve pas de vodka à moins de 200, 190 roubles [3,15 euros]. Sortons de la vodka à 100 roubles [1,57 euros]. »

La Russie a déjà réduit le prix de la vodka en 2015, alors que l'économie rentrait en récession et que le taux d'inflation s'envolait. Avant cela, le gouvernement augmentait le prix minimum de la vodka pour essayer de faire baisser l'alcoolisme dans le pays. En 2014, une étude montrait qu'un Russe buvait en moyenne 20 litres de vodka par an. Au Royaume-Uni, la moyenne est de 3 litres de spiritueux par an. Un quart des hommes russes meurent avant l'âge de 55 ans — notamment à cause de problèmes d'alcool et de tabagisme.

Mais l'augmentation des prix a eu des conséquences inattendues : la production d'alcool contrefait a augmenté de près de 65 pour cent.

Les Russes ont l'habitude de boire des alcools de substitution douteux. Dans le roman Moscou-sur-Vodka de Venedikt Yerofeyev, le héros décrit des recettes pour des cocktails faits à base de cirage, d'assainisseur d'air, d'anti-transpirant et d'essence.

Les huiles de bains « Boyaryshnik » sont plus souvent achetés pour être bues que pour se retrouver dans l'eau du bain, d'après Nikishin, le directeur du musée de la vodka. L'agence de presse d'État NASS rapporte que sur le mauvais lot de Boyaryshnik, les étiquettes indiquaient un taux de 93 pour cent d'alcool.

« Le nom Boyaryshnik est utilisé pour cacher la véritable nature de ce produit, » dit Nikishin. « Vous pouvez acheter de la Boyaryshnik dans une pharmacie, il s'agit d'une alcoolature. Puis il y a le Boyaryshnik spirit, qu'ils disent être médicinal, mais en fait c'est juste de l'alcool avec le goût de Boyaryshnik. C'est de la contrefaçon, pure et simple. »

L'intoxication d'Irkutsk a déclenché une répression nationale. Les autorités d'Irkutsk ont arrêté 12 personnes et saisi 30 tonnes de liquides contrefaits dans divers magasins. Cinq kiosques qui vendaient de l'huile de bain douteuse vont être fermés.

La police a arrêté un camion qui, d'après les papiers présentés par le conducteur, transportait du plâtre. Mais en réalité, le semi-remorque transportait 66 000 bouteilles de cognac contrefait. Les forces de l'ordre ont ensuite découvert une usine souterraine dans la région de Saratov qui produisait de l'alcool contrefait. 26 000 bouteilles d'alcool contrefait ont été saisies, ainsi qu'une tonne d'alcool pur, 4 500 litres de faux cognac et des étiquettes portant les noms de marques connues.


Alec Luhn est un journaliste basé à Moscou et il a déjà écrit pour le Guardian, le New York Times, Politico, Slate, Time et d'autres. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @ASLuhn