Société

Les friches culturelles, vaches à lait du Grand Paris

Le 8 octobre dernier, Mains d'œuvres, lieu alternatif phare de St-Ouen, se faisait expulser. Depuis, toute l’attention est portée sur les friches et tiers-lieux, qui apparaissent comme la cause et la conséquence d'une « gentrification accélérée. »

par Marc-Aurèle Baly
04 Décembre 2019, 9:01am

Photos : Jeanne Frank 

« Ça faisait 13 ans qu’on était résidents ici. Et sans te mentir, si on n’avait pas eu ce lieu, on n’existerait plus. » En cette soirée du 8 octobre, Fred, le claviériste de Frustration, est posté devant la mairie de Saint-Ouen avec tant d’autres – musiciens, techniciens, artistes, programmateurs de petites salles, Audoniens concernés –, pour protester contre l’expulsion de Mains d’œuvres, centre culturel et véritable poumon artistique de la ville depuis désormais près de vingt ans, survenue tôt le matin même.

Si tout le monde se doutait de ce qu’il allait arriver – depuis fin 2017, le bail n’avait pas été renouvelé par le maire de la ville de Saint-Ouen, propriétaire du bâtiment, et un avis d’expulsion avait été rendu en juillet par le tribunal de grande instance de Bobigny –, c’est la méthode qui a surpris. Une vingtaine de camions de CRS qui déboulent au petit matin pour quadriller le quartier, placarder les enceintes du lieu, murer le bâtiment, y saisir instruments et matériel pour les mettre sous scellés. Tout ça pour un lieu de diffusion et de production artistique, alors même que l’association attendait un jugement en appel le 3 décembre, espérant ainsi obtenir un délai supplémentaire d’occupation.

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Le jour de l'expulsion de Mains d'œuvres le 8 octobre, des camions de CRS bloquent le quartier.

Une série de lignes rouges

Certains se demandent, vu le degré d’absurdité disproportionnée, si la méthode d’intimidation n’est pas digne de vulgaires barbouzes. Jusqu’à s’interroger sur sa légalité. « Ça l’est. Seulement, personne ne le fait », nous indique Eric Coquerel, député France Insoumise de la première circonscription de Seine-Saint-Denis lorsqu’on l’interroge sur le bien-fondé d’une telle démarche. Venu assister à la manifestation devant la mairie, vêtu de sa fidèle écharpe-ruban autour de la taille, sans doute pour lancer la potentielle récupération politico-médiatique. D’ailleurs, des soutiens institutionnels de tous bords suivront vite, du ministère de la Culture, qui adressera un communiqué en soutien à l’association, aux diverses collectivités locales, jusqu’à la mairie de Paris, personnifiée par la présence de Frédéric Hocquart, jusqu’à la région Ile-de-France, en la personne de… Valérie Pécresse.

Ce que cette pluralité politique met surtout en avant, et qui revient comme un mantra, aussi bien dans la bouche des divers élus en goguette que des riverains concernés, c’est le caractère arbitraire de la décision du maire de Saint-Ouen, William Delannoy. Pourquoi ordonner l'expulsion de Mains d'œuvres alors même qu’un jugement en appel était attendu moins de deux mois plus tard ? Avec quelle visée politique en tête ? Chacun a sa petite idée. Anaïs Garcia, qui a notamment programmé le festival MOFO : « Politiquement c’est bête. Ce maire n’était pas très populaire à Saint-Ouen, qui a été une ville rouge pendant très longtemps. Et là, de décider de faire ça, c’est peut-être s’attirer une part d’électorat en plus, en expulsant des gens, même s’ils sont là depuis 20 ans. Il sait qu’il a été élu par défaut. Il vise l’électorat qui veut acheter pas cher à Saint-Ouen, les jeunes bobos, ainsi que les promoteurs immobiliers qui veulent construire des Mob Hotels. »

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Devant la mairie de St-Ouen, les soutiens se multiplient.

Élu en 2014 sous l’étiquette divers droite, après 20 ans de mainmise de la gauche, William Delannoy, personnage « haut en couleur », effectue un bras de fer avec Mains d’œuvres depuis 2014, « dont il souhaite se débarrasser car ça ne lui rapporte rien », dit un autre passant excédé. À la place, il souhaite depuis y construire un conservatoire. Seulement, les démarches pour lancer les travaux de construction n’ont, à ce jour, pas toujours été lancées, selon l'association.

