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Il est grand temps de redécouvrir le génie multiforme de Suzanne Ciani

Depuis quelques années, le regain d'intérêt autour de cette pionnière de la musique électronique permet de réparer un paquet d'injustices.

par Marc-Aurèle Baly
01 Avril 2019, 1:03pm

© Riva Freideld

Au festival Sonic Protest, l’un des derniers bastions de la sortie de piste musicale à Paris, on trouve chaque année de jeunes chiens bruitistes (d’aujourd’hui comme de demain), des francs-tireurs que l’on ne voit pas ailleurs, mais également de faux vieux sages (mais vrais intégristes sonores), que l’on ressort du placard car l’on se rend compte qu’on n’aurait jamais dû les y laisser - ou simplement que l’on continue de célébrer parce qu’ils n’ont jamais cessé de secouer même jusqu’aux avant-gardes les plus hardies. Ce samedi soir, au théâtre L’Échangeur de Bagnolet, c’est la grande pionnière des musiques électroniques Suzanne Ciani qui s’active derrière son Buchla 200e, version 21 e siècle du légendaire synthétiseur modulaire inventé dans les années 70 par le non moins légendaire Don Buchla.

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© Vincent Ducard / Sonic Protest

Devant une foule acquise à sa cause, l’Américaine envoie ses boucles sonores dans les cordes, le dispositif sonore en quadriphonie les faisant faire des allers-retours et des rebonds aux quatre coins de la pièce. La bienveillance du public, qui sollicite, encourage et applaudit l’artiste même lorsqu’elle se plante, fait office de rectification et de réparation historique ; il est assez réjouissant de voir un tel plébiscite pour quelqu’un qui n’aura pas bénéficié (c’est un euphémisme) de la même sympathie pendant sa carrière.

Une infinie banque de sons

Mais pour que Suzanne Ciani bénéficie d’un certain retour en grâce ces dernières années (observé tout particulièrement depuis trois ou quatre ans), il aura fallu deux mises au point. Tout d’abord, celle de la redécouverte de l’ambient par les jeunes générations, mais surtout de la réhabilitation de son petit frère démoniaque : la musique new age. Car c’est souvent la même histoire en musique (et ailleurs) : pendant des années on rit au nez de tel genre honni, puis on décide qu’il n'est finalement pas si dégoûtant, donc on le blanchit après l’avoir traité comme un vulgaire criminel.

L’un des derniers gâtés en date par cette chagasse jamais fatiguée qu’est l’air du temps est donc ce sous-genre électronique autrefois conspué comme de la vulgaire musique de spa, mais remis en selle depuis que de jeunes fatigués du punk ont redécouvert les joies du gros barbu grec Vangelis et des pur-sangs à robe blanche qui traversent la Camargue au ralenti, comme le montraient un papier de Fact Magazine en 2016. Et ont donc trouvé en Suzanne Ciani, pionnière féminine du genre (notamment avec son excellentissime premier album officiel Seven Waves sorti en 1982), une légataire passionnante avec qui discuter.

Mais c’est surtout le travail d’excavation (et la ténacité) du label anglais Finders Keepers qui a permis de redécouvrir Suzanne Ciani sous ses atours les plus expérimentaux, à travers la réédition en 2012 de la compilation-rétrospective Lixiviation, puis des Buchla Concerts 1975 en 2016. Car avant la période paladins & clavecins en plastique des années 80, dont le kitsch aura bien failli faire écran à ses travaux antérieurs, Suzanne Ciani fut également une pionnière en matière de design sonore et de musique synthétique. Notamment à travers l’utilisation du synthétiseur modulaire Buchla mis à l’honneur ce soir, qu’elle fut l’une des premières à expérimenter à la fin des années 60.

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© Lloyd Williams

À cette époque-là, après avoir délaissé la composition néo-classique au sortir d’études à Berkeley, la jeune Californienne de 19 ans rencontre l’avant-garde de l’ingénierie et de l’expérimentation musicale de l’époque, tendance hippie qui se bute aux acides et qui accompagne une double révolution, culturelle et musicale. C’est au San Francisco Tape Music Center, haut lieu de l'expérimentation sonore de l’époque, qu’elle arrive à s’imposer, notamment au côté de sommités comme Morton Subotnick, et plus globalement d'un univers masculin en circuit fermé.

Laboratoire où les portes de la perception s’ouvrent à la fois à l’aide de LSD et de recherches sonores inouïes, questionnant aussi bien les formes que les outils technologiques mis à disposition, c’est ici que se fomente une révolution musicale invisible à l’œil nu alors, et une des raisons pour lesquelles de jeunes yeux (et oreilles) ébahis viennent se presser aujourd’hui pour redécouvrir une histoire musicale qui fut bien trop longtemps tue, que ce soit à Sonic Protest ce soir, ou aux quatre coins de la planète le reste de l’année.

