cote d'ivoire

Avec les gros bras du transport routier à Abidjan

Dans les gares routières de la mégalopole ivoirienne, près de 300 jeunes rackettent quotidiennement les chauffeurs de cars et de taxis. Plongée dans les coulisses d'un système mafieux et bien organisé.
Photo : Sia Kambou / AFP

Postés aux abords des gares informelles, ils brassent ostensiblement leurs billets tout en restant à l'affût de l'arrivée du moindre véhicule. Lorsqu'un chauffeur de wôro-wôro (taxi collectif) ou de gbaka (minicar) s'arrête dans cet espace qu'ils contrôlent, il doit s'acquitter d'un « droit de chargement » des passagers. Dans la gare dite du grand carrefour de Koumassi, un quartier du sud d'Abidjan, l'addition va de 200 francs CFA (environ 30 centimes d'euros) à 700 francs CFA (un peu moins d'1,20 euro). En cas de refus, les gnambros, ces gros bras du transport terrestre ivoirien, font parler leurs muscles et imposent leur loi à coups de poings. De quoi dissuader les plus récalcitrants de tenter d'échapper à ce système de racket organisé. Pour les gnambros, contrôler ces territoires est donc un enjeu crucial. Car en être le maître, c'est avoir l'assurance de s'emparer d'une manne financière énorme.

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Si les sommes peuvent paraître dérisoires, multipliées par le nombre de véhicules, elles prennent un tout autre relief. À Adjamé, au nord d'Abidjan, qui relie la capitale économique à tout le pays par cars et gbaka, 3 millions de passagers circulent chaque jour. « Leur recette journalière tourne autour de 15 à 20 millions de Francs CFA [entre 22 000 et 30 000 euros NDLR] », estime Adama Touré, président de la coordination nationale des gares routières de Côte d'Ivoire (Cngr-ci). L'homme n’hésite pas à parler de « gangrène » pour évoquer le problème des « gnambros ». L'appellation est un terme nouchi (argot ivoirien) qui veut dire « ma main ». Sous-entendu : « J'ai assuré ton chargement, voilà ma main, donne-moi l'argent pour ce service rendu ».

La fonction existe depuis l’indépendance du pays, en 1961. Mais à l’époque, le système était informel : des jeunes, simples rabatteurs, traînaient aux abords des gares routières dans l’espoir d’y gagner quelques pièces en orientant les voyageurs vers certaines voitures. Dans les années 1990, alors que le pays était en pleine ébullition suite à la mort du premier président, Félix Houphouët-Boigny, les gnambros se sont professionnalisés et sont devenus incontournables. « À l’époque, il y avait un syndicat unique dans le transport, explique Adama Touré. Dans les années 90, son président a refusé la tenue d’élections et a recruté un corps de loubards pour se maintenir par la force. Il les a alors mis sur les gares routières pour extorquer de l'argent. Les syndicats des autres partis politiques ont ensuite également enrôlé les leurs. Ils ont alors commencé à pousser comme des champignons ».

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« À la gare, il y a tout : la prison, la réussite et la mort » - Konan

Aujourd'hui ils seraient plus de 300. Loin de défendre les intérêts des transporteurs, ces syndicats constituent autant de bandes rivales d'une mafia qui se partagent les territoires, quand elles ne se battent pas pour les contrôler. Une pègre qui a établi un système de collecte de taxes parallèles sous les yeux des autorités. Konan, la trentaine, corps élancé et visage émacié, fait partie de ces jeunes qui se sont lancés dans ce qu'il appelle « le mouvement ». Il avait 20 ans et traînait au quartier. « Je ne faisais rien. Or, quand tu es un garçon, il faut te "chercher" comme on dit », répète-t-il comme un refrain. Un « grand frère » lui a alors proposé de rentrer dans le milieu. « Petit à petit, ça a changé pour moi. Je m'en sortais ». Aujourd'hui, il fait partie des « winzins ». Des « petits » dont le travail consiste à encaisser les chargements à la gare du « grand carrefour. » Il travaille aux ordres d'un chef de gare, autrement appelé général, le plus haut poste au sein d'un syndicat. Chaque jour où sa bande opère, Konan doit lui rapporter une certaine somme. « Si tu arrives bien à récupérer le djê (argent en nouchi), tu es jugé compétent, c'est comme ça que tu peux monter dans la hiérarchie », explique le « winzin », qui espère bien, un jour prochain, gravir les échelons et, pourquoi pas, devenir « général », la plus haute fonction de la hiérarchie. Sa vie, il l'identifie à ce milieu dans lequel il imagine pouvoir faire son trou. D'où sa difficulté à imaginer raccrocher un jour : « Chacun a sa chance. Certains sont partis en Europe, d'autres ont construit des maisons. À la gare, il y a tout : la prison, la réussite et la mort ». Konan l'a d'ailleurs frôlée, il y a environ un an, dans une gare du sud d'Abidjan. « Ils sont tombés à 10 sur moi. J'étais au sol, j'ai cru que c'était fini. Mais quelqu'un m'a reconnu et on m'a laissé. C'est Dieu qui m'a sauvé » finit-il par lâcher.