Pour les curieux (et les autres) présents ce 8 octobre, Mains d’œuvres représente tout sauf une tireuse d’argent. Et si tout le monde se sent aussi concerné à ce moment précis, ce n’est pas seulement parce que Mains d’œuvres participe à ce fameux « rayonnement culturel du territoire » prôné par des politiciens férus d’instrumentalisation, mais parce qu’il a été pendant vingt ans, pour ceux qui y ont travaillé, l’ont visité ou y ont élu résidence, un pôle de création, de diffusion, de répétition, de fête, de résidence – de musiciens, mais également d’artistes au sens large –, dont la pluralité, l’accessibilité et la force de frappe restent assez inédits à l’heure actuelle dans le pays. Un vaste lieu de vie et d'activités artistiques de 4000 m2 qui est allé jusqu’à employer plus de 70 salariés et accueillir 250 artistes en résidence, lesquels se retrouvent du jour au lendemain au chômage technique pour les premiers, et cul nu, sans espace d’expression, pour les seconds.

« Difficile de ne pas y déceler une lassitude générale qui s’inscrit dans un contexte de démantèlement des lieux de culture alternatifs à Paris »

Dans le bar La Rotonde en face de la mairie, certains se réunissent pour discuter et boire un coup. Pour Valentin, qui a œuvré un temps en tant que stagiaire à Mains d’œuvres, et qui travaille désormais à la Station-Gare-des-Mines, « la rentrée est triste, pour pas mal de raisons. Il y a eu Dehors Brut cet été qui a été l'objet d'une fermeture administrative. C’est juste un sentiment un peu global. Le fait que ce soit compliqué partout, ce n’est pas nouveau. Mais ça continue, ça continue. T’as l’impression que quoi que tu fasses, tu te fais bouffer. »

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Difficile de ne pas y déceler une lassitude générale qui s’inscrit dans un contexte de démantèlement des lieux de culture alternatifs à Paris. Quelques jours plus tôt, le Péripate, qui abritait le restaurant collaboratif Freegan Pony, se désolait sur sa page Facebook d’être en prise à des méandres administratifs interminables, attendant toujours que sa convention d’occupation soit renouvelée par la ville de Paris, avec une fermeture certaine en ligne de mire. Cet été, Dehors Brut également, nouveau lieu de la Concrete, se payait une fermeture administrative suite à la mort d’un jeune clubbeur après avoir gobé un ecsta surdosé. Alors que le lieu était plus qu’aux normes au niveau de stands de la prévention des drogues.

Même si ce sont des cas de figure différents, il est tentant d’y observer un certain schéma qui se répète. Et qui a le mérite de mettre en lumière le fait que les préfets de police disposent de pleins pouvoirs exécutifs. À l’image de celui de Seine-Saint-Denis, Georges-François Leclerc, qui décide ici de fermer Mains d’œuvres avant le jugement, en appel, ou le préfet de police de Paris, le désormais célèbre mateur de Gilets Jaunes Didier Lallement, de fermer un club quand bon lui semble. Comme nous le dit Eric Labbé, activiste de la nuit parisienne et signataire de Quand la nuit meurt en silence il y a déjà maintenant dix ans : « Le système extrajudiciaire de la fermeture administrative pour les clubs, c'est vraiment une spécificité française. Il n'y a pas d'autre pays en Europe où on peut fermer un établissement sans procédure judiciaire. Ça fait dix ans qu'on essaie de se battre contre ça, qu’on dit que la procédure doit devenir judiciaire. »

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Le 8 octobre, manifestation rue des Rosiers à Saint-Ouen.

Au-delà du climat délétère de ces derniers mois en France, et de toute une série de lignes rouges franchies dans une atmosphère d’asphyxie sécuritaire (à laquelle Labbé ajoute celle de Steve à Nantes en juin dernier – « Jack Lang l’a d’ailleurs rappelé, on ne charge jamais pour la fête de la musique, sous aucune circonstance »), ce qui pose non un problème de personne, mais bien de manque d’encadrement législatif. Un mal pour un bien ? Pour Eric Labbé, « c’est toujours une bonne piqure de rappel ».

