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L'histoire tragique du chat-espion à 20 millions de dollars

En 1966, en plein cœur de la Guerre froide, les génies de la CIA ont transformé un félin innocent en micro vivant dans le but d'espionner l’ambassade soviétique à Washington. Une épopée qui finit mal.

par Thibault Prévost
25 Avril 2018, 6:30am

Image : Vincent Vallon

Au cas où vous en douteriez encore malgré le matraquage médiatique et politique des derniers mois, il est désormais incontestable que nous — Européens, Occidentaux, atlantistes, Forces du Bien, héritiers des Lumières, etc — nous trouvons embarqués dans un nouveau cycle de Guerre froide avec l’Est, crise des missiles en moins, ferme à trolls en plus. Et comme à l’époque de Khrouchtchev, qui dit guerre froide dit espionnage, et donc matériel d’écoute de haute technologie. Le 16 avril dernier, les gouvernements britannique et américain mettaient conjointement en garde le reste du bloc de l’Ouest contre les espions russes, qui auraient infiltré non seulement les infrastructures gouvernementales, mais aussi les serveurs des entreprises et même les routeurs personnels des citoyens – oui, même votre Freebox, paraît-il.

Pour résumer, nous vivons une époque formidable qui emprunte à la fois à John Le Carré et Tom Clancy, dans laquelle deux superpuissances technologiques et leurs cohortes d’alliés respectives, privées de missiles intercontinentaux par des résolutions de l’ONU, se font la guerre sur le terrain informatique et s’écoutent à qui-mieux-mieux grâce à des systèmes de surveillance d’une étendue délirante. C’est sympa, tout ça, mais rien n’égale encore le charme désuet des micros dissimulés dans tout et n’importe quoi, des plinthes aux nains de jardin de l’entrée en passant par les chats.

Le 18 avril dernier, c’est sur Twitter que Guillaume Nicoulaud a déterré la fantastique histoire du projet Chaton acoustique (« Acoustic Kitty », en VO) et décidé de partager avec les masses connectées l’une des anecdotes les plus dingues (et les plus représentatives) de la Guerre froide qu’il m’ait été donné d’entendre. Révélée au monde pour la première fois en 2001 à la faveur d’une salve de déclassifications et passée à peu près inaperçue entre les projets de la CIA impliquant des doses massives de LSD ou des voyants, l’opération Chaton acoustique vaut pourtant bien de figurer dans les livres d’histoire comme l’un des bides les plus retentissants de l’agence de contre-espionnage américaine.

Tout débute en 1961 ; la crise de Berlin approche et le monde ne sait pas encore qu’il se dirige vers une escalade vertigineuse entre l’Ouest et l’Est. La CIA, de son côté, essaie tant bien que mal d’espionner les Russes dans leur ambassade de Washington D.C, sans trop de succès. Jusqu’à ce que quelqu’un, au Science and Technology Directorate de l’Agence — une sorte de division dédiée aux gadgets que Jeffrey Richelson, dans un livre éponyme paru en 2001, surnommera « les sorciers de Langley », du nom de la ville qui abrite les quartiers généraux de l'organisation n’ait une sorte d’épiphanie : partant de l’axiome selon lequel les chats se baladent où ils veulent, quand ils veulent, dans les endroits les plus inappropriés et sans que personne ou presque n’ose les en empêcher, il suffirait de transformer un chat en microphone, laisser le personnel de l’ambassade l’adopter et hop ! Open bar sur les secrets diplomatiques. Banco, répondent les huiles de l’Agence, qui octroient un budget de 10 millions de dollars au projet.

Une représentation de l'Accoustic Kitty. Source inconnue.

Micro dans l’oreille, antenne dans la queue

Si vous vous dites qu’un micro planqué dans le collier paraît à première vue plus simple, vous occultez un détail technique majeur : en 1961, un enregistreur à bande magnétique grand public fait encore grosso modo la taille d’un grille-pain. La mission des ingénieurs de Langley va donc être de trouver comment intégrer le matos (micro, bandes magnétiques et antenne de transmission) dans le corps du chat, sans que celui ne reste sur le billard ou ne rejette la greffe. Bref, le défi s’annonce plutôt relevé.

Avant même de débuter les essais sur de pauvres cobayes félins, il faut imaginer l’appareil. Après ce que l’on imagine être des semaines entières de design, les sorciers de Langley se mettent d’accord : le micro sera implanté dans le canal auditif de la bête, l’antenne suivra la colonne vertébrale jusqu’à la queue, tandis que la batterie ira se placer au niveau du ventre. Dans un livre dédié au rôle de nos amis à poils dans la guerre du renseignement américain, l’auteur Emily Anthes raconte comment « durant une heure d’opération », un vétérinaire a transformé « une chatte à la fourrure grise et blanche » en « un espion d’élite ». Miraculeusement, l’opération est un succès, du moins si l'on considère que créer une chimère entre un chat et un appareil d’écoute peut être considéré comme tel. Pour Victor Marchetti, assistant du directeur de la CIA dans les années 60, interrogé dans le livre Les sorciers de Langley, l’agence a créé « une monstruosité ». Au moins, pense-t-on, la bestiole est opérationnelle et fournira bientôt les résultats escomptés, avec peut-être à la clé d’inestimables trésors de guerre. Que nenni.

