Un demi-siècle derrière le Red Star

Depuis le 24 novembre, cela fait 50 ans que Christian supporte le club audonien. Une période pendant laquelle il a vu le monde du football évoluer, et sur laquelle il revient avec passion et recul.

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déc. 7 2018, 4:00pm

Photo Yann Lévy

VICE : Bonjour Christian. J’imagine que le virus du football vous a été transmis très tôt…
Christian : Il s’est transmis de père en fils ! Mon père m’a toujours emmené au stade. Dès 9 ans je prenais le métro et je filais seul à l’ancien Parc des Princes, celui avec le vélodrome, pour voir l’équipe du Stade français qui n’existe plus aujourd’hui. Et depuis le 24 novembre 1968, je supporte le Red Star. Mon premier match à Saint-Ouen c'était un Red Star-Sochaux (2-2) avec deux buts de la légende argentine José Farias.

Vous êtes membre d’un groupe de supporters ?
Je suis adhérent au Collectif Red Star Bauer, qui souhaite le retour à Bauer – et plus de délocalisation, mais je n’appartiens à aucun groupe. Je suis proche du Gang Green, un groupe fondé il y a plus de vingt ans. Avant, les jours de match, je me retrouvais avec d’autres anciens dans la partie centrale de la tribune. Mais depuis 2010-11, j’ai rejoint la tribune Est où sont les Red Star Fans, et dans laquelle se trouvait également à l’époque le Gang Green. La tribune vivait comme je le rêvais lorsque j’étais jeune. Les Red Star Fans sont des supporters plus ultras, beaucoup plus jeunes que moi. Je les ai rencontrés en tribune et sur de nombreux déplacements, nous nous entendons bien, il n’y a aucun conflit de générations. D’ailleurs, je porte l’écharpe des Red Star Fans lors de tous les déplacements que j’effectue. Je reste néanmoins proche du Gang Green.

« Le plus important, c’est de trouver un lieu en Ile-de-France où l’on pourra se stabiliser pendant la durée de la reconstruction »

Comment vivez-vous le fait que le Red Star joue à Beauvais cette saison ?
Le Red Star n’en est pas à sa première délocalisation. La première a eu lieu en 1997, quand Bauer a été reconnu inapte à accueillir du public. On a joué à la Courneuve, au stade Marville jusqu’en 2002. C’était horrible, on a perdu beaucoup de public. Le terrain était un champ de course de lévriers reconverti en stade de football. Cette saison à Beauvais est notre deuxième séjour en Picardie. Cette saison 2018-19 est d’une tristesse absolue. Lors de la première délocalisation, nous nous retrouvions une centaine de courageux venus d’Île-de-France, c’était très peu, mais on avait quand même le plaisir de voir les copains. Cette année c’est bien pire. Lors du dernier match face à Béziers nous étions onze venus de Saint-Ouen. Notre équipe a besoin de soutien, mais tant que nous n’aurons pas regagné la région les tribunes seront vides.

Vous suivez également le club en déplacement ?
J'effectue une dizaine de déplacements par an en moyenne. Je privilégie les trajets en voiture avec un ami plutôt que le bus avec les Red Star Fans. Simplement parce que nous n’avons pas le même âge et les mêmes attentes en déplacement. Nous, on arrive le matin, le midi on prend le temps d’un bon repas, on visite la journée, puis on va au stade. Le soir on dort sur place si c’est loin de Saint-Ouen. Les Red Star Fans sont plus jeunes, n’ont pas forcément les mêmes disponibilités, les mêmes moyens financiers et préfèrent rentrer directement après le match.

Quelle ambiance vous a particulièrement marqué ?
Lens, il n’y a pas photo. Strasbourg aussi, c’est pas mal. Après, quand tu te déplaces dans les stades du National, comme aux Herbiers par exemple, c’est fantastique. Le stade est totalement désuet, il n’y a que des anciens dans la tribune, et, derrière les mains courantes, environ 1 500 spectateurs. C’est la grande sortie locale du week-end. A la fin du match, ils poursuivent la troisième mi-temps au bar à boire du vin rouge. C’est bon enfant, à l’ancienne. Cela contraste avec leur demi-finale et finale de Coupe de France où ils s’étaient découverts des milliers de nouveaux supporters factices.

Concernant la reconstruction de Bauer, comment vous positionnez-vous ?
Le plus important, c’est de trouver un lieu en Ile-de-France où l’on pourra se stabiliser pendant la durée de la reconstruction. Après je ne suis pas dupe, à partir du moment où aucun centime public n’est injecté dans le stade, l’investisseur va bâtir un complexe avec des commerces pour rembourser son investissement.. Le club, lui, sera locataire des lieux, donc soumis à un loyer certainement élevé. De toute façon, ce quartier de Saint-Ouen est appelé à être rénové.