Tiers-lieux, carottes et glissements sémantiques

Une prise de conscience générale semble prendre corps, aussi bien pour ce qui est des acteurs concernés que de l’opinion publique – et donc des politiques. Concernant Mains d’œuvres particulièrement, la singularité du projet a toujours résidé dans le fait que, contrairement aux clubs, il n’était pas conçu pour rapporter de l’argent. C’est d’ailleurs, in fine, l’argument officieux pour ceux qui souhaitent faire du « lieu pour l’imagination artistique et citoyenne » de l’histoire ancienne. Certains (surtout des musiciens passés par là, donc aucun, bien évidemment, ne souhaite être cité) lui reprochent une gestion administrative, disons, « olé olé » d’il y a quelques années. D’autres, comme la mairie de Saint-Ouen, arguent dans un communiqué que le lieu était « déjà en redressement judiciaire, cumulait 237 000 euros d’impayés de loyers à la ville ».

D’une part, ce serait ignorer (ou en l’occurrence ici choisir d’omettre) que si elle ne paie pas le loyer, c’est parce que la mairie a choisi de ne pas renouveler le bail, mais également qu’un lieu comme Mains d’œuvres vit en grande partie de subventions des collectivités locales et territoriales (versées non pas au compte-goutte, mais à des intervalles réguliers mais éloignés dans le temps - c'est le principe des subventions) et donc qu’il est normal d’être dans le rouge en attendant les rentrées d’argent. Dans la foulée, l’association se fendait d'un droit de réponse point par point, qu'il allait distribuer ensuite à l’évènement du samedi, et dont la précision et la force de réactivité ressemblait fort à un tir groupé.

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Apéro de mobilisation du vendredi devant Mains d'œuvres.

Alors même qu’il y a désormais pile deux ans, Mains d’œuvres lançait déjà une tribune suite à la non-renouvellement de son bail, le retentissement est aujourd’hui bien plus imposant. D’aucuns relèvent son caractère fondateur, par son ampleur, par les gens qui s’y sont croisés, et l’inscrivent aujourd’hui plus que jamais dans la discussion actuelle autour des tiers-lieux. Mot-valise qui concentre aujourd’hui autant de définitions qu’il sert les intérêts de ceux qui l’emploient (parfois à tort et à travers), il désigne des lieux à cheval entre le lieu de travail et de loisir, des espaces publics pensés pour faire cohabiter différents publics, s’ancrer géographiquement et socialement dans leur territoire, et participer à la « fabrique de la ville », selon la formule consacrée par les territorialistes de tous poils. Théoriquement donc, un certain idéal du vivre-ensemble dans la manière d’habiter la ville.

« Dès le départ, il fallait faire attention à ce que des expériences qui avaient justement l'épaisseur politique la plus forte, ne soient pas de plus en plus vampirisées par des opérations de précarisation, d'instrumentalisation, que l'on voit de partout aujourd’hui » – Fabrice Lextrait

Ouvert en 2001 lorsque les discussions autour des tiers-lieux commençaient à peine à s’insérer dans le débat public, Mains d’œuvres fait aujourd’hui à la fois figure de pionnier dans le domaine, mais également de dommage collatéral. Surtout quand on pense au glissement des intérêts publics au privé dont a été victime le terme tiers-lieu en vingt ans, et sa récupération toutes voiles dehors.

En 2001, Fabrice Lextrait, ancien administrateur de la Friche de la Belle de Mai à Marseille signait, aux côtés de Michel Duffour, secrétaire d'Etat au Patrimoine et à la Décentralisation culturelle dans le gouvernement Lionel Jospin, le rapport sur les nouveaux territoires de l’art, qui a lancé les discussions sur le sujet, et coïncidé avec la naissance de Mains d’œuvres. Joint par téléphone, il nous dit que le dévoiement du terme participe aujourd’hui à ce que « la collaboration entre aménageurs publics et promoteurs privés ne se passe plus du tout dans le cadre de la construction d'un espace commun, mais passe uniquement par des logiques de marchandisation ou de valorisation foncière. » Selon lui, le problème a commencé au moment des discussions sur l’aménagement du territoire, entamées il y a une quinzaine d’années, et directement liées au Grand Paris : « Dès le départ, il fallait faire attention à ce que des expériences qui avaient justement l'épaisseur politique la plus forte, ne soient pas de plus en plus vampirisées par des opérations de précarisation, d'instrumentalisation, que l'on voit de partout aujourd’hui. »

