Paris

Deux ans après les attentats, le Café du Bataclan rouvre ses portes

« Il y a des clients qui pleurent, d'autres qui se confient à nous et racontent leurs histoires, comme une sorte de thérapie. »

par Emily Monaco
30 Janvier 2018, 4:04pm

Photo d'Emily Monaco

Deux ans et une semaine après les attentats qui ont fait 130 morts à Paris, le Grand Café Bataclan a rouvert ses portes.

Le 13 novembre 2015, des terroristes ouvraient le feu sur des civils dans toute la capitale dont de nombreux jeunes Parisiens qui profitaient d’une douce soirée automnale à la terrasse de cafés. Mais la pire des attaques a eu lieu dans la salle de concert du Bataclan, où 89 personnes ont été tuées lors d'un concert des Eagles of Death Metal.

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« Ils sont entrés par l'entrée principale », explique Michel Maallem, le nouveau directeur du Grand Café Bataclan. « Les terroristes ne sont jamais entrés dans le café mais une balle a traversé le mur et a touché un des barmans à la cuisse », dit-il en pointant le mur en question, même s’il n'y a plus aucune trace de l’endroit où la balle a pénétré le ciment.

Fermé pendant deux ans, ce restaurant qui jusqu'en mai appartenait aux propriétaires de la salle de concert a rouvert ses portes avec Michel Maallem à sa tête.

La façade extérieure du café. Photo d'Emily Monaco

« Ils m'ont demandé si ça m’intéressait de gérer le Bataclan… J'y ai beaucoup réfléchi. J'avais beaucoup d'appréhensions », dit-il. « J'ai demandé aux gens autour de moi ce qu'ils en pensaient : ma femme, mes amis, ma famille. Et ils ont dit : ‘Fonce. Il n'y a aucune raison de ne pas le faire. La vie continue’. »

Michel Maallem était présent pendant les cinq mois qu’a duré la rénovation du café. Désormais son sol est carrelé, une mezzanine flambant neuve y a été installée et un auvent jaune aux couleurs vives remplace l’auvent noir jadis orné de quelques détails d'inspiration chinoise qui rappellent l’histoire du bar. Construit en 1864, le Bataclan a été nommé d’après une chinoiserie musicale d’Offenbach dont l’action se déroule en Chine et intitulée « Ba-ta-clan ».

D’après les critiques de TripAdvisor, la nourriture oscillait entre « horrible », « décevante », voire « cauchemardesque ».

C’est un vrai tournant pour Le Café Bataclan, connu jusque-là pour être un bar à bière plutôt qu'un restaurant. D’après les critiques de TripAdvisor, la nourriture oscillait entre « horrible », « décevante », voire « cauchemardesque ».

Avec le nouveau chef Marc Souton, cela devrait changer. Son expérience dans les hôtels quatre ou cinq étoiles est évidente. Tout est fait à la main et avec le cœur. Au menu, des plats simples et copieux ; terrine faite maison, camembert chaud avec des pommes de terre ou tartare. En dessert, des grands classiques du bistrot français ; fondant au chocolat et crème caramel.

Photo avec l'aimable autorisation du Grand Café Bataclan

« On fait tout sur place », assure Souton, « les ingrédients sont préparés ici » (ce qui est rare de nos jours dans les brasseries de la capitale). Tout est fait pour que les aliments maison soient servis « sans fioritures » et restent relativement bon marché – comparé à ce qui se fait dans la région parisienne. Les locaux doivent se sentir chez eux.

La plupart des employés de Michel Maallem n'étaient pas là la nuit des attentats : les anciens employés, raconte-t-il, se sont cachés dans la cave, avec les clients, et ont attendu dans la peur de ce qui arrivait juste à côté. Une seule exception, un des cuisiniers est resté. Il est pourtant toujours traumatisé par son expérience.

Mais Michel Maallem et Marc Souton ne comprennent que trop bien l’importance du travail qu'ils ont entrepris. Maallem est née et a grandi en région parisienne, il travaille dans la ville depuis 30 ans. La nuit des attentats, il travaillait dans un restaurant du Marais, à moins d'un kilomètre du Bataclan.

Michel Maallem. Photo d'Emily Monaco.

« Le restaurant était plein », se souvient-il. « Quelqu'un m'a dit que quelque chose se passait dans le 11e, mais je n’ai pas vraiment compris sur le coup. Et les gens ont commencé à paniquer. »

Un de ses anciens employé est mort ce soir-là : un jeune homme d'une trentaine d'années qui passait sa soirée à La Belle Équipe, un autre des restaurants visés par les terroristes. « Il était sur le trottoir du café, en train de boire un verre… et voilà », dit Maallem.

« On ne savait pas ce qui se passait », dit-il. « Les gens disaient qu'il y avait encore des hommes armés dans les rues. Tout le monde avait peur. »

Souton quant à lui, n’a su ce qu’il se passait qu’à la fin de son service au Habemus, un restaurant près de l'Opéra de Paris. « C'était traumatisant », dit-il. « Et un peu irréel. » Il se souvient que son ancien patron a refusé de les laisser rentrer en transport en commun et qu’il a appelé des taxis pour chaque employé.

