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Au Soudan, une adolescente vendue aux enchères sur Facebook

« Cette utilisation barbare de la technologie s’apparente à un marché aux esclaves des temps modernes. »
28 novembre 2018, 8:59am
Des gens sur leur portable devant le logo Facebook.
Photo : REUTERS/Dado Ruvic/Illustration/File Photo

Ce mois-ci, une jeune fille sud-soudanaise de 16 ans a été vendue au plus offrant sur Facebook, ce qui laisse craindre que la plateforme ne soit devenue un « marché aux esclaves moderne ».

Un homme d’affaires sud-soudanais a surenchéri sur quatre autres – dont un haut responsable du gouvernement soudanais – après que la famille de la jeune fille a posté un message sur Facebook en octobre, appelant les prétendants à demander sa main. Le post, qui a depuis été supprimé par Facebook, était accompagné de la photo d’une jeune fille inexpressive aux côtés d'un inconnu. Facebook a affirmé avoir supprimé le message dès qu'il en a eu connaissance, mais la fille avait déjà été mariée.

Le mariage des enfants est illégal au Soudan du Sud, mais la pratique reste répandue. Plus de la moitié des filles sont mariées avant l'âge de 18 ans, selon Girls Not Brides, une organisation internationale non gouvernementale dont la mission est de mettre fin au mariage des enfants dans le monde entier. Les responsables du post Facebook maintenant supprimé semblaient tout à fait conscients de cette réalité, déclarant aux acheteurs potentiels : « La concurrence est parfaitement autorisée dans la culture Dinka/Jieng. »

Kok Alat, un magnat des affaires, multimillionnaire, a remporté la vente aux enchères après avoir offert 530 vaches, trois Land Cruiser V8 et 10 000 dollars en échange de la main de Nyalong Ngong Deng Jalang. Depuis, les médias locaux surnomment cette dernière « la mariée la plus chère d'Afrique ».

L’entreprise a déjà été critiquée pour son incapacité à contrôler la manière dont les gens abusent de la plateforme dans les pays en développement du monde entier

Malgré l'attention des médias, Facebook affirme avoir pris connaissance du problème le 9 novembre, soit trois jours après le mariage de la jeune fille et plus de deux semaines après la publication du post par la famille, le 25 octobre.

« Cette utilisation barbare de la technologie s’apparente à un marché aux esclaves des temps modernes, a déclaré George Otim, directeur de Plan International au Soudan du Sud, dans un communiqué. Qu'une fille puisse être vendue sur le plus grand réseau social au monde à une époque comme la nôtre dépasse l’entendement. »

Selon l'organisation de défense des droits de l'enfant Plan International, il s’agit du premier incident de ce type sur Facebook. Pour les militants, la dot généreuse versée dans ce cas conduira à une inondation de messages similaires, à moins que Facebook n’adopte une position plus agressive dans la région.

« C’est très préoccupant, car c’est une transaction très lucrative qui a attiré beaucoup d’attention. Nous craignons que cela puisse inciter d’autres familles à faire de même », confie Susannah Birkwood de Plan International.

Les activistes s’inquiètent également de la réaction très lente de Facebook face à la publication incriminée, d'autant plus que l'incident a suscité l'attention des médias régionaux et internationaux bien avant que Facebook n'agisse. D’ici là, Alat avait déjà épousé sa fiancée adolescente lors d'une cérémonie extravagante à Juba, le 6 novembre. Et déjà, des photos du mariage avaient été partagées sur les réseaux sociaux et les sites régionaux – certains allant jusqu’à se moquer de l’air malheureux de la jeune fille.

« Nous estimons que Facebook devrait disposer de mécanismes de vigilance et de signalement beaucoup plus efficaces, afin de pouvoir agir rapidement et efficacement en cas de violation des droits de l’Homme sur leur plateforme », poursuit Birkwood.

Interrogé sur les mesures qui ont été mises en place pour qu’un tel incident ne se reproduise pas, Facebook n’a pas immédiatement répondu. L’entreprise a déjà été critiquée pour son incapacité à contrôler la manière dont les gens abusent de la plateforme dans les pays en développement du monde entier, particulièrement au Soudan du Sud : en novembre 2016, l’UE a accusé Facebook de permettre la propagation de la propagande ethnique sans consacrer suffisamment de ressources à la résolution du problème.

Dans le passé, la plateforme a décliné toute responsabilité en blâmant les dialectes locaux ou les langues moins répandues, qui selon elle faisaient obstacle à un contrôle efficace du contenu dangereux, mais ces excuses ne s’appliquent pas au mariage de Nyalong Ngong Deng Jalang – car le message a été publié en anglais. Birkwood précise qu'il y avait « des messages partout sur la plate-forme, rigolant de la situation, la glorifiant et la débattant ». Même si certaines de ces publications ont été supprimées, d'autres sont toujours en ligne.

Facebook n'a qu'un seul bureau sur le continent africain, situé en Afrique du Sud. L’entreprise compte en grande partie sur les utilisateurs locaux pour signaler les discours de haine ou les incidents. « C’est choquant et triste », déclare Nanjira Sambuli, responsable du plaidoyer pour l’égalité numérique à la Web Foundation. « Encore un exemple qui témoigne de la façon dont la technologie peut être utilisée pour perpétuer des dommages dans divers contextes. »

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