Les différentes promesses du Grand Paris, concept fourre-tout qu'on nous ressert à toutes les sauces depuis maintenant une quinzaine d'années, fonctionnent comme autant de carottes disséminées sur la route. D'une part, la carotte-appât, faite pour appâter le chaland (ou le travailleur précaire), qui ne demande qu'un espace d'expression. D'autre part, la carotte dans le cul pourrait-on dire, qui fait des artistes des idiots utiles de l'économie néolibérale, et où l'argument du rayonnement culturel du territoire, n'apparait que comme une première étape - la seconde étant l'expulsion, une fois que le terrain (la friche donc) a bien été déblayé pour laisser la place à des offres immobilières plus attractives pour le promoteur privé. Comme des bureaux ou des hôtels, par exemple.

Mains d’œuvres, encore une fois, apparait selon Fabrice Lextrait comme une illustration parfaite de ce cas de figure, et donc un dommage collatéral si on prend en compte sa situation aujourd’hui :
« On est dans une panne dans cette phase de construction d’un espace commun. Et ce qui arrive d'une façon dramatique à Mains d'œuvres, le révèle avec une position du politique qui est ridicule, réactionnaire, et même ringarde. » Lextrait conseille cependant d’être vigilant partout : « Mais attention, on voit se manifester ce glissement à bien d'autres niveaux, et d'une façon beaucoup plus perverse. Et quand je dis perverse, ce n'est même pas forcément dans l'intention. Quand la SNCF développe sa politique autour de ça, ils sont persuadés qu'ils essayent d'aller dans le bon sens. Quand un certain nombre de promoteurs, avec qui on travaille aussi, sur des concours, sur des projets d'aménagement urbain, le font, pareil. »

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Devant la mairie de St-Ouen.

Selon lui, les artistes peuvent encore peser dans l’échiquier en prenant part directement aux politiques publiques. Le problème, c’est qu’on ne les invite plus à la fête. Car si le rapport Lextrait plaçait les artistes dans le centre des discussions, ce n’est plus le cas aujourd’hui, comme en atteste le dernier rapport en date, « Mission Coworking, Faire ensemble pour mieux vivre ensemble », remis par Patrick Levy-Waitz, Président de la Fondation Travailler autrement, à Julien Denormandie, secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Cohésion des territoires. Et si la méthode préconisée par Lextrait ressemble à une expédition punitive (« supprimer le ministère de la Culture »), on peut voir que le discours de l’Etat a bien changé. Ne serait-ce que dans l’intitulé des rapports sur la manière d’appréhender la question du tiers-lieux. Car si en 2001, on parlait des
« nouveaux territoires de l’art », aujourd’hui, on parle de « tiers-lieux et co-working ». Glissement sémantique qui accompagne la flexibisation (certains diront « nomadisme ») du travail, lequel vient s’incruster chez les artistes et les acteurs culturels qui n’avaient sûrement rien demandé.

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« Cri d'amour » du samedi 12 octobre.

Réseaux d'entraide et de solidarité

Le samedi suivant l’expulsion, les artistes, techniciens, employés, petites mains ou simples usagers, sont pourtant tous là, postés devant la mairie. Un nouvel évènement est organisé, pour coïncider avec la tenue du conseil municipal, dont trois adjoints et trois conseillers municipaux avaient claqué la porte le lundi précédent l’expulsion, ce qui en dit long sur l’isolement du maire dans sa propre majorité.