A titre personnel je préférerais que le nouveau stade prenne le nom de Jules Rimet, président fondateur de notre club, plutôt que Bauer. C’est une nouvelle étape. Monsieur Bauer était un grand résistant, mais qui n’a rien à voir avec le foot, si ce n’est que la rue qui mène au stade porte son nom. Rasons vite notre ancien stade, trouvons un lieu de résidence provisoire, et que les travaux de reconstruction démarrent pour que les polémiques cessent.

« On a pu constater au cours des dernières saisons qu’il y avait beaucoup plus de filles. Je ne dis pas que la parité est atteinte, mais la tribune s’est féminisée, sans qu’il y ait de remarques sexistes, c’est vraiment un bon changement »

Quels sont vos meilleurs souvenirs en tribune ?
Lors d’un match de CFA face au CA Bastia où nous jouions la montée lors de la saison 2010-11, l'ambiance était fabuleuse. Puis, bien sûr, l’extraordinaire match du maintien la saison suivante face à Fréjus. J’en ai encore des frissons ! La demi-finale de Coupe de la ligue entre le Red Star et Gueugnon est aussi une page mémorable de notre histoire malgré l’élimination. Je me souviens également d’une rencontre de Coupe de France à Marville face à Lyon en 8e de finales. C’était le premier match de Sydney Govou, il entre en cours de jeu alors que nous menions 2-1, il inscrit un doublé et on perd 2-3. A chaque fois que je le vois à la télé je repense à ce match.

Dans les années 70, j’ai vu aussi deux équipes formidables. Angers qui nous a battu 0-5 avec un milieu incroyable : Jean Deloffre, Jean-Pierre Dogliani, Jean-Marc Guillou qui étaient des footballeurs exceptionnels. Et puis la première prestation de Saint-Etienne sous les ordres de Robert Herbin, qui sera d’ailleurs plus tard entraîneur du Red Star. Ils ont joué un football exceptionnel qui nous valu une lourde défaite (1-5), mais que de plaisir à voir cette équipe évoluer devant 15 000 spectateurs.

Quel changement constatez-vous entre vos premières années en tribune et aujourd’hui
Cela n’a rien à voir ! On aurait voulu vivre lorsque le Red Star était en Division 1 ou faire perdurer la ferveur des tribunes connue l’année dernière par exemple. A mon époque être ultra comme les jeunes d’aujourd’hui, ça n’existait pas. Il n’y avait pas la grande tribune derrière le but, c’était une butte en rez de pelouse. Il n’était pas rare de pique-niquer ou boire un coup pendant le match. Pour l’anecdote, en 1975, j’ai assisté à France-Portugal au Parc des Princes, avec des amis. On voulait absolument voir jouer Eusébio. A la fin du match, on va sur les Champs-Elysées avec notre drapeau français et on failli se faire casser la gueule ! Le lendemain, c’était les élections législatives et les gens nous avaient pris pour des militants d’extrême droite. Concernant l’évolution des tribunes, on a pu constater au cours des dernières saisons qu’il y avait beaucoup plus de filles. Je ne dis pas que la parité est atteinte, mais la tribune s’est féminisée, sans qu’il y ait de remarques sexistes, c’est vraiment un bon changement.

Vous trouvez également qu’il y a plus de violence dans les tribunes aujourd’hui
C’est un reproche qu’on peut faire au foot actuel. J’ai un copain de mon âge qui s’est fait agresser dans la rue par un jeune à Sochaux. A Valenciennes dernièrement, je devais aller retirer un billet avec un pote, hors du parcage visiteur. Un CRS nous a couru après pour nous retenir disant que nous risquions l’agression en nous rendant au guichet central.

La violence ne date pas d’hier, mais les déplacements bon enfant, sans pression, comme on les a connus ne sont plus possibles. Il faut être prudent et discret pour ne pas risquer l’incident.
Au Red Star, les supporters répondent s'ils sont provoqués, mais généralement ce ne sont pas eux qui déclenchent d’éventuels incidents. Maintenant je trouve qu’il y a beaucoup de « footix », des mecs qui aiment Marseille, Paris, Lyon ou autres parce qu’ils les ont vus à la télé. Ce sont des supporters girouettes, pas vraiment contrôlables. La tribune de Bauer est pacifique, pas de racisme, pas de sexisme, même si un phénomène de mode a attiré de nombreux nouveaux spectateurs qui n’ont pas tous les codes.

Cet article est publié dans le cadre du partenariat avec le Red Star est a été rédigé en toute indépendance par la rédaction de VICE.

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