Publicité
Drogue

Après des années, j’ai retrouvé mon toxico de père dans une ruelle

Au début, il ne m'a pas reconnu.

par Jordan Foisy
02 Septembre 2019, 7:08am

Image de Cathryn Virginia

Il y a deux semaines, je retournais dans ma ville natale de Sault-Sainte-Marie au Canada, dans l'Ontario. J’étais ici pour une semaine, car j’assistais à deux mariages, distincts, d’amis d’enfance. Entre deux noces, je passais mon temps à flâner dans cette ville sidérurgique en voie de guérison, imprégné d’une nostalgie et d’une mélancolie dignes d’une chanson de The National.

Durant l’une de ces promenades, je fantasmais sur la rencontre avec mon père, qui lui, vit encore dans la ville. Je ne l’ai pas vu depuis trois ans. Il est accro à la cocaïne. Je me demandais ce que cela ferait et comment ça se passerait si jamais je le revoyais, lorsqu’au moment de tourner au coin de la rue, je l’ai aperçu. Mon père. Dans toute sa gloire, il était là, debout, fumant une cigarette. Il avait l’air anxieux, comme s’il allait dire à son dealer qu’il n’avait pas l’argent qu’il lui devait.

– « Merde alors ! Regarde-moi ça », lui ai-je crié avec une vulgarité décontractée pour cacher ma nervosité soudaine. Il m’a jeté un regard perplexe, sans vraiment savoir si c’était à lui que je parlais.

– « C’est moi. »

– « Écoute mon pote, je ne te connais pas. »

– « Papa, c’est moi… Jordan. »

J’ai revu mon père pour la première fois depuis trois ans et il ne m’a même pas reconnu.

Durant ces trois dernières années, il a avait été une sorte de rumeur. À chaque fois que je venais en ville, mes amis me disaient qu’ils l’avaient croisé errant aux abords de Sault-Sainte-Marie. C'était comme s’ils me racontaient une légende urbaine.

Ces récits déclenchaient en moi un flot de culpabilité, de regret et de soulagement. La raison officielle évoquée pour ne pas avoir revu mon père était qu’il était impossible de le joindre. C’était un mensonge. La vraie raison est que je ne voulais pas. La douleur de voir son père se transformer en une silhouette piteuse sans dent, aux yeux rasés, vêtu de vêtements discordants et usagés à l’instar des éternels opprimés était trop dure. C’est dommage que ça m’ait autant blessé.

Je l’ai aimé malgré tout, mais j’ai passé mon enfance et mon adolescence à osciller entre le « bon » père que j'idolâtrais et celui qui passait ses journées à dormir sur le canapé. Ce sentiment d’impuissance et de perte est accompagné par de la frustration. En tant que bon fils de tox, bien formé à l’art de prétendre que tout va bien, même si ce n’est clairement pas le cas, je m'exaspérais pour mon incapacité à montrer que l’éléphant présent dans la pièce piétinait les villageois à mort.

Celebrating my birthday. Photo courtesy of Jordan Foisy
Le jour de mon anniversaire. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Jordan Foisy

Je ne voulais pas lui parler, parce que justement j’avais beaucoup à lui dire et parce que j'attendais une sorte de catharsis, des réponses et une résolution. J’ai passé ma vie entière à me faire des films et à fantasmer sur la grande conversation qui résoudrait tout. Si j’avais eu assez de courage, j’aurais essayé d’attirer mon père vers quelque chose qui le sauverait, et en le sauvant, cela m’aurait aussi sauvé. Ça aurait fini en sanglots, nos bras enlacés autour de nos corps ; lui s’engageant à se sortir de son addiction tout en s’excusant de tous ses méfaits ; moi, renaissant, rempli de confiance, de sérénité et inexplicableblement de prouesses athlétiques retrouvées.

Depuis ces trois dernières années, je restais dans cet état désirant, à la fois la confrontation et la résolution, toujours entravé par la peur et les modèles insolubles de mon passé. Puis, soudainement, il était là.

Il m’a dit qu’il attendait d’être pris pour un boulot. Il était 17h30. C’était l’une de ces remarques que j’avais appris à ignorer. Il m’a posé quelques questions sur ce que je faisais, sur mes frères. C’était sympa. On a même prévu un déjeuner pour le lendemain. Un vieil homme louche est arrivé de l’autre côté de la ruelle sur un vélo. Mon père a dit qu’il devait aller lui parler au sujet de son travail. Je ne pense pas qu’il attendait pour un boulot.

« Mon père est vraiment un habitant des bas-fonds de ma ville. Il lui manque des dents et porte des vêtements qui donnent l'impression que même les organismes de donations l’ont négligé »

Le lendemain, j’étais nerveux. Est-ce qu’il allait se montrait ? Est-ce que je voulais qu’il vienne ? Il m’a dit qu’il passerait à l’heure du déjeuner. Lorsque je lui ai demandé à quelle heure c’était, il m’a répondu « je ne sais pas… l’heure du déjeuner. » Bloqué dans la maison de ma mère, j’attendais alors de découvrir à quelle heure mon père jugeait-il l’heure à laquelle il fallait manger, comme si j’attendais un gars du câble.

On a frappé à la porte sur les coups de 12h30. Le dogue allemand de ma mère s’est mis à aboyer sauvagement. Mon père lui a donné un coup, puis a dit qu’il allait attendre dehors, parce qu’il avait déjà été mordu par un chien et que celui-là le rendait nerveux.