William Delannoy est d’ailleurs ce samedi le roi de la fête, même s’il brille aujourd’hui par son absence. Dans la foule, on distingue des pancartes avec des jeux de mot douteux (Delannoy – de la noix, facile, ou encore « Il ne faut pas sauver Willy » – plus dur à choper du premier coup). Une petite scène de fortune a été installée devant, sur laquelle, après quelques discours et 2-3 groupes un peu oubliables (A-t-on vraiment besoin de reprises punk de la Marseillaise en 2019 ?) se lance Frustration, à qui on a prêté du matériel – les instruments sont alors toujours sous scellés dans les locaux. On se dit qu’on doit bel et bien vivre un moment particulier pour assister à un concert de Frustration avant midi, lorsqu’au même moment le maire sort du conseil municipal, et le chanteur de lui proposer « d’aller écouter un peu de punk rock parce que ça lui fera du bien. » D’accord.

« On n’a rien pour nous, mais par contre on rend bien service aux futurs promoteurs » – David

Au-delà du fait de voir défiler des artistes, presque tous anciens ou actuels résidents du lieu, qu’on n’aurait pas cru voir sur la même scène (Mademoiselle K, Frustration donc, Izia Higelin, Charles du Turc Mécanique), on croise, comme le mardi précédent, beaucoup de collectifs amis. Ce qui montre la capacité de réaction, et les réseaux d’entraide, qui font que tout ça semble avoir été monté le plus naturellement du monde. Beatriz, régisseuse générale qui a pris la parole plus tôt sur l’estrade, nous indique qu’ils ont « eu droit à beaucoup de prêts, de la part de plusieurs lieux, même pour bosser toute la journée, des techniciens qui sont venus gratuitement, de 8 heures du mat’ à 8 heures du soir. Même des musiciens comme Arnaud Rebotini, Izia, ont proposé de faire des concerts gratuitement alors qu'ils n'avaient pas vraiment besoin de visibilité. »

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Izia, devant la mairie de St-Ouen.

La plupart de ces collectifs ont signé une tribune la veille dans Libération, sur le danger de la récupération des tiers lieux et des friches culturelles, et ce qu'ils dénoncent comme un phénomène de « gentrification à marche forcée. » Ceux le plus représentés, sûrement parce que le plus fourni, c’est le collectif MU, qui dirige la Station-Gare-des-Mines, porte d’Aubervilliers. Anaïs et Valentin sont là aussi. Ils reconnaissent que les liens entre les deux lieux sont « évidents ». Une certaine pression, dont ils sont à la fois conscients et dont ils veulent naturellement se délester, semble même peser désormais sur leurs épaules. Ce ne sont pas eux qui le disent, mais à peu près tout le monde qu’on croise ce jour-là et qui connaissent la maison. Antonio, membre du Villejuif Underground, groupe résident de la Station, reconnait qu’il ne connait « pas d’autre lieu comme ça. »

L’équipe est consciente d’être à la merci des mouvements d'amènagement urbain. Dans leurs bureaux de la porte d’Aubervilliers, David et Olivier, les deux co-fondateurs, en présence de Valentin et Anaïs, respectivement chargé de production et chargée de projet, ainsi que de Line, responsable des actions culturelles, se posent la question de leur capacité d’action face à ce qu’il est en train de se passer. David nous dit : « On n’a rien pour nous, mais par contre on rend bien service aux futurs promoteurs. Là y’a un vrai scandale. La valeur produite, et ce qu’elle peut rester dans le temps, c’est aberrant. » S’ils ont bien conscience de participer, à leur corps défendant, à une entreprise certaine de revalorisation foncière, ils disent notamment procéder à un « numéro d’équilibriste », selon Olivier : « Tout le monde n'a pas le maire de Saint-Ouen sur le dos, heureusement, mais en même temps, la logique de valorisation du foncier, elle existe partout, et les pressions financières aussi. On sait quand un équipement comme l'Arena 2 des J.O est construit et ce qu’il coûte, qu'il faut le financer par autre en face. Forcément ce sera pas du culturel. »

Comment on réagit face à ça ? Olivier : « Notre position dans le quartier est intéressante, et fait que finalement on est là, et que ça va peut-être faire bouger les lignes. » Line indique que « le centre de loisir, à côté, ils veulent bosser avec nous à la condition qu'on reste, pour rester avec les gamins et assurer une forme de stabilité. Après il y a le lien entre l’instrumentalisation, et ce rapport de territoire à construire. À quel point c’est intéressant pour les politiques, à quel point il y a un vrai désir de dialoguer avec ce qu’il y a autour. C’est un peu ça la définition du tiers-lieux aussi. Un endroit où on peut avoir des engagements citoyens. Apprendre des façons d’agir, vis-à-vis des pouvoirs publics. »