« Je m'en sortais bien mais l'école, il n’y a pas d'argent là-dedans » - Mel

Mel, lui, a fait un détour par la case prison. D'une voix rauque et assurée, il raconte les épisodes de sa vie débridée : « J'avais 14 ans et avec mon gars, on a fait une rébellion à la gare. On a été pris et on nous a alors envoyés à la Maca [Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan, NDLR] ». Évadé à l'occasion du casse de cette prison, en 2011, en pleine crise postélectorale, il a ensuite pris les armes du côté d'Alassane Ouattara. Ce jeune qui déambule la nuit à l'affût du moindre mauvais coup à faire, s'est fait recruter alors qu'il trempait dans le trafic de drogue dans son quartier : « Quand je vendais, les parrains voulaient me prendre de l'argent. Je me battais et je réussissais à éviter leur racket. C'est comme cela qu'un général a entendu parler de moi. Il est venu me dire de laisser le trafic de drogue pour venir prendre l'argent à la gare ». Son appétit pour l'argent facile et rapide l'a fait quitter le système scolaire tôt, en classe de quatrième : « Je m'en sortais bien mais l'école, il n’y a pas d'argent là-dedans. Dans la rue c'est chap-chap [« rapide » en nouchi NDLR]. C'est pour ça que j'ai fait ce choix », assume-t-il. Aujourd'hui, du fait de son poste dans la hiérarchie, il peut toucher de 250 000 à 400 000 Francs CFA (entre 420 et 600 euros), chaque jour où son syndicat est aux affaires. Un pactole gagné qui a son revers, celui d'une vie où la violence fait loi. Les cicatrices sur ses bras et avant-bras tatoués en sont les stigmates : « C'est comme ça, chaque jour que Dieu fait, je risque ma vie » reprend-il à l'image d'une antienne, comme pour ne pas oublier. Un risque auquel il répond comme beaucoup par des pratiques mystiques de magie lors de ses retours dans son village. Ces « médicaments » ont pour but de rendre inefficaces armes blanches et balles : « Tu vois là, j'ai attrapé une machette et je l'ai récupérée. Normalement, ça ne doit pas entrer mais la lame a été empoisonnée donc ça ne guérit pas », assure-t-il, exhibant les plaies sur ses paumes. Des précautions assorties d'un mode de vie solitaire : « Je ne marche pas avec quelqu'un, même mon camarade. Je n'ai pas confiance en l'Homme ».

« J’ai arrêté l’école à cause du foot. Mais si tu ne réussis pas, tu fais comment ? » - Bamba

Son collègue Bamba, lui, était vendeur de chaussures dans la rue. Les chefs de la gare venaient lui acheter des articles : « C'est comme ça que, petit à petit, je me suis rapproché d'eux. Quand j'entendais des petites rumeurs sur des attaques, je les informais. Comme ils ont vu que mes infos étaient fiables, on est venu me chercher un jour, en 2011 ». Plus jeune, il avait espéré percer dans le monde du foot, souvent vu comme un eldorado pour les jeunes Ivoiriens : « J'ai un niveau seconde. J'ai arrêté l'école à cause du foot. J'ai même joué en première et deuxième division, mais quand tu es dans le football, tu ne peux pas faire un autre métier. Si tu ne réussis pas, tu fais comment ? » interroge-t-il. Il est désormais les yeux et les oreilles d'Ong Bak, « le général des généraux », le personnage le plus haut placé dans la hiérarchie d'Abidjan sud. Au courant de la moindre rumeur sur une attaque, il dit gérer « 12 éléments » et gagner 20 000 francs-CFA par jour, près de 600 000 par mois (900 euros) soit 10 fois le Smic mensuel, fixé à 60 000 francs. Autant dire le pactole pour ces jeunes ivoiriens qui zonent dans ces gares routières en rêvant tous de composter leur billet pour une autre vie, faite de richesse et de confort.