« On ne savait pas ce qui se passait », dit-il. « Les gens disaient qu'il y avait encore des hommes armés dans les rues. Tout le monde avait peur. »

Photo d'Emily Monaco

Quand Michel Maallem a proposé à Souton de prendre la tête des cuisines du Grand Café Bataclan, il n'a pas hésité une seule seconde. « C'est une aventure que j'ai acceptée volontiers », dit-il. « C'est un honneur de faire partie de ce genre de projet, de faire revivre un lieu qui fait partie de l'histoire de Paris. »

Aujourd'hui, les tirs du Bataclan font partie de la mémoire collective de la ville et de ses habitants ; c'est peut-être la raison pour laquelle Michel Maallem n'a pas ressenti le besoin de donner à son personnel des directives particulières. « Ils connaissent l'histoire », dit-il. « Ils sont Parisiens aussi. »

Même Souton, originaire de l’Aveyron, estime que l'événement a uni les habitants de la capitale - et il se compte parmi eux. « On n'y pense pas tous les jours, mais on y pense », dit-il. « Cela fait partie de nous maintenant. »

Bien sûr, cela ne facilite pas le travail. Être chaque jour confronté au souvenir du massacre peut être oppressif. « Même en rentrant chez soi, on y pense », souligne Maallem. « Il y avait beaucoup de morts – juste à côté. » Bien que rénové, le Grand Café Bataclan est devenu, de facto, un lieu de deuil et de recueillement pour les personnes encore hantées par les événements.

« Il y a des clients qui viennent et qui prient », ajoute le gérant. « Il y a des clients qui pleurent, d’autres qui se confient à nous ou qui nous racontent leurs histoires, comme une sorte de thérapie. »

Photo avec l'aimable autorisation du Grand Café Bataclan

Un après-midi peu après la réouverture du restaurant, raconte-il, lors d'une commémoration informelle pour un jeune homme tué au Bataclan, une famille est restée toute la journée. « Il y avait des allées et venues de ce que j'imagine être des cousins, des tantes, des neveux… toute la journée, jusqu'à 22 heures. »

Le Bataclan a rouvert ses portes le 12 novembre 2016, la veille du premier anniversaire des attentats. Depuis la réouverture du Grand Café, la symbiose entre le Café et la salle de concert s'est rétablie : les concertistes et les locaux sont devenus des incontournables du restaurant, et Michel Maallem a même commencé à organiser de petites soirées musicales au Café, invitant les groupes locaux à jouer.

Il ne reste peut-être qu'une petite plaque de marbre sur le mur entre le Café et la salle de concert. Mais les Parisiens n'ont pas oublié.

« La semaine dernière, nous avions un groupe de jazz manouche ; la semaine prochaine on a de la musique d'Amérique latine », dit-il. « On essaye de donner vie à l'espace, de l'éclaircir, pour le meilleur et pour le pire. »

Les touristes viennent aussi fréquemment. L'impressionnante œuvre de l'artiste normand Marc Dupard, coupé au laser bidimensionnel sur le mur, est un élément phare de leurs séances photos. On y voit un jeune couple s’embrasser ; l'homme porte une casquette de baseball et un maillot de sport et la femme une chemise couverte de fleurs.

« Cela représente l'amour », dit Dupard. « Et puisque c'est malheureusement devenu un lieu légendaire, je ne voulais pas que ce soit trop commémoratif. » Il a intitulé sa pièce Génération Bataclan.

Le Génération Bataclan de Marc Dupard. Photo avec l'aimable autorisation du Grand Café Bataclan

« Je voulais représenter un couple de cette génération », dit-il. « Un couple qui a fait face à toute cette violence et qui continue néanmoins à vivre. »

Les traces visibles de cette triste nuit de 2015 ont disparu. Fini les affiches qui ornaient autrefois la place de la République, les bouquets de fleurs, les bougies. Il ne reste qu'une petite plaque de marbre sur le mur entre le Café et la salle de concert. Mais les Parisiens n'ont pas oublié.

« Il y a beaucoup de solidarité », dit Michel Maallem, en se rappelant les gens qui sont venus dans la première semaine de la réouverture du Café, juste pour dire « Merci ». « Je pense que les Parisiens sont traumatisés, mais en même temps… il cherche ses mots, « ils ne sont pas passés à autre chose, on ne peut pas dire ça, mais ils vont de l'avant. ».

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En dépit de cette histoire qui jette une ombre sur le Grand Café Bataclan, il est clair que Michel Maallem et Marc Souton ont énormément de fierté et d'amour pour le travail qu'ils font ici.

« Parfois, je sors de la cuisine pour voir les habitués et comment vont les choses, juste vérifier si tout va bien », affirme le chef. « Il n'y a pas de secret. J'ai une super équipe. On travaille avec le sourire, de la bonne humeur et les clients le sentent. »

C'est peut-être donc ça, le meilleur moyen de lutter. Les terroristes de Paris ne ciblaient pas le centre financier de la ville comme le 9/11, mais sa vie nocturne.

Photo d'Emily Monaco

« Ils ont expliqué pourquoi ils avaient ciblé cet endroit », explique le chef. « Parce que ce n'était pas bien : ce n'était pas bien d'être avec ses amis, de s'amuser, de rire, de boire de l'alcool. Mais ça fait partie de notre culture. Cela fait partie de notre identité française. La bonne nourriture et le bon vin c’est notre culture. »


Une version de cet article a été préalablement publié sur MUNCHIES US.