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Façade de la Station-Gare-des-Mines, en soutien à Mains d'œuvres. © Valantin Toqué

Anaïs souligne le caractère homogénéisant des tiers lieux et friches culturelles aujourd’hui : « Quand tu vas faire de la recherche de subvention, quand tu vas répondre à des appels à projet, tu seras toujours dans la case tiers-lieux, et du coup c'est une technique politique pour rassembler et lisser des gens qui n'ont pas forcément les mêmes enjeux. » À l’arrivée, le schéma est pourtant sensiblement le même pour tout le monde : comme le dit Lextrait, « d’abord, des aménageurs type la SNCF Immobiliers prennent un lieu vacant, lancent des appels à projet, d’autres aménageurs publics qui dépendent de l’État récupèrent le lieu au bout de trois ans, puis des propriétaires privés, souvent des promoteurs dont le but n’est que de faire valoriser la valeur foncière, prennent la relève. »

Car même avec les meilleures intentions du monde, la raison d’être de la Station n’est-elle pas de préparer le terrain pour le village olympique en 2024 ? Hasard (ou pas) du calendrier, leur bail de 3 ans aura alors expiré. Eux considèrent qu’ils s’attellent « à une opération de contrebande ». Mais d’autres ne prennent même pas la peine de faire semblant, et avancent à visage plus ou moins découvert. Le 19 octobre, plus d’une semaine après l’expulsion de Mains d’œuvres, La Halle Papin accueillait son dernier évènement. Et contrairement à Mains D’œuvres, cette fois, au moment de plier bagage, personne n’a bronché - probablement car ils s'apprêtaient à être relogés dans un autre endroit, plus spacieux. Au-delà de ce cas de figure, on trouve des tas de friches culturelles dans Paris et la petite couronne dont les enjeux territoriaux nagent entre deux eaux. On pense notamment aux Grands Voisins, chapeauté par l'association Aurore, dont le président est le directeur général adjoint du groupe Vinci, ou encore Sinny & Ooko, incubateur de tiers-lieux à vocation « éco-solidaires » comme la Recyclerie, le Comptoir général, la Cité fertile.

Deux temps de réaction

Ce qui fait de la démarche de Mains d’œuvres, et sa volonté farouche de ne pas changer d’endroit, un geste si politique, c’est qu’elle tient à garder ce cap-là. Un discours qui les rend sinon anachronique, tout du moins curiosité quand on voit que tant d’autres. Au hasard, le Wonder, qui nous disait « ne même pas envisager autre chose que l’occupation temporaire, ce n’est même pas que c’est subi, c’est que c’est tellement loin qu’on n’y réfléchit même pas. » Un discours qui sous-tend que le lieu, non seulement est fait pour durer, mais pour s’inscrire dans un quartier, un contexte social, offrir un espace de pratique culturelle et artistique, un partage de savoirs et de compétences qui échappe à la pure logique de marché – et donc à ses réinterprétations opportunistes. Pour cela, il reloge les cours de l’école de musique de la Momo, qui ne compte de nombreux petits Audoniens comme élèves, chez des particuliers. Depuis le 13 novembre, il tente aussi d’amener l’action en justice, par le biais d’un vice de procédure, qui rendrait le procès-verbal de la ville de Saint-Ouen inopérant, et espère ainsi toujours obtenir un délai de 18 mois. Et un relogement, ce qui ferait par la même occasion, office de jurisprudence.

Et alors que l’affluence aux apéros hebdomadaires de soutien devant Mains d’œuvres se fait plus rare, et que le deuxième cri d’amour tenu le 9 novembre devant la mairie, on se rend alors compte qu’il y a deux temps de réaction. Le premier, celui dont on ne peut rien, manœuvre politique qui consiste à placer constamment un secteur dans un état d’urgence pour l’empêcher de sortir la tête de l’eau et réfléchir sur le long terme.