Je ne savais pas qu’il s’était fait mordre. Ça a été la première histoire d’une longue série dont on a parlé cette après-midi. Je lui ai dit qu’un de mes amis avait été arrêté avec 900 grammes de weed sur lui et ça l’a inspiré. L’une après l’autre, les histoires romantiques sur la vie de débauche lui sont tombées dessus. Il m’a décrit la conduite sans permis, parce que quand il était petit, l’amende n’était que de 25 dollars ; le fait de prendre accidentellement de la weed à la frontière et se faire jeter de prison ; le fait de traîner avec des voleurs de voitures et des fils de gangsters ; le fait de se battre sur la plage ; les bains de minuits et les jeux de séductions avec des mères de famille sur des chantiers. J’étais stupéfait. C’était un personnage dans une chanson de Bruce Springsteen.

On est resté dehors pendant des heures, on a mangé sur un patio et essayé de faire un billard, mais toutes les salles étaient fermées. Donc on s’est rassis dans un autre patio pour prendre une autre bière. C’était le moment le plus amusant que je passais avec lui et dont je pourrais me rappeler. La conversation était fluide. On a parlé de politique et comme il se plaignait de la situation difficile des travailleurs pauvres et du fait que Donald trump était un nazi, j’ai compris d’où venaient mes croyances (j’étais très soulagé qu’il n’ait pas accès à Facebook.)

C’était amusant et agréable, parce qu’il était enfin honnête avec moi à propos de son passé, mais aussi à propos de sa dépendance. Ce n’est pas comme s'il y avait un moyen de le cacher. Mon père est vraiment un habitant des bas-fonds de ma ville. Il lui manque des dents et porte des vêtements qui donnent l'impression que même les organismes de donations l’ont négligé. Il habite dans un motel du nom de The Florida Project, avec moins d’enfants mignons et plus de fauteuils roulants électriques. Il bougeait comme un coké. Il devait encaisser un chèque, donc on s’est arrêté à la banque. Il a pris un bonbon à la menthe et l’a immédiatement jeté sur le sol. « Je n’aime pas manger tout le bonbon d’une seule traite » m’a-t-il dit nonchalamment.

Cela m’a ni choqué, ni embarrassé, puisqu’il semblait être à l’aise dans sa vie. Il m’a ouvertement parlé de ses « affaires de cocaïne », non pas pour se vanter ou excuser son comportement, mais simplement pour rétablir la vérité. Après avoir passé ma vie dans l’ombre de ses mystères et de ses déceptions, à me demander constamment pourquoi il faisait ce qu’il faisait, j’ai pu voir la personne que je poursuivais dans mon enfance. C’était la première fois que je n’étais pas pris en otage par les espoirs de l’homme que je voulais qu’il soit ou par les mensonges de l’homme qu’il prétendait être. C’était lui, étrange et déchirant, mais lui. C’était libérateur pour moi.

Cependant, ce n’était pas indolore. Il se plaignait constamment de ne plus sentir ses orteils et de la douleur constante de son estomac gonflé. Lorsque je l’ai supplié de voir un médecin, il a rejeté la suggestion en me disant qu’il était « en bon état de marche. »

J’ai réalisé que son honnêteté venait de la fatalité qui le guettait. Il s’est embourbé dans la drogue, la laissant le tuer. Il ne voulait pas aller mieux, parce qu'il ne savait pas quel genre de vie l’attendait de l’autre côté. C’est un vieux de la vieille et il a déchiré toutes les relations qu’il avait.

Il y a ce grand mythe du dépendant, qui est que la sobriété mène à un nouveau départ et que c’est tout ce dont la personne a besoin. Parfois tout ce qu’il faut, c’est vous faire voir clairement que vous avez tout foutu en l’air et qu’il y a nulle part où aller. Je ne peux pas lui en vouloir s’il ne veut pas le voir. Je suis certain que j’aurais fait la même chose.

My dad and me. Photo courtesy of Jordan Foisy
My dad and me. Photo courtesy of Jordan Foisy

Il m’a dit qu’il avait quelques regrets. Il s’est excusé de ne pas avoir été là pour mes frères et moi et il espérait que ma mère ne soit pas furieuse contre lui. Par-dessus tout, il a dit qu’il détestait le fait que les gens ne voyaient que sa dépendance et qu’elle l’emportait sur tout ce qu’il avait fait dans sa vie. Certes, avoir pitié est un superpouvoir qu’utilisent les dépendants. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la façon dont j’avais évité la difficulté d’aller vers lui et de m’en occuper, simplement parce que je le considérais comme un échec.

J’ai pensé aux gens avec qui je me comportais de cette façon, ceux que je croise dans mon quotidien et que je frôle quand je passe d’un patio chic à un autre patio encore plus chic. Il y avait de la tristesse dans la vie de mon père, mais aussi beaucoup de partage qui se traduit par la chaleur de ces gens en bas de l’échelle sociale et qui sont oubliés par le reste de la population.

C’est peut-être ça le pardon. Ce n’est ni l’explosion de sanglots voués à libérer son être, ni une confession sur le lit de mort ; c’est une évaluation et une estimation honnête de ce qui a été perdu. La vie de mon père est tragique, mais j’y ai vu de la beauté. Il a vécu toute sa vie en dehors de la société en vivant dans l’inconfort de l’argent et des manières, de l’adolescent mécréant qu’il était au vieux sac à merde qu’il est. Il l’a fait en vivant selon son propre code.

Pendant nos sorties, je l’ai vu ouvrir de nombreuses portes aux gens : on a aidé une femme à décharger des boîtes de couches dans une crèche ; il s’est plaint des jeunes dépendants qu’il connaissait qui ne voulaient jamais travailler pour gagner de l’argent. Il était drôle, plein d’opinions, hypocrite, charmant, étrange et affectueux. C’était mon père et je suis si content que, par un heureux hasard, j’ai pu enfin le rencontrer.

On avait prévu de déjeuner à nouveau ensemble deux jours plus tard. Il ne s’est jamais montré.

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et Flipboard.

Tagged:
Canada
relation
famille