Car une fois remis de son opération et lâché dans la nature pour les premiers tests, le chat… Se comporte comme un chat, en n'en faisant qu’à sa tête et en se baladant partout sauf aux endroits stratégiques. « Ils l’ont testé et re-testé. Ils ont découvert que lorsqu’il avait faim, il partait à la chasse », racontait ainsi Marchetti au Telegraph en 2001. La solution imaginée par les sorciers de Langley ? Faire subir au chat une nouvelle opération pour supprimer son appétit, puis mettre en place tout un programme d’entraînement pour le rendre aussi docile qu’un chien d’aveugle. Si les détails dudit programme restent encore flous car évidemment classés, une information semble néanmoins avérée : il en coûtera au gouvernement américain 10 millions de dollars supplémentaires — encore une fois, c’était une autre époque.

Bob Bailey, l’un des meilleurs dresseurs d’animaux de l’époque, qui dirigea également le programme d’entraînement des dauphins de la CIA — sans rire —, a déclaré au Smithsonian Magazine que « nous pouvions conditionner le chat pour qu'il écoute certaines voix. Nous ne savions pas comment nous y arrivions, mais nous avons constaté que le chat écoutait de plus en plus les voix des gens, en faisant moins attention au reste. » En travaillant ensuite avec Robin Michelson, un ORL californien comptant parmi les premiers inventeurs de l’implant cochléaire, les équipes de la CIA mettent en place un dispositif pour contrôler — partiellement, du moins — les directions du chat, à distance, grâce à des séquences d’ultrasons. Mieux qu’un chat-micro, un chat-micro télécommandé, en somme.

L'Original Headquarters Building (OHB) de la CIA, inauguré en 1961 à Langley, Virginie. Image : CIA

Un échec retentissant

Et voilà comment, après cinq ans d’efforts acharnés, deux opérations, des centaines d’heures de conditionnement mental pour faire taire l’instinct animal et 20 millions de dollars d’argent public investis, une chatte-micro attend dans un van banalisé, juste en face de l’ambassade russe de Washington D.C., prête à marquer l’Histoire de ses coussinets augmentés et faire tomber l’Union soviétique pour de bon.

« Pour sa première mission officielle, la CIA emmène Acoustic Kitty dans un parc et lui ordonne d’intercepter la conversation de deux hommes assis sur un banc », détaille Emily Anthes. Sitôt lâché dans la nature, le chat ignore sa cible, s’aventure dans la rue et se prend un taxi qui passait par là. Distance parcourue : 300 mètres. Mission avortée, retour au bercail et, pour les sorciers de Langley, probablement l’une des séances de debriefing les plus humiliantes jamais reçues. Selon les documents déclassifiées de l’archive de l’université George Washington, l’agence aurait démantelé le projet en 1967, justifiant sa décision en expliquant que malgré « l’énergie et l’imagination » des ingénieurs, l’utilisation de chats-cyborgs sur les terrains d’opération de surveillance « ne serait pas pratique », tout en n’oubliant pas de se féliciter pour son « accomplissement scientifique remarquable ». Ben voyons.

Bien des années après cet échec supposé, en 2013, un ancien de la CIA appelé Robert Wallace démentira vigoureusement cette version dans son livre Spycraft, assurant que « le projet était sérieux » et que le chat a survécu à l’accident avant d’être récupéré par les équipes de Langley et rendu à la vie civile — qui sait, peut-être même décoré pour faits d’armes. Sa source ? « Celui qui était à la tête du projet », se bornera-t-il à répondre. Tant pis pour la CIA, tant mieux pour Internet, c’est l’autre version de l’histoire qui traversera les âges, celle d’un fiasco aussi total que mémorable. Preuve que le chaton acoustique continue à vivre dans les mémoires, un court-métrage d’animation lui a été dédié en 2016.

Si les récents développements diplomatiques ont de quoi faire craindre un retour à des dynamiques de pouvoir bilatérales dignes des années 60 et 70, ils ont aussi le mérite d’exhumer quelques histoires d’époque, bien plus colorées que nos problématiques d’IA militarisée et de robots-tueurs. Au moins, si la cyberguerre finit par ensevelir le monde tel que nous le connaissons dans un hiver atomique éternel, aucun animal n’aura été maltraité pour y parvenir.