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Ce temps, nécessaire, force certaines personnes à plonger les mains dans le cambouis administratif et juridique par nécessité, et par là même à tâter du mutualisme sans même s'en rendre compte. À l’image de Nicolas, programmateur de l’espace B il y a un an, qui se mangeait une fermeture administrative et se souvient « d’un sentiment d’isolement, de gens pas forcément bien intentionnés qui veulent reprendre une partie de ta prog’ quand ta salle ferme, mais à qui tu n’as jamais parlé. De là nait une certaine parano. » Les choses semblent déjà avoir évolué dans le bon sens depuis. Récemment, Vincent et Raphael ont repris la direction artistique de l’Espace b, ont monté avec d’autres petites salles et collectifs (le réseau des gérants kabyles de Paris, disent-ils en blaguant), Arrières Gardes, un réseau d’entraide et de partage des évènements, sous la forme d’un fanzine doté d’un agenda commun pour commencer. Et si on n’en est pas encore à la maitrise des questions juridiques, c’est un but à moyen terme avoué. Pour l’instant, il s’agit déjà de s’organiser. Et de se serrer les coudes en cas de merdes. Vincent : « On est quand même tous très content d’avoir un truc où ça devient presque militant. C’est une soupape, et ça fait du bien d’avoir des endroits où tu peux te retrouver. »

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Le 28 novembre, rencontre avec le Ministre de la Culture Franck Riester à la sous-préfecture de Saint-Denis.

L’autre temps, plus sinueux et souterrain, est tout aussi nécessaire. On pense aux Lieux Intermédiaires & Indépendants, ou à la Station encore, où le regroupement soleil nord est, groupe de travail et de réflexion, entend défendre des espaces de rencontre qui ne soient régis par les lois du marché, de l’offre et de la demande. En ce qui concerne Mains d’œuvres, il faut signaler la création l’année dernière par Juliette Bompoint de la société coopérative d’intérêt collectif La Main 9-3.0, qui entend constituer une foncière culturelle responsable à destination des occupants. « C’est inspiré de l’histoire de Mains d’œuvres, mais il y a pleins d’autres endroits qui sont concernés par ces sujets, ça fait écho nationalement. Il y a d’autres modèles comme celui-ci qui existent à l’étranger, d’ailleurs ça ne concerne pas que le secteur culturel. Avec cette idée qu’on ne peut plus se permettre l’affrontement de l’usage et de la propriété, surtout dans un contexte de pression immobilière comme on en est arrivé aujourd’hui en métropole et du Grand Paris. Il faut que les lieux appartiennent à tout le monde, au commun, et qu’il n’y ait plus cet enjeu-là. L’idée est de mettre le propriétaire autour de la table, ou d’être le propriétaire. »

Pour l’instant, elle a reçu le soutien du Ministre de la Culture, qui a souhaité engager le dialogue, au lendemain de l’audience au tribunal de grande instance de Bobigny du 27 novembre, qui voyait la juge d’instruction fixer la date du délibéré au 15 janvier, une éternité pour l’association, qui n’a ni lieu fixe, ni Q.G (à part à la galerie Ammarage, qui accueille régulièrement ses A.G sous un barnum qui manque de tanguer lorsque le temps et ombrageux), et plus que toujours dans le flou et la survie.

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Barnum de la galerie Ammarage, où se tiennent notamment les assemblées générales depuis l'expulsion de Mains d'œuvres.

Pour autant il laisse le choix à ses adhérents : depuis le début de la procédure judiciaire, l’association n’entend pas contester la décision d’expulsion du maire. Elle laisse même le choix à ses adhérents, de liquider l’association, s’ils trouvent illégitime de s’opposer à la décision d’un maire élu démocratiquement – par défaut certes, mais quand même. Ou alors d’aller jusqu’au bout.

Lorsqu’on se balade autour de Mains d’œuvres, on aperçoit le Stade Bauer, un des derniers vestiges d’une certaine idée, le patrimoine des entrepôts Fenwick, des Mob Hotels qui pullulent un peu partout, et sur la rue des Rosiers, une petite cabane BNP Paribas Immobilier, qui trône au-dessus de l’ancien emplacement de l’artist run space du Wonder, vaste terrain vague en attente d’un nouvel occupant. Précisons tout de même que la décision des adhérents de Mains d’œuvres pour aller jusqu’au bout a été unanime.

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