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Suzanne Ciani au festival milanais Terraforma en 2017. © Michela DI Savino

Mais dans les années 70, si le nom de Suzanne Ciani résonne en dehors des cercles d’initiés, c’est de manière plus inattendue à travers la publicité, secteur dont on ne pourrait penser de prime abord qu’il est au fait des avant-gardes musicales. Dans une interview donnée pour le Guardian en 2017, elle déclarait pourtant : « Le monde de la publicité recherchait alors quelque chose de nouveau ; le but, c’était d’être edgy, d’être différent. Le fait qu’ils ne comprenaient pas ce que je faisais les intriguaient d’autant plus. » Ainsi, du jour au lendemain, après avoir bougé à New York et s’être trimballé l’encombrant Buchla, qui menaçait en outre de rendre l’âme à tout moment et dont personne n’était capable d’en percer les secrets de réparation (Monsieur Buchla étant quelqu’un de très possessif en ce qui concerne ses petits secrets de fabrication), Suzanne Ciani décrocha la musique, ou plutôt la bande sonore, de la nouvelle publicité Coca-Cola, dont le tintement et les bulles sont désormais célèbres dans le monde entier. Un travail alimentaire qui a continué de porter ses fruits, puisqu’on lui doit également, entre autres, certaines des musiques des jeux vidéo Atari et la musique d’introduction du logo des films Columbia.

Une sensualité du son

Un son qui a la particularité de sonner plus vrai que nature, ou plus précisément plus vrai que la vérité : cette canette de Coca qui s’ouvre et ces bulles qui pétillent ne sont pas issues de samples, mais proviennent directement de l’ogre-machine qu’est le Buchla, et de ses possibilités infinies. Des sons que Ciani a appris à maitriser patiemment, « comme une relation amoureuse », entretenant même avec la machine un sentiment de dépendance qui lui aura posé de nombreux problèmes – ne sachant pas faire autrement qu’avec elle à un certain moment, et subissant même des interventions de la part de ses amis pour qu’elle fasse enfin autre chose. « Une fois que tu découvres la musique électronique, ton oreille change. Tu peux tout entendre, du plus haut au plus bas. Après ça, avec la musique acoustique, il y a un truc en moins. Ton oreille est en manque d’ultrasons et d’infra-basses », indique-t-elle dans un reportage réalisé par Tracks en 2017. Une attache à un instrument qui s’apparente donc à une forme de relation toxique, avec tout ce que cela implique de parade nuptiale, et d’apprivoisement des potentialités déroutantes qu’offrent l’instrument.

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© NEDigital

C’est souvent le reproche que l’on a fait à la musique électronique à une époque où on ne la comprenait pas : mais pour Suzanne Ciani, « la machine est plus sensuelle que les vrais instruments ». Jusqu’à dégager des pouvoirs véritablement érotiques, qui se manifestent lorsqu’on l’entend susurrer des paroles mi-salaces mi-goguenardes pour les bandes-son des jeux d’arcade, comme elle le dit malicieusement au DJ techno italien Donato Dozzy en 2015 dans une interview croisée pour le média en ligne Electronic Beats : « Pour le son qui sort du flipper quand on tape les touches, j’utilisais un pitch shift pour baisser ma voix et que ça fasse « ohhh, ahhh, oooh ! », ou « essaie encore » d’une voix sensuelle. Je voulais aussi ajouter un bruit de fouet par-dessus, mais ils ne m’ont pas laissée faire. »

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© Vincent Ducard / Sonic Protest

Ce soir, il n’est pas question de cheveux qu'on s'arrache ni de défiances envers des formes incontrôlées, mais plutôt d'une générosité et le sentiment d'une injustice réparée, où l’on redécouvre les vertus de la musique électronique comme la création d'un monde en soi : « Au départ, je voulais créer un espace où je me sentais en sécurité, un endroit où l’on puisse être soi-même et se sentir bien. Et j’ai fait ça avec la musique électronique. » Et à regarder de plus près les plus ou moins jeunes gens qui s'amassent devant le Buchla comme un totem après la performance, on se réjouit que ce passage de témoin, même s'il se sera bien fait désirer, soit arrivé à si bon port.

Le festival Sonic Protest continue jusqu'au 6 avril à Paris, notamment au théâtre de Vanves, à l'église St-Merry et au Cirque Électrique, avec Shit & Shine, Eliane Radigue, France, Lydia Lunch ou encore Dylan Carlson. Les infos sont disponibles ici.

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